Document 15/09/2009 à 16h05

Un manager de France Télécom : « Envie d'en découdre ? »

François Krug | Journaliste Rue89

Infosignalée par
un internaute


Dessin de Jul sur France Télécom (DR).

En pleine vague de suicides, France Télécom défend son choix d'un management énergique. Certains cadres en ont pourtant une conception étrange. Comme le directeur des magasins de l'est de la France, avec son petit jeu baptisé « Flop Boutiques ». Dans des mails collectifs, il enfonçait ses subordonnés les moins performants. Et il les avertissait :

« Il vous reste jusqu'à la fin du mois pour disparaitre de ce classement négatif. »

Ces mails ont été adressés à l'automne 2008 par le directeur de l'Agence de distribution Grand Est aux responsables de boutiques France Télécom d'Alsace, de Lorraine, de Bourgogne et de Franche-Comté. Excédés, les syndicats avaient alerté la presse régionale.

Ce directeur, toujours en poste, n'a pas souhaité répondre à nos questions, n'étant pas « habilité à s'exprimer ». L'affaire ayant fait du bruit au sein du groupe, il serait aujourd'hui plus mesuré, selon plusieurs syndicalistes. « Ou plutôt, il ne laisse plus de traces écrites », nuance l'un d'eux.

A l'époque, interrogée par les Dernières Nouvelles d'Alsace, la direction de la communication de France Télécom avait simplement expliqué :

« Le contexte local et les comportements des uns et des autres peuvent hélas amener à ce type de propos qui ne sont pas en phase avec les
valeurs que France Télécom porte et entend développer, et ne reflètent pas non plus la réalité quotidienne de l'Agence. »

« Pas dignes de porter notre maillot »

Le 18 octobre 2008, le directeur dresse un premier bilan de son « Flop 20 ». Magasin par magasin, il détaille les contre-performances et avertit les responsables qui, selon son vocabulaire, ont « rejoint la zone flop » :

« Tant que vous restez à ce niveau, vous mettez en péril le contrat de service de l'ADGE [Agence de distribution Grand Est, NDLR], mais plus encore notre crédibilité et notre réputation, et ça je ne pourrai le tolérer une semaine de plus !

L'équipe Pilotage me fera un nouveau point sur vos boutiques la semaine prochaine, et j'ose espérer vous voir durablement sortis de la zone rouge, afin de pouvoir vous féliciter à cette occasion...

Tout autre scénario illustrerait sans équivoque que vous n'êtes pas dignes de porter le maillot de l'ADGE... !

Je compte sur vous, ne me décevez pas à nouveau... car je ne m'y habitue pas ! »

« Vous n'avez pas de nouveau joker »

Fin octobre, le directeur a visiblement été déçu « à nouveau ». Il s'impatiente et fait monter la pression :

« J'avoue en perdre à la fois mon latin... et ma patience !

Certes, ça bouge par endroits... mais à la vitesse de la tectonique des plaques... or personne ici ne vivra assez vieux pour voir l'objectif dépassé. En clair : vous n'avez plus le temps ! (...)

Il vous reste jusqu'à la fin du mois pour disparaitre de ce classement négatif... après quoi je changerai d'angle d'approche pour gérer cette situation !

A bon entendeur... je compte sur vous ( ? ), vous n'avez pas de nouveau “joker” à jouer cette semaine ! »

« Envie d'en découdre avec moi ? »



JUL INVITÉ DE RUE89
à l'occasion de la sortie
de « Silex and the City »,
éd. Dargaud, 13,50€.

Début novembre, le directeur fait les comptes : huit responsables de boutique « sont sortis du flop 20 », mais que font les douze autres ? Il décide de leur rappeler qui les « gratifie chaque mois d'un salaire » et de les convoquer dans son bureau « par ordre de médiocrité » :

« Que dois-je en conclure ? Manque de motivation ? ... d'envie ? ... de lucidité ? ... envie d'en découdre avec moi sur le sujet ? ... ou tout simplement indifférence totale aux directives et aux priorités de l'Unité et de l'entreprise qui vous gratifie pourtant chaque mois d'un salaire ?

Etant donné que ma patience a des limites, et que vous n'avez désormais plus aucune bonne raison de ne pas y arriver, je me vois dans l'obligation de convoquer en entretien formel (par ordre de médiocrité sur le sujet et en présence de votre RS [responsable de secteur, NDLR] naturellement), celles et ceux d'entre vous qui ne font manifestement aucun effort (...).

Je regrette sincèrement d'être obligé d'en arriver là, mais si c'est le dernier et l'ultime recours, je n'hésite pas une seule seconde à l'utiliser... »

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  • orage mécanique
    • Posté à 16h41 le 15/09/2009
    • Internaute
      ici

    C'est hélas le choc de deux mondes qui conduit certains aux suicides,
    je dis hélas parce que ces méthodes sont courantes dans le secteur privé mais les gens sont aujourd'hui prêts à encaisser toutes les pressions et les humiliations,

    L'asservissement par les objectifs toujours plus difficiles à atteindre. Un jeux sans fin qui régit les vies de bon nombre des travailleurs aujourd'hui.

  • pecno
    pecno
    nanti de fonctionnaire
    • Posté à 17h05 le 15/09/2009
    • Internaute
      nanti de fonctionnaire

    On peut supposer que ce monsieur aura droit à une remontrance puisque sa prose a été rendue publique et à une promotion car il applique les consignes de la direction. De celle-ci on attend toujours une parole de compassion, mais cette qualité n'entre plus dans leur logiciel.
    Tout pour les actionnaires et les cadres dirigeants, la pression sur les autres, en particulier sur les fonctionnaires qu'il faut éjecter par tous les moyens. Ils sont trop chers puisqu'anciens et inadaptés à cette nouvelle culture du profit contraire au service public. Ceci explique en partie ces suicides et en partie seulement.

  • Cinsault
    • Posté à 17h22 le 15/09/2009

    Il faut peut être aussi être prudent avec ce directeur qui me parait lui-même perdre les pédales (il est vrai en martyrisant ses subordonnés).
    Ne pas exclure qu'il subisse aussi une pression terrible au dessus de lui et nécessite peut être un support psychologique.
    Et si c'est simplement du sadisme , ça doit ce soigner aussi.

  • Mariska
    Mariska
    employée
    • Posté à 00h39 le 16/09/2009
    • Internaute
      employée

    J'invite rue89 a se (re)plonger dans le milieu de la grande distribution ou des banques de détail. C'était déjà pas terrible avant, mais depuis la crise, les mails de ce manager de FT indélicat paraitraient aux yeux des employés des grandes banques françaises par exemple comme un doux murmure.

    Imaginez devoir travailler avec des réunions quotidiennes sur les « chiffres », où on vous répète combien vous êtes mauvais (sans jamais appuyer là où vous êtes bons), où on vous demande plusieurs fois par jour « à combien vous en êtes », que c'est « inacceptable, parce que votre collègue X, lui, il en est déjà à tant », qu« 'on ne va pas accepter ça longtemps », où vous surprenez régulièrement des collègues en train de pleurer dans leur bureau ou dans les toilettes, où les uns après les autres, les gens cherchent à se faire muter ou partent en arrêt maladie longue durée (en dépression quoi)...

    Alors vous allez me dire : « mais comment en arriver là ? Pourquoi ne pas se révolter ? ». Et bien c'est une sorte de cercle vicieux : vous vous dites que le mois prochain, si ça va pas mieux, vous chercherez un autre job. Puis le mois d'après, vous êtes vidé, exténué, alors vous remettez ça au mois suivant. Puis au fur et à mesure des mois, vous ressemblez de plus en plus à un zombie, des grands gaillards se mettent à pleurer comme des enfants à la moindre contrariété, les employés se sentent nuls, bons à rien, n'ont plus aucune estime d'eux-même... Pour peu que derrière, la vie privée ne soit pas bien folichonne, je comprends un peu comment on en arrive à se foutre la corde au cou.

    Le problème c'est que tout le monde connait ces secteurs où la tension est exacerbée (on dit souvent que la banque de détail, la grande distribution et les centres d'appels forment le top 3 des arrêts de travail pour dépression, usage d'anti-dépresseurs et d'alcoolisme). Mais alors pourquoi personne ne fait-il rien pour arrêter cette machine infernale ? Les employés ne sont plus en état de réagir depuis longtemps !

  • Chotella
    Chotella répond à jma14
    jardinière
    • Posté à 13h53 le 16/09/2009
    • Internaute
      jardinière

    Une petite précision : « management » ne signifie pas « maltraiter », « martyriser », « écraser », « laminer »... Un bon manager est censé tirer le meilleur de ses équipes pour le bien de l'entreprise, mais celle-ci n'a rien à gagner à traiter ses employés de nuls et pire encore. C'est contre-productif. Si on veut avoir un personnel concerné par l'avenir de l'entreprise, il faut que chacun ait le sentiment d'avoir un avenir dans cette entreprise, d'y avoir une place. Etre à la tête d'une équipe n'autorise en rien à donner libre cours à ses penchants sadiques. Il faut savoir apprécier le travail de chacun à sa juste valeur. Et se souvenir aussi que quand les objectifs ne sont pas atteints, le manager est responsable lui aussi des résultats : souvent, il n'a pas su motiver son personnel. Et motiver, ce n'est pas distribuer des coups de fouet du haut de son trône...

  • Sid_Mo
    Sid_Mo répond à François Krug
    • Posté à 15h03 le 16/09/2009

    Normalement, on sait que les paroles sont difficiles à porter devant un juge. Donc, en cas de pression, on le dit mais surtout, on ne l'écrit pas. Et dans une grosse boîte, s'il le faut, ce qu'on écrit, on le fait valider avant par sa hiérarchie ou son service juridique.

    Maintenant, cela demande un peu d'intelligence et de réfléchir avant d'agir. Ca demande aussi de savoir quelles sont les limites de son action en tant que dirigeant et pourquoi on va envoyer un courriel ou pas. Avec un dernier point crcuial : pas d'envoi groupé ! Si on doit régler quelque chose avec quelqu'un, on travaille oralement en tête à tête et de même par écrit. Le groupe doit être conservé pour les cas « exceptionnels » (sous-entendu pétage de plomb). Car groupe signifie témoins qui peuvent accepter le principe d'une démarche contradictoire devant un juge.

    Alors que la pression en tête à tête et le courriel bidonné, ça se plaide...

    PS : C'est pas un cours de Sup Co qui montre ça mais quelques années de direction humaine dans des métiers à pression.