Enquête 08/10/2009 à 16h14

A France Télécom, il n'y a jamais eu si peu de suicides

Philippe Douroux | Journaliste


Lors d'une manifestation à Lyon le 7 octobre 2009 (Robert Pratta/Reuters).

La « com », c'est pas de l'info. La preuve par France Télécom. Cela fait maintenant quatre mois que la communication a pris le pas sur l'information avec l'affaire des suicides à France Télécom. De quoi parle-t-on ? De salariés de l'entreprise qui se sont donné la mort pour des raisons personnelles ou professionnelles. Combien ? Il n'y a pas de réponse claire à cette question. Pourquoi ? La raison, jamais évoquée publiquement, est à chercher loin en arrière, en 1996, c'est le congé de fin de carrière.

Combien de salariés de France Télécom se suicident chaque année ? Personne ne dispose d'une évaluation sérieuse, mais tout le monde avance des chiffres sensés frapper l'opinion publique. Pour les syndicats et l'Observatoire du stress et des mobilités forcées, 24 salariés se sont suicidés depuis février 2008. Pourquoi démarrer ce comptage morbide en février 2008 ? Peut-être parce qu'il n'y a pas de suicide en janvier de la même année. Pourquoi parler de 24 suicides en deux ans ? Sans doute parce que le chiffre est plus fort. Il y a eu en fait, 12 suicides en 2008 et 12 en 2009, au 1er octobre. Sur ces deux chiffres direction et syndicats s'accordent.

Ces chiffres marquent-il une dégradation de la situation à France Télécom ? Il faut regarder en arrière. Mais là les choses se compliquent. Un porte-parole de l'entreprise avance une série qui démarre en l'an 2000, s'interrompt pour des raisons inexpliquées en 2003 pour reprendre en 2008. Il n'y aurait donc jamais eu aussi peu de suicides à France Télécom :

  • 2000 : 28 suicides pour un effectif de 130 000 (taux de suicide : 0,021%)
  • 2001 : 23 suicides pour un effectif de 122 000 (0,018)
  • 2002 : 29 suicides pour un effectif de 116 500 (0,024)
  • 2003 : 22 suicides pour un effectif de 116 000 (0,019)
  • 2004-2007 : n.c.
  • 2008 : 12 suicides pour un effectif de 92 000 (taux de suicide : 0,013%)
  • 2009 : 12 suicides à la date du 1er octobre

Que se passe-t-il entre 2004 et 2007 ? Mystère. De sources syndicales, on avance le chiffre de 34 pour la seule année 2007. Mais alors 2008 et 2009 marqueraient plutôt un net recul des suicides ? Difficile de l'affirmer compte tenu du trou statistique de quatre ans, mais la tendance est clairement et heureusement à la baisse.

Les suicides à France Télécom sont pourtant devenu une véritable affaire d'Etat. La ministre de l'Economie, Christine Lagarde, a repris les choses en main, convoqué et sermoné les dirigeants de l'entreprise, remplacé le numéro deux par son directeur de cabinet et proclamé une mise sous surveillance du groupe dont l'Etat reste le premier actionnaire.

Alors, ces chiffres sont-ils extravagants par rapport à la population française ? Loin de là, comme l'a déjà montré récemment François Krug sur Rue89.

Ils sont très en dessous du taux de suicide moyen de la population française. Sur 100 000 hommes, entre 25 et 44 ans, 37 meurent en mettant fin à leurs jours. Le chiffre pour les femmes est de 11 pour 100 000 (Source Insee, Inserm, Ined). Le taux de mortalité par suicide appliqué à France Télécom, dont l'âge moyen est de 43 ans et qui compte 73% d'hommes et à 37% de femmes, devrait se situer 32 suicides sur 12 mois.

Il faut rester prudent avec calculs puisque les salariés de France Télécom ne font pas partis des « populations à risques », comme les chômeurs, mais ils sont comme tous les français divorcés (59 suicides pour 100 000 hommes ; 18 suicides pour 100 000 femmes) ou veufs (120 suicides pour 100 000). Bref, on peut tourner et retourner ces chiffres dans tous les sens, on se suicide moins à France Télécom et c'est une bonne nouvelle.

Maintenant, la question demeure : pourquoi la tension a atteint un tel point ? Il faut revenir au milieu des années 90. A cette époque, on ne parle pas d'entreprise mais d'administration. Michel Bon, le nouveau patron, connaît le privé puisqu'il a été PDG de Carrefour. Mais à l'époque, le boss, c'est l'Etat. Et quand il s'agit de réduire les effectifs du mastodonte, on taille une solution sur mesure. C'est le Contrat de fin de carrière (CFC) mis en place pour dix ans entre 1996 et 2006.

« On offrait une sortie dans la dignité aux plus de 55 ans », se félicite Pierre Morville, responsable CFE-CGC à France Télécom. En effet, les fonctionnaires de France Télécom qui arrivaient à cet âge recevaient 85% de leur salaire pour rester chez eux jusqu'à la retraite. Entre 1996 et 2006, 42 000 personnes vont bénéficier du CFC.

Et après 2006 ? Fini, terminé. Circulez, y a rien à voir. Un dirigeant de l'équipe de Didier Lombard parlera, en privé « d'abus de biens sociaux » à propos des CFC.

Certes, le dispositif coûte cher : entre 7 et 8 milliards d'euros, mais il permet de resorber les sureffectifs liés aux embauches massives des années 70 et 80. Si, à l'heure actuelle, plus personne ne peut prendre un congé de fin de carrière, ils sont encore près de 20 000 « non actifs en CDI », selon la nomenclature du plan social.

Depuis 2006, l'ambiance a donc changé du tout au tout. Pierre Morville s'indigne :

« On est passé d'une fin de carrière digne à une violence qui pèse aussi bien sur les cadres que leurs équipes. A 38 ans, pour une femme, on sait que sa carrière est terminée et, pour un homme à 53 ans, on le pousse vers la porte. Nous devons trouver un dispositif pour les trois ou quatre prochaines années qui nous permette de réduire les effectifs en douceur et pas à la hussarde. »

Pour tenter de trouver une issue à la crise direction et syndicats ont mis en place cinq groupe de travail sur l'organisation du travail, les conditions de travail, les régimes de retraite, la vie privée et la vie professionnelle, la représentativité des organisations syndicales. Le processus est mal parti à écouter Pierre Morvile :

« Didier Lombard est venu lire un texte de cadrage pour la discussion en même temps qu'il distribuait le texte à la presse... C'est une curieuse manière de cadrer la démarrer une discussion. »

Photo : manifestation à Lyon le 7 octobre 2009 (Robert Pratta/Reuters).

Article mis à jour le 22/10/2009 : les taux de suicide à France Telecom ont été corrigés. 8 suicides pour un effectif de 130 000 font un taux de suicide de 0,021% et pas de 0,21%. Merci à Pierreau de nous avoir signalé cette erreur.

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  • nahera
    • Posté à 18h56 le 08/10/2009
    • Internaute

    Attention aux sources des chiffres, il faut comparer ce qui est comparable

    Jusqu'en 2004, les chiffres proviennent de FT : ces chiffres représentent donc TOUS les suicides.

    2008 et 2009 : ce sont les chiffres recensés par les syndicats après création de l'Observatoire du stress. Ils ne que représentent les suicides connus et qu'on peut lier aux conditions de travail.

    Entre les deux, il y avait déjà eu des suicides sur le lieu de travail ! !

  • michel 13
    michel 13 répond à yalienx
    • Posté à 19h26 le 08/10/2009
    • Internaute

    Vous pensez vraiment que l'époque du CFC est finie ? Ailleurs cela s'appelle souvent « plan social » ou départs anticipés » mais le principe reste le même : les boîtes sont d'accord pour payer afin de réduire leurs effectifs, c'est souvent leur seule problématique, comment arriver à réduire le personnel.
    Il faut aussi préciser que le CFC a été mis en place par le gouvernement de l'époque afin de mieux faire passer la privatisation auprès du personnel qui lui n'avait rien demandé et refusait toute forme de privatisation.
    C'est vrai que sur le principe le CFC est une aberration car comment peut-on admettre de payer des gens à rester chez eux ?
    Concernant les tarifs, je ne suis pas persuadé que la concurrence a fait baisser les prix et trop souvent d'ailleurs il y a eu entente de tous les opérateurs pour essayer de plumer au mieux les abonnés. Est-ce que cela a changé ? Chacun peut avoir son avis sur la question, mais la concurrence, souvent fausse, n'est pas synonyme de tarifs justes, pour le téléphone comme pour tous les produits de consommation.

  • Ampere
    • Posté à 21h00 le 08/10/2009

    Un dirigeant de l'équipe de Didier Lombard parlera, en privé « d'abus de biens sociaux » a propos des cfc. Cela me parait curieux car le CFC a été négocié pour faire passer la privatisation. Certes c'est un dispositf qui a couté cher mais à l'évidence c'était le prix de la paix sociale. On peut même affirmer avec le recul que si ce dispositif n'avait pas existé, toute la machinerie était bloquée. D'autre part s'il y a un problème de suicide à FT-ORANGE c'est surtout que le personnel sait qu'il n'a plus de porte de sortie. Un salarié de 50 ans acceptait tout dès lors qu'il savait qu'il lui restait quelques années avant de se tirer de ce bourbier. Maintenant ce n'est plus le cas. Je ne suis cependant pas favorable à des départs anticipés parce que ce n'est pas aux salariés de partir , c'est a l'entreprise de les employer dignement. De surcroit il ne faudrait pas se focaliser sur les suicides, il faut aussi regarder du côté des dépressions. Pour tout cela attendons les résultats de l'audit. La médecine du travail ne manque pas d'information...
    Vale