France Télécom : je veux résilier ma ligne à cause des suicides
A chaque rentrée, le retour est brutal. Pendant l'été, je ne lis pas les nouvelles du monde. Parmi les bonnes nouvelles de la rentrée, donc, j'entends « vingt-trois suicides chez France Télécom ». Bien sûr, il y a toutes les autres nouvelles et on est désolé et fâché comme toujours, on discute entre amis des aberrations du système, on défait ce monde en mode économique et on continue sa route car il faut vivre.
Et soudain je regarde mon téléphone, puis mon portable et mon Internet, et tout est Orange - sanguine. Et là je me dis que si je ne dis rien, je suis complice. Après tout, c'est mon argent qui fait vivre la boutique, c'est moi la patronne réelle de cette entreprise en somme. Et je lis que Didier Lombard confond la haute couture et le suicide. Une mode, dit-il.
Et je lis qu'il s'excuse, il a confondu mood et mode. Alors là je reste perplexe. Je connais bien cette autre langue où l'on dit, selon ce qu'on a à dire, mood (humeur, état d'âme) ou mode (mode), et il n'y a pas à confondre puisque les deux mots existent dans cette langue. Il aurait pu confondre mode et mode peut-être...
Donc « in the mood for suicide at France Télécom » devient « suicide à la mode » en français. Je ne vais pas parler de « Psychopathologie de la vie quotidienne », de Freud, petit livre de chevet auquel on ne peut, même affreusement contre la psychanalyse, contester quelques vérités élémentaires. Didier Lombard a fait ce qui s'appelle un lapsus. Seulement les lapsus ont un sens.
J'appelle le 10 14
Comme je ne suis pas la psy de Didier Lombard, j'arrête ici mes conjectures. Mais qu'est-ce que je fais, moi, cliente de France Télécom ? J'appelle le 1014. Pour une fois, allez savoir, nous ne sommes pas enregistrés. Je le regrette. Je voudrais changer d'opérateur, comment je fais pour garder mon numéro ? Je voudrais savoir si je peux résilier mon Internet ?
Alors là s'enclenchent les impossibilités engendrées par un système de reconductions tacites et autres avantages si engagement sur période longue. En général, on signe non pas parce qu'on est ignorante mais parce que tous les opérateurs procèdent de la même manière. Je ne suis pas fidèle par choix, je suis une cliente captive.
C'est comme changer de banque, cela devient un parcours du combattant. J'explique que, vu le contexte, il me semble être de mon devoir de citoyenne -oui oui c'est sans doute un peu grandiloquent par les temps qui courent- de résilier mes contrats. France Télécom fût jadis un entreprise publique qui, en 2006, avait pour slogan : « Le futur et toutes les raisons d'y croire » et aujourd'hui « Plus loin ensemble ».
Plus loin, jusque dans la tombe, je suppose. Donc je souhaiterais que mon appel soit transmis à la direction. La voix masculine qui me répond ne comprend pas du tout ce que je dis. Elle me demande ce qui se passe à France Télécom.
Agacement
Je suis énervée. Je lui rappelle qu'il y a vingt-trois suicides. Et il me demande quel est le rapport avec la choucroute. Je suis encore plus énervée quand il me demande si je sais combien il y a d'employés chez France Télécom.
Cette fois-ci c'est moi qui ne vois pas le rapport avec la choucroute et j'arrête cette conversation qui m'apprend que vingt-trois suicides sur 100 000 employés en France ne comptent pas et que moi, cliente, je suis une conne de penser que peut-être, peut-être, cela me concerne de savoir que mon argent ne fait pas vivre mais mourir.
J'ai parlé plus haut de cliente captive. C'est ainsi qu'on définit ce système d'abonnement(s) qui oblige à vous engager sur des longues périodes et vous empêche de rompre un contrat quand celui-ci ne vous satisfait plus. Alors je dois attendre mai pour résilier mon abonnement de portable.
Je vais tâcher de ne pas oublier. Si j'étais une fille bien, je le ferais. Si je ne me laisse pas embarquer par le roulis égoïste des vies ni noyer sous les hauts de cœur qu'il provoque, je le ferai.
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Exilé
Exilé
En espérant, mademoiselle, que votre modeste (ine) égo se sentira flatté par votre démarche teintée de pseudo-héroïsme et de recherche de notoriété.
La vérité, c'est que votre argent, que vous personnifiez, n'est pas la cause ni même un facteur contributif de la triste mort de ces personnes. Le suicide est une démarche complexe et difficile à comprendre, et entre le malaise social et le suicide, il y a plus qu'un pas. Peut être que le geste est né dans un environnement de désagrégation des structures sociales, familiales et politiques. Peut être.
On peut critiquer les méthodes de management et de réorganisation chez Orange, mais je vois difficilement comment l'on peut dire que l'entreprise a du sang sur les mains sans faire un douloureux raccourci.
Sur ce, je vous laisse sur une citation du sociologue Marcel Habwachs :
« L'individu que rien ne rattache plus à la vie trouvera, de toute manière, une raison d'en finir : mais ce n'est pas une raison qui explique son suicide. De même, lorsqu'on sort d'une maison qui a plusieurs issues, la porte par laquelle on passe n'est pas la cause de notre sortie. Il fallait d'abord que nous ayons le désir au moins obscur de sortir. Une porte s'est ouverte devant nous, mais, si elle eût été fermée, nous pouvions toujours en ouvrir une autre. »
Ah et je vous invite aussi à lire ce brilliant article issu de Causeur.fr :
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