sur le terrain 05/10/2009 à 11h29

Colombie : des ex-combattants parrains de la paix


Dans un quartier pauvre de Bogotà, des déplacés et des démobilisés de la guerre civile tentent de cohabiter. Sans quitter les armes.


Un enfant du quartier Santa Rosa à Bogota participe à l'opération « 1000 cerf-volants pour la paix » (Jean-Baptiste Mouttet).

(De Bogotà) Des cerfs-volants multicolores planent au-dessus d'un quartier pauvre du sud de Bogotà. A leurs bobines, des enfants d'ex-guérilleros, d'anciens paramilitaires et de victimes de la guerre civile. Dans les rues toutes proches du terrain de jeux improvisé, les maisons sont fermées à double tour. Des hommes estampillés « sécurité privée » font le guet, pistolet à la ceinture...

Nous sommes à Santa Rosa, ancien coupe-gorge où cohabitent anciens paramilitaires, ex-guérilleros et déplacés ayant fui les exactions de ces derniers. Un cas unique en Colombie, en proie à la guerre civile depuis une quarantaine d'années. Santa Rosa serait même un exemple de réconciliation nationale. « Ce quartier est une projection du futur du pays. Quand la Colombie sera en paix », soutient le sociologue José Armando Cárdenas dans son livre « Los parias de la guerra ».

Un quartier de « parias de la guerre »

La plupart des 800 familles sont arrivées en même temps, en 2005, attirées par des loyers dérisoires et des logements vidés de leurs propriétaires endettés. Les « parias de la guerre » se sont empressés d'investir ces maisons insalubres construites à flanc de montagne. Santa Rosa est désormais un croisement de passés opposés.


Julia Vivas a ouvert un restaurant à Bogota grâce à une ONG franco-colombienne (Jean-Baptiste Mouttet).

Dans une maison grise et jaune au toit de tôle, Julia Maria Vivas, 34 ans. Elle a quitté sa ville de la côte Pacifique, Tumaco, après que son mari avait assisté à des assassinats perpétrés par des guérilleros. Dans ce pavillon identique au premier où seul le bleu remplace le jaune, Nelson Viñas Gonzalez. Il a donné onze de ses 43 ans à l'ELN (Armée de libération nationale, second groupe de guérilleros après les Farc). Après sa désertion, il a été poussé à s'éloigner du César, région frontalière du Venezuela gangrenée par les paramilitaires.

Julia est venue sans aucune ressource, Nelson a reçu 8 millions de Pesos (2846 euros) pour avoir déposé les armes. Julia se forge une nouvelle identité. Nelson, le mécanicien, portera toujours l'inscription « démobilisé » avec tout ce que cela implique comme difficultés pour être embauché ou obtenir un crédit.

Malgré ces divergences, chacun va dans le même sens. A Santa Rosa ils ont trouvé ce qui leur manquait : une « vivienda », plus qu'un toit, un lieu de vie. Afin de réussir leur renaissance, beaucoup occultent leur histoire, comme le constate la présidente du quartier, Doña Rosa :

« Ici personne ne sait qui a fait quoi, le passé est derrière nous. »

Depuis son élection en 2006, elle aurait transformé le quartier. Julia énumère les initiatives de cette ex-guérillera : une association de femmes pour la paix, des ateliers de théâtre et de musique pour les enfants, des réunions sur le thème du « vivre ensemble après la guerre »... Une vie de quartier qui fait défaut à bien d'autres « barrios » plus riches de la capitale colombienne.

Dans son manteau vert pomme assorti à ses boucles d'oreille, la « chef » du quartier n'attend pas d'être sollicitée pour faire étalage de son succès aux élections ou vanter les petits-déjeuners qu'elle offre aux enfants. Son regard se durcit lorsqu'elle évoque du bout des lèvres ses cinq ans dans l'ELN. Assise sous une photo de Carlos Pizarro, guérillero et candidat à la présidentielle en 1990, elle refuse de donner son grade « je faisais de la politique », lâche-t-elle seulement. Sous ses cheveux coupés court, ses yeux noirs s'éclairent à nouveau lorsqu'elle aborde le présent. « Le travail communautaire que je mène aujourd'hui à Santa Rosa est un acte de réparation », affirme-t-elle la main sur le cœur.

Le « nettoyage social » par la sécurité privée

« On se salue quand on se croise, mais ça ne va pas plus loin, rétorque Diana Mery, habitante du quartier depuis treize ans, chacun sait très bien qui est déplacé, qui est démobilisé. » Cette quarantenaire au sourire radieux jette un œil dans son cybercafé et baisse la voix avant d'évoquer la « sécurité privée » dirigée par le mari de Doña Rosa.

Formés d'ex-guérilleros et de paramilitaires, cette fois unis, ils rançonnent chaque mois Diana pour protéger son commerce et sa maison, sous peine de représailles. Elle accuse cette « mafia » de ne pas arrêter les voleurs, et, plus grave, de s'adonner au « nettoyage social » :

« Ils ont tué un adolescent d'une balle dans la nuque parce qu'il fumait de la marijuana. Ça fait mal au cœur quand on a vu ces gosses grandir. »

Le « système Doña Rosa » compte surtout des détracteurs parmi les habitants historiques du quartier, comme Nubia Bustos, qui se remémore avec nostalgie sa tranquillité avant l'arrivée des démobilisés. Après s'être assuré que l'article ne paraîtra pas en Colombie, elle parle de « ces choses horribles que fait la sécurité privée », en regardant autour d'elle :

« Je sais qu'ils ont violé des enfants, qu'ils ont tué des hommes pour rien, mais je ne peux pas donner plus de détails. Si je les dénonce, ils vont s'en prendre à mes fils. »


Des hommes de la sécurité privée patrouillent jour et nuit dans Santa Rosa à Bogota (Jean-Baptiste Mouttet).

Les nouveaux habitants ne sont pas aussi critiques. Ils ont connu pire et aujourd'hui leur sécurité passe avant tout. D'autant qu'il ne faudrait pas entacher la bonne réputation de Santa Rosa comme « laboratoire de réconciliation », qui a attiré les ONGs. Julia, la déplacée du Pacifique, a ainsi obtenu un microcrédit de l'association franco-colombienne Projeter sans frontières, qui lui a permis d'ouvrir son propre restaurant. Pour elle comme pour beaucoup, la sécurité privée est un moindre mal...

Les anciens combattants ne quittent pas les armes du jour au lendemain. Une difficile conversion à la vie civile qui s'explique par le traumatisme de la démobilisation, pour le sociologue José Armando Cárdenas :

« C'est très dur de quitter la guérilla ou les paras. Celui qui fait ce choix n'a plus rien, il doit dénoncer ses anciens camarades, puis vivre plusieurs mois dans une auberge avec des hommes de l'autre bord. Ensuite il a droit à ses 8 millions de pesos, mais il n'a ni travail ni vie sociale... Ce n'est pas étonnant que la majorité retourne au combat. »

La plupart des hommes et femmes de Santa Rosa sont préservés de cette tentation par la vie de famille qu'ils ont construite ou reconstruite. Mais dans les rues en pente aiguë du quartier, pas un policier, pas un militaire ne patrouille. Une absence criante face à leur surnombre dans le centre de la capitale.

Les démobilisés font donc régner la loi, pour le meilleur et pour le pire. Avec leur passé marqué au fer rouge, les armes à portée de main, les habitants de Santa Rosa ont tous le même espoir : que leurs enfants grandissent ensemble.


Le quartier de Santa Rosa est classé « strate sociale 0 à 1 » sur une échelle allant jusqu'à 6+ à Bogotà (Jean-Baptiste Mouttet)

Photos : un enfant du quartier Santa Rosa à Bogota participe à l'opération « 1000 cerf-volants pour la paix ». Julia Vivas a ouvert un restaurant à Bogota grâce à une ONG franco-colombienne. Des hommes de la sécurité privée patrouillent jour et nuit dans Santa Rosa. Le quartier de Santa Rosa est classé « strate sociale 0 à 1 » sur une échelle allant jusqu'à 6+ à Bogotà (Jean-Baptiste Mouttet).

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  • Anonyme

    Une tentative d'intelligence dans un contexte que je ne permettrai pas de juger, chargé des séquelles de l'Histoire, et des « dérapages incontrôlés » que cette dernière a contribué à forger. Noble but que celui de tenter une survie plus humaine, en misant sur les enfants. Pourvu que ça marche...

    • b4bou1
      b4bou1
      Etudiant
      • Posté à 14h04 le 05/10/2009
      • Internaute
        Etudiant

      Oui enfin si c'est pour les abattre quelques années plus tard pour des conneries futiles auxquelles se livrent quasiment tous les ados occidentaux je n'appelle pas sa miser sur les enfants...

      N'empêche, des ex-paramilitaires et guérilleros, qui ont sans doute trempé dans le trafic de cocaïne comme pas deux, qui assassinent un gamins pour un petit joint... C'est un peu déplacé non ? Ou alors c'est l'application de la règle n°1 du dealeur « Ta marchandise tu ne consommera pas »...

      • Anonyme répond à b4bou1

        Je ne peux en aucun cas vous contredire. Il y a des gestes inadmissibles.

  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 13h43 le 05/10/2009
    • Internaute
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    Je ne vois pas en quoi il faudrait saluer cette situation où la loi du plus fort continue de sévir.

    Le titre de l'article : « Colombie : des ex-combattants parrains de la paix » avait attiré mon attention et aiguisé mon intérêt, mais à la lecture, je constate que rien n'a changé, sinon que les « Capos » s'achètent une nouvelle virginité...

    Pauvres Colombiens, pas sortis de l'enfer, malgré le titre racoleur !

    • spleenlancien
      spleenlancien répond à Waldeck
      Que sont mes voisins devenus ?
      • Posté à 15h35 le 05/10/2009
      • Internaute
        Que sont mes voisins devenus ?

      Vous avez raison, les Kapos s'achètent une virginité mais ne sont pas apparus ex nihilo, c'est le resultat d'une politique délibérée faite par le gouvernement colombien avec la bénédiction de l'Oncle Sam.
      A ce propos, le journaliste colombien Hernando calvo Ospina, oeuvrant au Monde Diplomatique, a fait paraître Au Temps des Cerises : Colombie, derrière le rideau de fumée : Histoire du terrorisme d'état. Paris 2008. Ce livre fait l'objet d'une tentative de censure au Brésil.
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      L'auteur de ce livre voyageant sur le vol AF 438 s'était vu refuser le survol du territoire US au printemps 2009, le Canard et le Diplo en avaient parlé
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      Pour finir un entretien de Noam Chomsky avec une avocate étasunienne Eva Golinger où à l'occasion d'un voyage au Venezuela, Chomsky dresse un état des lieux lucide sur les relations entre les pays d » Amérique du Sud avec les Etats-Unis.
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      • Désinscrit le 23 avril
        • Posté à 16h32 le 05/10/2009

        j´avais entendu parler de ce journaliste, calvo ospina, une fois, et j ai lu un de ces articles et j´ai arreté quand il a dit définissait les FARC comme un simple « mouvement d´opposition armé ». Alors que pleins de « doux » adjectifs nous viennnent à l´esprit quand on pense aux farc, eln, paras...

         
        • fidesien
          • Posté à 21h47 le 05/10/2009

          ouais le bourrage de mou sur les FARC
          Faut lire le rapport d'amnesty sur la COLOMBIE
          90% des assasinats en Colombie sont l'oeuvre de l'armée formée par les USA et des paramilitaires,10% pour les guerrillas

        1 autres commentaires
  • tweesty
    tweesty
    Gaucher et contrarié
    • Posté à 14h01 le 05/10/2009
    • Internaute
      Gaucher et contrarié

    Le problème de la Colombie est que c'est le seul pays d'Amérique du Sud où il n'y a pas eu une redistribution (même partielle et inégale) des terres.
    C'est ce qui explique, en grande partie, les trafics de Cocaïne, la guerre civile et des inégalités endémiques.
    On ne transforme pas des combattants en paysans d'un coup de baguette magique, mais il faudrait commencer par leur allouer des terrains pour qu'ils puissent vivre de leur travail.
    On sent bien dans cet article, même s'il semble espérer le contraire, des tensions qui peuvent mettre le feu aux poudres.
    Il suffirait en effet que quelqu'un d'autre que Dona Rosa veuille contrôler la milice...

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 15h38 le 05/10/2009
    • Internaute
      Now future & karpe diem

    Après s'être assuré que l'article ne paraîtra pas en Colombie, elle parle de « ces choses horribles que fait la sécurité privée », en regardant autour d'elle
    Bon, il me faut donc un dictionnaire franco-colombien et l'adresse mail de ce señor Rosa. Les cartels sont pétés de pognons, il aura bien cinq maos à me filer : D
    Sans déconner, c'était peut être valable au Moyen Age du temps de Giscard, mais à l'heure du village global, c'est vraiment pas une garantie.

    C'est vraiment sympa la Colombie, à tel point que je refuserais même des vacances tout frais payé.
    Et on voit bien comment les sociétés de mercenariat arrive à recruter aisément des soldats privés, avec une telle quantité d'anciens soldats aguerris qui ne s'en sortent pas dans la vie « civile ».
    Pauvre pays, ça fait 40 ans que ça dure et je suis prêt à parier que ça va durer au moins aussi longtemps.

    • Désinscrit le 23 avril
      • Posté à 16h55 le 05/10/2009

      « C'est vraiment sympa la Colombie, à tel point que je refuserais même des vacances tout frais payé »
      - vous ne connaissez pas le pays et c´est bien dommage
      Le pays est vraiment magnifique, toutes les regions sont d´une beauté epoustouflante, cartagene, le pacifique, les caraibles, la region du café, les llanos, santander, l´amazonie, bogota, on peut passer un mois en colombie sans avoir vu la moitié du pays...
      et les gens sont d´une gentillesse rare, c´est ce qui surpend le plus quand on arrive d´europe
      quant à la sécurité, il y a des regles de base à respecter, notamment la nuit, mais en dehors de cela, le pays n´est pas dangereux. la guerre se passe dans des endroits tres recules, et les quartiers chaud des grandes villes, un touriste n y mettra jamais les pieds.
      on a voulu me braquer une fois, en me faisant croire qu´il avait une arme, mais jé n avais qu`à m´en prendre qu`à moi meme vu le quartier et l´heure qu´il était.
      le pays a un tas de probleme que je pourrais raconter mais vous pouvez y aller en vacances sans problemes. ca fais un an que j y suis. amicalement

      • Keldan
        Keldan répond à Désinscrit le 23 avril
        Now future & karpe diem
        • Posté à 17h26 le 05/10/2009
        • Internaute
          Now future & karpe diem

        Je te crois, ça doit être super cool de trainer dans les Andes et de voir tous les machins incas et tout ça.
        Mais le tourisme en zone de guerre, même si c'est seulement certains coins, ça me fait flipper. Quoi qu'on peut dire que quelque part c'est pareil à Paris, y faire le touriste c'est génial tant qu'on se paume pas dans certains quartiers.

         
        • Désinscrit le 23 avril
          • Posté à 18h07 le 05/10/2009

          keldan,
          pour les quartiers chauds de bogota ou cali, c ´est comme paris tout simplement. dans chaque pays meme riches , il y a des quartiers assez chauds. rien de plus rien de moins. Je suis alle avec une ong dans les qaurtiers sud de bogota, la journee il n y a aucun soucis ou presque.
          par contre, pour ce qui est de la guerre, le pays est immense, et les combats se passent dans des endroits ou tres peu de monde met les pieds. Disons que dans les villes, on n a pas l impression d etre dans un pàys en guerre.
          Vous pouvez vous promener dans tout le pays sans aucun probleme. le temps ou les farcs attaquaient les grands axes de circulations est fini.
          Je ne saurais trop vous conseiller d´aller le visiter d´autant qu il n est pas encore trop touristique a cause de sa mauvaise reputation.

          mais par contre pour voir des vestiges incas c´est au perou qu´il faudra aller : ) - amities

          • Keldan
            Keldan répond à Désinscrit le 23 avril
            Now future & karpe diem
            • Posté à 18h34 le 05/10/2009
            • Internaute
              Now future & karpe diem

            mais par contre pour voir des vestiges incas c´est au perou qu´il faudra aller : )
            Putain, j'ai trop honte : D

        • Désinscrit le 23 avril
          • Posté à 18h05 le 05/10/2009

          doublon

        • Désinscrit le 23 avril
          • Posté à 17h59 le 05/10/2009

          en tout cas superbe article.

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