polémique 03/10/2009 à 12h18

Mitterrand et la chute du Mur : en finir avec la légende

Frédéric Bozo | Historien


François Mitterrand et Helmut Kohl à Charlottenburg le 8 septembre 1994 (Reuters)

Quelques phrases extraites de plus de 600 pages de documents diplomatiques britanniques récemment publiés auront suffi à remettre une vieille lune au goût du jour : l'existence d'une soi-disant «  Entente cordialemon » entre François Mitterrand et Margaret Thatcher contre l'unification de l'Allemagne en 1989-90. Pierre Haski y est revenu ici-même, en mobilisant ses propres souvenirs à l'appui d'une démonstration menée à charge.

Il est vrai que les morceaux savamment choisis et distillés dans la presse (surtout, au départ du moins, dans la presse britannique) ont de quoi frapper les esprits : selon le résumé d'une conversation du 20 janvier 1990 entre Mitterrand et Thatcher, le président français se serait inquiété du retour des « mauvais » Allemands, n'hésitant pas à comparer Helmut Kohl à Adolf Hitler.

Nul besoin pourtant d'un historien patenté pour constater, à la lecture du document complet, que ces phrases ont été purement et simplement sorties de leur contexte.

D'abord parce que, devant Thatcher, Mitterrand prend bien soin de souligner que ce parallèle historique -bien évidemment outrancier- est avant tout un procédé qu'il utilise dans ses conversations avec les dirigeants allemands eux-mêmes pour leur faire prendre conscience de la nécessité d'une plus grande prudence à un moment où Kohl, dans les premières semaines de 1990, s'engage dans une véritable marche forcée vers l'unité allemande.

Ensuite et surtout parce que, ce jour là, Mitterrand martèle que rien ne peut arrêter un mouvement qu'il considère comme légitime et qu'il serait stupide et irréaliste de tenter de le faire ; tandis que Thatcher, elle, n'en démord pas : il faut porter un coup d'arrêt à l'unification, répète-t-elle sur tous les tons.

Bref, s'il est un document qui démontre qu'il n'y a pas eu d'accord franco-britannique pour s'opposer à l'unité allemande, c'est bien celui-là !

Variantes soviétiques ou est-allemandes

L'affaire a d'ailleurs tout du réchauffé. Dans « The Downing Street Years » (1993), l'ancien Premier ministre britannique, s'appuyant sur cette même conversation, affirmait déjà que le président français partageait sa crainte quasi-maladive de l'unification allemande -tout en reconnaissant à regret n'avoir pas réussi à le convaincre d'unir leurs forces pour l'empêcher.

Son ministre des Affaires étrangères, Douglas Hurd, était plus lucide : dans ses propres « Memoirs » (2003), il affirmait ne jamais avoir cru que Mitterrand partageait les préventions antiallemandes de Thatcher, si ce n'est par pur « jeu intellectuel. » So much pour l'entente cordiale...

A l'approche du XXe anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ce genre d'interprétations systématiquement négatives de la politique mitterrandienne vont sans doute refaire surface, y compris leur variante « soviétique » (selon laquelle Mitterrand serait allé trouver Mikhaïl Gorbatchev à Kiev en décembre 1989 pour lui demander de s'opposer à l'unité allemande), où encore la variante « est-allemande » (selon laquelle il s'était peu après rendu en visite en RDA dans l'espoir d'en prolonger artificiellement l'existence).

Des interprétations qui, pourtant, ne résistent pas à l'examen des archives, aux travaux des historiens-ou au simple bon sens.

Trois vérités à rétablir

A partir de mon livre paru sur le sujet en 2005, trois vérités me paraissent devoir être rétablies concernant la

politique française dans cette période.

  • Certes, Mitterrand n'a pas tenu de « grand discours » ou fait de « grand geste » au lendemain de la chute du Mur, ce qui à ses yeux n'était pas son rôle (il n'était d'ailleurs pas le seul, et le président américain, George H.W. Bush, a subi les mêmes reproches). Il a pourtant été le premier chef d'Etat à souligner dès juillet 1989 -donc bien avant la chute du Mur- que l'unification allemande était « légitime » et il n'a jamais cessé de maintenir cette ligne en public comme en privé (la grande majorité des Français étaient d'ailleurs largement acquise à l'unité allemande, effet évident de quarante ans de réconciliation franco-allemande). Surtout, il n'a à aucun moment cherché à entraver l'unification -qu'il jugeait en tout état de cause inévitable- que ce soit en s'entendant avec Londres ou Moscou ou encore en émettant des objections juridiques (droits des quatre puissances responsables de l'Allemagne et de Berlin).

  • L'obsession de Mitterrand était de s'assurer que le processus d'unification allemande se déroulât de manière compatible avec le maintien des équilibres internationaux et européens hérités de l'après-guerre. D'où, il est vrai, ses réticences pendant quelques semaines, à la fin de 1989 et au début de 1990, à l'égard de la politique d'unification rapide menée par Kohl -des réticences d'ailleurs moins absentes à Washington qu'on a bien voulu le dire- et ses inquiétudes quant aux réactions possibles de l'URSS. D'où, surtout, son insistance pour que soient traités dans un cadre diplomatique formel -ce seront les fameuses négociations à « deux plus quatre » au printemps et à l'été 1990- les problèmes internationaux liés à l'unification, à commencer par la question de la frontière germano-polonaise et celle de l'appartenance de l'Allemagne aux alliances militaires. Des problèmes au règlement desquels la diplomatie française aura d'ailleurs beaucoup plus activement contribué qu'on ne l'a dit.

  • La réponse mitterrandienne face aux bouleversements à l'Est a été, d'emblée, la poursuite de la coopération franco-allemande et la relance de la construction européenne. Pouvait-on au demeurant envisager de mettre en danger le « trésor » (l'appellation est de Kohl, et Mitterrand la partage) de l'amitié franco-allemande dans l'espoir chimérique et vain d'empêcher une unification que le général de Gaulle avait qualifiée dès 1959 de « destin naturel du peuple allemand ? » Conclu à peine deux ans après la chute du Mur, le traité de Maastricht, résultat de la volonté commune de Kohl et Mitterrand de répondre ensemble au défi de l'unification sur le terrain européen, est sans doute la preuve la plus tangible que la politique française était très éloignée des caricatures et des déformations qui ont encore cours aujourd'hui.

Il est heureux que le Quai d'Orsay ait décidé de publier ses propres documents sur la question, comme l'a annoncé récemment Pierre Lellouche en soulignant très justement que « le travail des historiens (...) doit se faire dans la sérénité et avec le sens de la nuance que seul permet l'accès à l'ensemble des documents d'archives ».

On ne saurait mieux dire : alors que les dirigeants de nos deux pays s'apprêtent à revenir solennellement sur ces événements, il serait bien dommage de manquer ce grand rendez-vous franco-allemand en maniant des contre-vérités historiques ou en malmenant un passé dont il n'y a pas lieu de rougir.

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  • Anticotte
    Anticotte
    Brèves de comptoir
    • Posté à 15h00 le 03/10/2009
    • Internaute
      Brèves de comptoir

    Bon article qui refixe bien le cadre et l'état d'esprit régnant à l'époque. Il ne faut pas ignorer toute l'expérience historique de François Mitterrand qui savait qu'une réunification comportait des risques et que l'Allemagne resterait encore coupée dans les esprits pendant au moins deux générations. Il savait aussi que par rapport à la France, unifiée depuis des siècles pas ses rois, l'Allemagne était encore composée d'une multitude d'Etats jusqu'à la fin du XIX° siècle, ce dont la Constitution Fédérale témoigne encore.

    Mitterrand n'ignorait pas non plus que l'Histoire est pesante et que le manichéïsme de la guerre froide mettrait du temps à s'atténuer chez nos voisins. C'est pourquoi sa prudence s'explique en partie à l'époque, avec néanmoins le même souci de maintenir une amitié franco-allemande sans faille dans la droite ligne du fondateur de la cinquième république.

  • Dan51
    • Posté à 15h49 le 03/10/2009
    • Internaute

    Cet article sert à réhabiliter Mitterrand mais oublie de longs moments d'Histoire... Je me demande ce que recherche M. Haski en publiant cet article.

    Je vis en Allemagne depuis 1973 et l'attitude de la France et de Mitterrand ont suscité dans tout le pays une profonde réaction, allant de la réelle tristesse à la colère ouverte.

    Mitterrand est en outre venu à Berlin-Est, dans l'encore-RDA en déliquescence pour donner un baiser à Erich Honecker et signifier par là qu'il préférait DEUX Allemagnes à une réunie. Les Allemands ne l'ont pas oublié, et moi non plus. Lamentable comportement, aveugle et hautain.

    Alors que la chute du Mur a déjà eu lieu, le 9 novembre 1989, François Mitterrand va faire un voyage démonstratif en Allemagne de l'Est, du 20 au 22 décembre, embrasse Erich Honecker et montre ainsi sa volonté clairement affichée pour le maintien de la RDA. Il déclare à cette occasion qu'une discussion sur les frontières existantes serait « très dangereuse ».

    Tout ceci se retrouve partout dans les archives des medias en Allemagne.

    En français, il y a quelques traces sur le net, dont :

    Lien

    Jacques Jessel, ministre plénipotentiaire honoraire sous le titre « La réunification allemande et les relations franco-allemandes » fait état de faits historiques que je ne peux que confirmer dans leur totalité. Jacques Jessel a été l'envoyé de la France en RDA en 1973 et 1974.

  • Stephane MOT
    Stephane MOT
    Author & Chief AtoZ Officer
    • Posté à 01h49 le 04/10/2009
    • Internaute
      Author & Chief AtoZ Officer

    Quant aux 3 points de l'auteur :

    1. L'absence de « grand discours », en particulier Americain, visait aussi ne pas fragiliser Gorby aupres de l'arriere garde sovietique : cela doit etre une revolution de l'interieur, portee par le peuple - pas un torpillage par l'Ouest. Je me souviens neanmoins d'un speech ridicule du pere Herbert a l'epoque, du style c'est la fin de l'histoire, la paix eternelle est en route. « 41 » n'a jamais ete un grand orateur de toute facon...

    2. La seule « obsession de Mitterrand » a toujours ete Mitterrand. Cet homme n'a jamais ete motive par la grandeur de la France ni par une vision historique. Peut-etre avait-il des allies a proteger... ou qui sait la trouille que quelques archives allemandes ressurgissent ?

    3. « La réponse mitterrandienne face aux bouleversements à l'Est a été, d'emblée, la poursuite de la coopération franco-allemande et la relance de la construction européenne. » Je ne crois pas que Kohl partage cette vision, mais Mitterrand a finalement essaye de sauver la face au bout d'un moment