Témoignage 05/10/2009 à 11h07

J'ai fait travailler des détenus et je n'en ai pas du tout honte

thilou | chef d'entreprise

Après la publication du reportage L'emploi en prison : zone de non droit du travail, Thilou, chef d'entreprise et riverain de Rue89, nous a écrit pour nous raconter sa « bonne » expérience de « patron » de détenus. Il a en effet été concessionnaire dans une prison durant quelques semaines. Témoignage.

Ouh ! Le vilain exploiteur capitaliste ! Il profite d'une main d'œuvre « captive » à bas coût, il exploite la misère humaine, il paie au lance-pierre, méprise les conventions sociales, honte à lui...

Combien de fois ai-je entendu, ou lu dans le regard de mes interlocuteurs, de tels jugements à l'emporte-pièce ? Affrontons donc publiquement la vindicte bien-pensante, et tentons d'expliquer l'injustifiable.

Gérant d'une toute petite entreprise, j'ai conçu et breveté il y a deux ans un produit nouveau pour les piscines dont je tairai le nom. J'étais confronté au problème de la production : il me fallait une première série d'appareils pour tester le marché. Comment trouver le personnel nécessaire à la fabrication ?

Je ne pouvais m'engager sur une embauche « classique », avec bien peu de perspectives certaines à offrir aux employés. Le recours à l'intérim était bien trop cher, impossible... Un ami entrepreneur m'a suggéré parmi d'autres celle du travail pénitentiaire. J'ai décidé de tenter l'aventure.

L'administration du petit centre de détention proche de chez moi hébergeait déjà 5 ou 6 « concessionnaires », petites entreprises produisant, pour partie ou totalité, en milieu carcéral. La responsable des ateliers m'a réservé un accueil intéressé. Vérifications sur ma « bonne moralité » (pas de casier judiciaire), discussions sur mon produit, mes besoins (combien de personnel ? durée de la mission, besoins en espace, en matériel), visite des ateliers déjà constitués etc.

Premières difficultés : trouver les salariés, organiser le travail

Au bout de trois rendez-vous, je suis mis en présence de deux détenus, sélectionnés par l'administration selon mes critères parmi une liste de plus de 40 volontaires : difficile, ici, de trouver une embauche chez un « concessionnaire », les places sont chères. Je trouve pour ma part ce que je suis venu chercher, à savoir la possibilité, en cas de succès, de mobiliser davantage de personnel sur des séries limitées, recrutables très rapidement, alors que le marché de la piscine est saisonnier et qu'il ne faut pas que je rate les pics de commande - s'il y en a !

Un petit local m'est fourni, pas de véritable loyer à payer, reste à ma charge une participation à l'entretien des locaux (minime : électricité, chauffage) et les frais d'assurance pour les risques liés à l'activité. Là commencent les premières difficultés : comment trouver une compagnie qui veuille assurer l'activité sans assurer les locaux (qui appartiennent à l'Etat), une activité accomplie par des détenus avec des responsabilités assez floues en cas d'accident du travail, d'incendie, etc. Seul le vol du stock ne fait pas péril ! !

Une fois cet obstacle franchi avec force coups de téléphone et déclarations sur l'honneur, j'organise le travail proprement dit : dans des horaires d'ouverture restreints, les fournisseurs doivent livrer les matières premières dans des ateliers surveillés, il faut donc donner copie des cartes grises des véhicules susceptibles d'entrer dans les sas (après une fouille méticuleuse), copie des permis de conduire des chauffeurs, au casier judiciaire nécessairement vierge, et prévenir avant chaque livraison.

Une logistique pas toujours très simple, et lorsqu'il faut passer ou recevoir un coup de fil, c'est trois portails de sécurité, 200m à pied et une bonne demi-heure de démarches. Sans compter qu'on m'explique que s'il y avait une alerte de sécurité au moment où un intervenant extérieur se trouve en atelier, il restera enfermé jusqu'à ce que l'alerte soit levée.

Bref, beaucoup de petits obstacles techniques, de procédures, auxquels il va falloir se soumettre quotidiennement. C'est aussi l'occasion de communiquer avec mes fournisseurs, plus ou moins réticents...

Il ne faut pas que les détenus gagnent autant que les surveillants

Il faut également définir la rémunération. Pour ma part, je déclare vouloir payer un gros smic : le coût de la main d'œuvre compte pour peu dans le prix de mon produit, je ne viens pas chercher du prix en prison, mais de la souplesse dans la gestion du personnel.

Ce discours, cependant, ne passe pas bien aux oreilles de l'administration pénitentiaire, et on me fait comprendre qu'une rémunération trop élevée créerait des disparités entre les détenus, et des conflits potentiels. J'entends même qu'il ne faudrait pas que les détenus gagnent autant que les surveillants : on en est loin ! ! !

J'arrive à contourner l'obstacle de deux manières : d'une part j'explique au responsable financier que la mission risque de ne pas être reconduite si mon produit ne se vend pas - et qu'à ce titre cela vaut bien une petite compensation de « précarité » en quelque sorte, et ensuite je propose une rémunération « à la pièce », que je calcule pour qu'elle revienne au salaire que je m'étais fixé. Objectif rempli.

Je ne suis pas là pour juger mais pour un travail précis

On passe alors à la production elle-même : j'accompagnerai les détenus pour les former pendant une semaine, puis ils se débrouilleront tout seuls, et je ne passerai que pour apporter des matières premières et récupérer les produits finis.

Le premier contact avec mes nouveaux collaborateurs est bon : au milieu de surveillants dont la fonction consiste nécessairement à suspecter, et avec qui les contacts humains sont assez froids - ils se limitent au début à des vérifications scrupuleuses d'identité et à des fouilles, les amabilités sont optionnelles : elles viendront parfois avec le temps -, les détenus apportent paradoxalement les premiers sourires.

Contents d'être là, contents de cette nouveauté qui vient enrichir leur quotidien répétitif, contents de cette petite machine à café que j'apporte. Nous nous apprivoisons mutuellement : ils comprennent vite que je ne suis pas là pour questionner, juger ou faire la morale, mais pour un travail précis. Je les respecte en tant qu'hommes, charge à eux de se comporter de même à mon égard... Bien reçu, pas de problème.

On m'avait mis soigneusement en garde au début : « ils peuvent être dangereux », « gardez ce beeper à portée de main », « soyez vigilant », « ne faites pas confiance », « ils vont vous tester »... Je ne dis pas que c'étaient là de mauvais conseils, mais au cours de ma petite expérience personnelle, je n'ai jamais eu la moindre anxiété, ni n'ai jamais été confronté à la moindre alerte. J'ai été « testé » en effet par un détenu sur la possibilité d'entrer en détention un objet (me semblait-il, assez anodin), mais j'ai décliné et nous n'en avons plus reparlé.

Sur le plan professionnel, le bilan est très satisfaisant : les contraintes liées au milieu carcéral sont certes pesantes et chronophages, et la productivité s'en trouve réduite. Les conditions de travail ne sont pas des plus relâchées, on s'en doute, et les tracasseries multiples. Mais le travail a été bien réalisé, dans les temps, avec deux détenus qui avaient un souci de qualité, ce qui était pour moi une dimension essentielle.

Le travail en prison, c'est bien vu du juge

C'est sur le plan humain que, pour moi, l'expérience a été la plus riche. Au bout de quelques jours de travail, sans poser la moindre question, les détenus sont venus vers moi et ont commencé à partager : ce pour quoi ils étaient là, pour combien de temps encore, le programme de leurs journées ...

C'est là que j'ai appris une foule de détails gênants : les hiérarchies malsaines entre détenus, qui se font peu de cadeaux entre eux ; le coût exorbitant des cantines, qui ne se justifie pas mais qui s'apparente plutôt à du racket ; le coût d'un téléviseur ou d'un ordinateur, bien supérieur aux prix courants ; les petits trafics ordinaires, respiration indispensable entre le dehors et le dedans, mais aussi enjeux de pouvoir et sources de marchés noirs.

C'est là que j'ai appris que le travail en prison, c'est bien vu du juge d'application des peines, surtout s'il y a un remboursement, même symbolique, des victimes ... Une des raisons pourquoi on en cherche...

Pour ma part, j'ai partagé avec « mes » détenus un peu du monde de dehors, expliqué mes petites difficultés de chef d'entreprise, expliqué mes problèmes de marché, de conjoncture, bref, fait entrer dans leur horizon un peu de la vraie vie, pas toujours facile non plus.

Je suis plus vigilant sur les questions concernant la prison

J'ai aussi pu constater combien étaient importantes les qualités humaines des surveillants : purger une peine ne sous-entend pas qu'on doive s'exposer aux brimades ou au mépris des uns, tandis que d'autres exercent leur métier avec ce petit plus d'humanité qui peut faire la différence.

La prison produit des désespérés, des suicidaires, ou des insoumis et des révoltés, et de nombreux récidivistes : je suis persuadé que l'humanité des surveillants pourrait être un remède, même si je sais que leur mission n'est pas si simple, et souvent ingrate. Il y a de la place pour faire mieux ...

Il n'est pas question ici de tirer des conclusions générales, je ne suis certes pas qualifié pour ça. Mais il me semble qu'avoir fait entrer un peu de la « vraie vie » auprès de ces deux détenus, avoir partagé avec eux quelques moments d'humanité ... cela ne m'a pas paru inutile, ni pour eux, à qui j'ai, je crois, apporté un peu, ni pour moi, qui suis dorénavant un citoyen plus averti et plus vigilant sur les questions concernant la prison.

La production en milieu carcéral implique certaines contraintes pas toujours faciles à gérer pour une entreprise, il faut donc, pour être incitatif, des compensations économiques. Pour certains entrepreneurs le choix du travail en prison est ainsi purement intéressé.

J'espère, je crois, que ce peut aussi être l'occasion de créer un lien parfois utile avec ceux de nos frères humains que la société a écartés - et qui se sont écartés d'elle - , dans l'intérêt bien compris de tous. C'est aussi une des rares et précieuses occasions pour la société civile de voir, et de témoigner.

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  • A déménagé le 06-02-2012
    • Posté à 11h34 le 05/10/2009
    • Internaute
      Non connue

    voilà ce que j'attends de rue8/9 : un équilibrage, une vision un peu plus complexe que « les méchants » et les « gentils ».

  • Plume timide
    • Posté à 11h53 le 05/10/2009
    • Internaute

    Merci de votre contribution qui apporte un sérieux bémol au prêt à penser qu'il soit de gauche ou de droite. S'Il est effectivement choquant de penser qu'on puisse exploiter des prisonniers, vous éclairez fort bien ce qu'est la prison et vous suis reconnaissante d'avoir éclairé la lanterne de nos concitoyens . Ceux qui s'insurgent contre l'exploitation des prisonniers seraient bien inspirés de se battre d'abord pour que la prison soit un vrai lieu de réinsertion ( merci Audiard pour ce Prophète) et de regarder aussi ce qui se passe hors des murs de la prison.
    Je pense tout particulièrement à la façon dont on exploite les compétences des jeunes lors des stages en entreprise. Ces temps pleins à 300 euros par mois pour faire le plus souvent un vrai travail sont un scandale absolu .
    Je sais de quoi je parle ayant d'une part eu à pénétrer dans les prisons pour des raisons professionnelles et d'autre part ayant eu des enfants qui ont faits des stages de six mois aussi bien dans le privé que dans le public.

  • Philippe Leclercq
    Philippe Leclercq
    dilettante
    • Posté à 12h07 le 05/10/2009
    • Internaute
      dilettante

    Ben voyons ! C'est tellement plus facile, plus simple, avec la main d'oeuvre pénale ! Pas de contrat de travail, pas de contraintes légales, et peu, si peu, de salaires !
    Lorsque j'étais détenu à la Santé, certains détenus « travaillaient » à mettre en sachet des chevilles plastique. Si, si ! Ça revenait moins cher au négrier de service que d'investir dans une ensacheuse lambda (parce que, vraiment, une ensacheuse pour mettre en sachets des chevilles plastique, ça vaut quelques milliers d'euros, pas plus...).

    On ne voit pas pourquoi l'administration pénitentiaire s'exonère du Droit du Travail.
    D'autant que ces gens-là, d'après le Code de Procédure, ont un devoir d'exemplarité.
    Si celui-ci consiste à s'exonérer du Droit quand il ne vous convient pas, on ne peut jeter la pierre aux délinquants : c'est exactement ce qui les a amenés là !

  • Evans
    • Posté à 12h10 le 05/10/2009
    • Internaute

    La manière dont l'histoire est racontée me gêne franchement.

    « Il était une fois un gentil chef d'entreprise qui, tiraillé entre un CDI impossible et un intérim trop cher, prit l'administration pénitentiaire à bras le corps et fit travailler des détenus afin de leur apporter un but dans la vie tout en faisant avancer sa petite activité fragile ».

    Sortez vos violons...

    Déjà, pourquoi ne pas pas avoir parlé de la possibilité d'une embauche en CDD, si votre activité saisonnière vous empêche d'avoir la visibilité suffisante pour un contrat à durée indéterminée ?

    Je n'ai aucune idée de la région où vous habitez, mais des gens prêt à accepter malgré tout un CDD court pour se relancer dans le monde du travail et rebondir sur autre chose, il y en a partout par les temps qui courent...

    Alors oui, vous insistez lourdement sur le fait que vous teniez à payer vos 2 détenus au SMIC, mais il serait sans doute très intéressant pour les lecteurs d'expliquer les différences de charges / cotisations à payer, ainsi que les devoirs à respecter envers un employé classique et envers un taulard...

    Soyons honnêtes : vous n'êtes pas passé par toutes ces contraintes administratives et vous n'avez pas embauché ces gens juste pour leur « apporter un peu de la vraie vie en prison », leur donner une épaule sur laquelle confier leurs malheurs, ou parce que ce sera « bien vu par leur juge ».

    Vous les avez pris uniquement parce vous vouliez des travailleurs low-cost dont vous pourriez vous séparer en un claquement de doigt, pour éventuellement les ré-embaucher et les virer à nouveau quelques mois plus tard si le besoin s'en fait sentir.

    L'Inde étant trop loin et le Code du Travail Français trop chiant à votre goût, il suffisait de se tourner vers la prison d'à côté.

    Vous voyez ?

    C'est beaucoup plus simple et clair sans l'enrobage de pathos, de bons sentiments et de vœux pieux.

  • AE35
    • Posté à 12h38 le 05/10/2009

    J'ai trouvé ce témoignage formidable. Bravo pour cet éclairage sur ce monde difficile et si particulier.

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 12h51 le 05/10/2009
    • Internaute
      Now future & karpe diem

    Pourquoi en avoir honte ?
    A part chez les gentils qui imaginent que tous les taulards sont des braves gens innocents tout mignons, je vois pas en quoi ça pose un soucis que de filer trois dollars, une occupation et un savoir faire qui pourra peut être se révéler utile en sortant.

    C'est sur, c'est maaaaal. Mieux vaut les laisser crever d'ennui, leur donner aucun espoir pour la sortie et bien rouiller les compétences qu'ils avaient en entrant, et surtout ne pas leur donner le moindre bifton, on sait jamais ils pourraient être contaminer par le capitalisme...

    Si ce système était un peu moins taré, ça serait même obligatoire de travailler quand on est en taule. Pas pour des entreprises privées, y'aurait trop de soucis de concurrence déloyale et tout ça. Mais pour l'état, même si le boulot est aussi con que trier le carton du métal dans un centre de tri de déchets.
    Si un mec est en taule, c'est qu'il a fait du mal à la société en enfreignant ses lois, donc il est sensé se faire pardonner par ses actes, et pas juste attendre qu'on oublie.