Votre porte-monnaie au rayon X 08/09/2009 à 11h38

« Mon meilleur copain », SDF, environ 515 euros par mois

Le Yéti | voyageur à domicile


Le pliant, le sac et la sébile de « mon meileur copain », sdf en Normandie en 2009 (Le Yéti).

Le jour de marché, il vient par autocar jusqu’à notre petite ville touristique du bord de mer et s’installe face à la boulangerie sur son tabouret pliant, quel que soit le temps, avec son écriteau de sans domicile fixe (SDF). D’emblée, il prévient : « Pas de nom, pas de photos. Je ne veux pas qu’on me voie comme ça. » A défaut, appelons-le « mon meilleur copain ». J’ai passé ses revenus au rayon X.

« Mon meilleur copain », c’est le sobriquet que je lui ai spontanément donné un jour, après qu’il m’avait parlé, avec une ferveur inattendue, du sien, un mendiant comme lui, qui officie au bas de la rue avec un orgue de barbarie et qui le considère comme son « fils ».

« Je n’ai jamais été à l’école. Mon père, d’origine maghrébine, petit salarié chez Saint-Gobain, ne voulait pas. Il m’emmenait avec lui au travail. Je rendais de menus services, je faisais chauffer les gamelles, je faisais le commissionnaire. Le soir, il m’apprenait à lire. En réalité, je ne sais pas vraiment lire. »

Puis est arrivé le drame.

« Mon père a été battu à mort par des connaissances qui lui devaient de l’argent et qui ne voulaient pas le rembourser. J’avais 14 ans. Mon frère et ma sœur aînés nous ont abandonnés, ma mère [d’origine française, ndlr] et moi. Ma mère ne gagnait pas grand-chose. J’ai fait des petits boulots. Mais je n’avais plus de goût à rien. Je suis tombé dans la rue et j’y suis toujours. »

« Mon meilleur copain » a aujourd’hui 51 ans. Il est régulièrement hébergé par une amie dans son F2 d’HLM, aux alentours de Caen. Elle est bien plus jeune que lui et travaille.

« Des petits boulots qui ne lui rapportent pas beaucoup. Ses parents l’aident. »

« Mon meilleur copain » ne possède pas les clefs du petit logis. Il précise et rit :

« Ce n’est pas chez moi. Le matin, je pars avant elle. Le soir, j’attends qu’elle m’ouvre. Nous ne sommes pas en couple, avec ma copine. Elle dort dans sa chambre, moi dans le salon. Au début, elle avait dit : “Pas plus de quelques semaines.” Ça dure depuis quatorze ans ! »

Ne cherchez pas trop une quelconque logique rationnelle dans la démarche de « mon meilleur copain ». Sa vie est construite comme un puzzle éclaté, au gré du vent et des circonstances. Il y a 127 kilomètres entre sa ville d’hébergement et celle où il a ouvert son compte postal. Et où il se rend chaque mois pour percevoir son RSA. Lui s’est déplacé (« je n’avais plus de famille, on m’avait dit c’était bien là-bas »), mais il ne lui est pas venu à l’idée de faire suivre son compte à une agence plus proche.

Ses gains en matière de mendicité sont si modestes (voir détail ci-dessous) qu’on se demande pourquoi il persiste. Ainsi avoue-t-il ne pratiquement rien gagner, dans la semaine, à son feu rouge près du périphérique. Mais il y reste. Comme si la mendicité n’était plus seulement un gagne-pain, mais aussi un rituel.

Cahin-caha, sa vie se partage grosso modo entre la mendicité dans la rue et des petits services qu’il rend.

« Les gens m’aiment bien. Ils me demandent des coups de mains, pour porter des paquets, les aider à la peinture... Quand je mendie sur le marché, ça va. Mais aux feux rouges, près du périphérique, c’est plus dur. Souvent des insultes, des crachats. »

Pourtant, il dit ne rien regretter. Ne rien désirer d’autre. Qu’il est et se sent libre. « De toutes façons, c’est comme ça. »

1

Revenus : 515 euros par mois

  • Revenu de solidarité active (RSA) : 454,63 euros
  • Produit de la mendicité et pourboires divers : environ 60 euros
  • Avantages en nature (repas de midi souvent offert, nourriture à emporter, vêtements...) moyennant les menus services rendus (« quand on m’offre le déjeuner, je n’accepte jamais de pourboires »).
2

Dépenses mensuelles : 510 euros

« Quand je retire mon RSA au bureau de Poste, je place environ 300 euros à la Caisse d’Epargne sur un compte-courant rémunéré et je garde le reste en liquide. Mais il n’en reste jamais grand-chose à la fin du mois. Parfois, il en reste et d’autres fois, il n’y en a pas assez. En gros, ça s’équilibre. »

  • Forfait d’hébergement versé à son amie : 30 euros. « Mais je lui offre souvent aussi un petit bouquet de fleur, du parfum, des cigarettes... » (environ 40 euros supplémentaires).
  • Frais de nourriture et d’entretiens divers : sandwiches, coiffeur (il est toujours impeccablement coiffé et rasé), vêtements, participation aux frais médicaux (« j’ai une carte vitale et une mutuelle : 20 euros et quelques »)... Au total, environ 250 euros.
  • Frais de transport : part très importante de son budget. Il y a 63 kilomètres entre la ville où il est hébergé et celle où il « fait » le marché tous les samedis du mois (« je viens jusque là parce que c’est une jolie ville qui me plaît bien »). Outre les 127 kilomètres de train pour se rendre au bureau de poste et retirer chaque mois son RSA, il lui faut parcourir 47 kilomètres supplémentaires en autocar pour rendre visite à sa mère. Budget transport mensuel : environ 90 euros.
  • 100 euros versés à sa mère actuellement en maison de retraite.
3

Aucune épargne et du footing comme loisir

  • Loisirs gratuits : footing (« tous les matins »), marche à pieds, balades...
  • Il tient à préciser : « Pas d’alcool, pas de cigarettes, pas de drogues. »

Passé l’entretien pour ce billet, « mon meilleur copain » retourne à son poste. Son visage porte les stigmates de sa vie rude. Mais son sourire est si franc, si doux, que bien des passants s’arrêtent pour échanger avec lui quelques propos paisibles.

Photo : le pliant, le sac et la sébile de « mon meilleur copain », sdf en Normandie en 2009 (Le Yéti).

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  • Enki
    Enki répond à patdu49
    alchimiste
    • Posté à 13h49 le 08/09/2009
    • Internaute 9562
      alchimiste

    « ou alors j’ai mal compris qq chose »

    Il met 300 € de coté, et sort le reste en liquide.
    Il met 300 € de coté pour les faire durer jusqu’à la fin du mois.

    Il n’épargne pas !

  • CalvinKid
    CalvinKid répond à Lictor
    éudiant
    • Posté à 15h13 le 08/09/2009
    • Internaute 84680
      éudiant

    Malgré tout, le travail ne sert pas qu’à gagner de l’argent, mais bon c’est hors sujet.
    C’était juste pour vous répondre.

  • shillom
    • Posté à 15h48 le 08/09/2009
    • Internaute 22134

    Si mes impôts servaient vraiment à tenter de résoudre ce genre de situation, je serais prêt à payer double, mon brave monsieur.

  • Lictor
    Lictor répond à CalvinKid
    informaticien
    • Posté à 16h57 le 08/09/2009
    • Internaute 68450
      informaticien

    Si si, il ne sert qu’à ça... Les seuls à croire le contraire sont ceux qui travaille, parce que ça rend la chose supportable... Si vous demandez aux rentiers, travailler ne sert bien qu’à une chose : leur faire gagner de l’argent.

    La vérité, c’est que le travail ne sert pas à grand chose, à part rapporter de l’argent et maintenir la paix sociale. Regardez autour de vous, et tentez de classifier les travailleurs dans les catégories suivantes :

    - ceux dont le travail pourrait être aussi bien fait par une machine, aujourd’hui ou dans un avenir raisonnable : ouvrier, caissiers, nettoyage, employés de banque...
    - ceux dont le travail est induit par le travail des autres ou la souffrance qu’engendre ce travail : une partie des médecins, psychothérapeuthes et infermières, les garde malades, les garde d’enfants, une partie des restaurateurs, les DRH... En gros, la quasi-totalité des services à la personne - un des axes essentiel de l’emploi de demain.
    - ceux dont le travail est induit en grande partie par la misère et donc le chômage : policiers, assistants sociaux, gardiens de prison, éducateurs...

    Quel pourcentage de la population échappe à cette classification ? Dans ceux qui y échappe, une autre classification :

    - ceux qui, si on leur donnait les moyens de vivre autrement, feraient quand même leur travail : chercheurs, une partie des enseignants, une partie des informaticiens, les artistes...
    - ceux qui font un travail indispensable, irremplaçable et qui ne pourrait pas être fait par le reste des citoyens s’ils en avaient le temps libre...

    Vous vous retrouvez avec quel pourcentage de la population ?

    L’arnarque, c’est qu’on désigne en France par le mot « travail » trois réalité différentes :
    - le travail à l’école - alors qu’il ne s’agit pas de travail, mais d’apprentissage. Ce qui est effectivement indispensable. Mais ça n’est pas vraiment un travail, d’autres langues, comme l’Italien, ne font pas cette confusion.
    - le travail non qualifié et abrutissant, qui n’apporte pas grand chose à part de l’argent à la fin du mois et la santé en moins à la fin de la vie.
    - le travail de haut niveau, qu’il soit manuel (artisanat), artistique ou intellectuel. Celui-ci apporte effectivement quelque chose à celui qui le fait. C’est d’ailleurs pour cela qu’il le ferait de toute façon même sans salaire s’il avait des revenus par ailleurs.

    L’arnaque, c’est qu’on a une classe dirigeante, qui est majoritairement dans le troisième cas, qui explique à une majorité de gens dans le second cas que le travail est une valeur en soit (je pensais que c’était un moyen) et qu’il est indispensable à la dignité humaine...

  • Enki
    Enki
    alchimiste
    • Posté à 18h02 le 08/09/2009
    • Internaute 9562
      alchimiste

    Lui, la cinquantaine, il était artisan à son compte, c’est sa gonzesse qui s’occupait des papiers. Bug avec la gonzesse : Plus rien, surendettement, SDF dans sa voiture. Des jobs au black au jour le jour.

    Lui, ouvrier spécialisé, marié quatre gosses. Alcool : Il est parti de chez lui le jour où il a levé la main sur sa femme. Il dort dans sa voiture ou une petite tente, va à l’usine tout les matins et verse son salaire à la mère de ses enfants, au chomage.

    Elle, dix-neuf ans, fille de bourgeois passée à la zone. Elle suit son mec toxico de squat en squat. Elle n’aura pas d’aide avant 25 ans, elle fait la manche dans une rue piétonne, on lui propose une passe trois fois par jour.

    Elle, 50, 60, 70 ? Elle m’agresse parce que j’ai des lunettes noires et que j’attends depuis longtemps dans un coin de sa gare. Elle était infirmière, j’ai pas compris la suite, peut être un problème psychiatrique. Elle m’a offert un carambar.

    Ces deux là, chomeurs, plus d’assedics, pas encore de retraite, un toit en bâche bleue. Personne ne leur avait dit qu’ils avaient droit à une allocation, ils ont pas été la mendier.

    Moi je suis fils d’instit et d’assimilé fonctionnaire, normalement constitué, j’étais pas mauvais à l’école, j’ai un parcours, un anglais potable, deux mains, etc...

    Je passe devant le juge dans quelques jours pour me voir signifier mon expulsion d’un logement social insalubre.

    On me propose le droit de mendier le droit à mendier des droits.

    Mon sac est prêt.

    Mes copains ? Des profs, toubibs, éducs, entrepreneurs, d’autres bohèmes de récession transgénérationnelle, quelques alternatifs.

    Tout ça pour vous dire, chers concitoyens, que la rue est juste derrière votre porte.

    Bonne chance.

  • Zu
    Zu répond à PierreAdrien06-
    http://www.jcarretero.eu
    • Posté à 18h44 le 08/09/2009
    • Internaute 23430
      http://www.jcarretero.eu

    Comme quoi la question de savoir si il est intéressant de se casser le cul toute sa vie pour crever comme un con en se rendant compte qu’on a pas eu le temps de vivre, tout ça pour que la société vous vomisse son ingratitude, se pose réellement.

    Il faudrait voir ce que vous appelez « glandé toute sa vie à ne rien faire », parce que s’il s’agit seulement de ne pas donner sa sueur au travail, c’est plus que contestable. Sachez qu’on peut faire bien des choses, faire partie intégrante de la société et être rudement productif tout en ne travaillant pas. Mais cela demande évidemment de redéfinir la notion de productivité, et celle du travail, en y intégrant des valeurs non matérielles, telles que le bonheur, l’amour, le savoir, et tout ce qui plus généralement construit solidement notre esprit et peut lui permettre de vivre mieux (plus de compréhension, plus de partage, plus d’écoute, moins d’ignorance, moins de peur, moins d’individualisation...) avec son entourage, par rayonnement.

    Ah mais non pardon, faut travailler, et en chier, et suer toute l’eau de son corps, parce que c’est beau, c’est grand, c’est courageux, et ça fait marcher la machine. Et peut importe si la vie est un processus de décomposition plutôt qu’un processus d’évolution, faudrait quand même pas déconner, on est pas des lavettes ! !

  • Gimp
    Gimp répond à toots
    • Posté à 19h23 le 08/09/2009
    • Internaute 36258

    Oui, effectivement et c’était notamment le rôle des syndicats (quand ils en avaient encore un) et de la solidarité des ouvriers, de refuser des conditions de travail trop mauvaises et d’en définir les limites, ensemble. Maintenant que c’est devenu un droit (d’avoir des conditions matérielles minimales), on en oublie l’origine et ce droit se fait grignoter tranquillement.

    Peut être que vous vous êtes trompé dans votre seconde phrase mais je pense qu’on est d’accord : de mon côté je pense au contraire que cette logique de barrage devrait être opposée à la logique de l’augmentation (et même de l’existence) du smic et permettre de soutenir au contraire une augmentation des revenus minimaux de type RSA.
    Car il y a quand même un écart de plus du double entre le rsa et le smic, et on peut encore faire du chantage à la baisse, notamment avec les temps partiels subis, etc... Comme le montre l’article, le rsa permet de vivre en France comme un clochard, à la limite de la dignité, donc il peut être brandi comme une menace au prétendant au travail.

    En augmentant ces revenus (type RSA, non salariés), le travail salarié devient intéressant uniquement s’il dépasse ce revenu minimum : il n’y a donc plus besoin dans cette hypothèse de définir un smic. Et les gens ne sont pas contraints de vivre comme des clochards quand ils n’ont pas de travail. Ainsi il n’y a pas de chantage aux conditions de travail possible, mais seulement une surenchère des employeurs à offrir le salaire donnant le plus envie de travailler.
    C’est une hypothèse très complexe et il n’y a pas la place ici de la développer, mais elle doit se compléter, pour être efficace, d’une révolution de la fiscalité notamment en taxant beaucoup moins le travail (pour employeurs comme pour employés) que la spéculation, etc... Et éventuellement en créant un revenu maximum...

  • Le Yéti
    Le Yéti
    Auteur(e) de l'article voyageur à domicile
    • Posté à 10h01 le 12/09/2009
    • Internaute 6095
      voyageur à domicile

    POST-SCRIPTUM

    Samedi 12 septembre 2009, 9h30. Montré à « mon meilleur copain » le billet sur mon écran d’ordinateur portable ; remis une copie papier.

    Je lui ai annoncé le nombre de visites (chiffre qu’il m’a demandé de recopier sur la version papier). « 36 565 ! Comme un concert de Johnny Haliday ! »

    Je lui ai indiqué le nombre de commentaires (240, chiffre recopié aussi sur la copie papier) et lui en ai lu une vingtaine, sélectionnées par mes soins. Son sourire ne l’a pas quitté, même lorsque je lui lisais les interventions les plus critiques, sinon lapidaires.

    Sa conclusion, laconique mais sans arrières-pensées : « Ça fait plaisir. »

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