tribune

Je peux dire que Clodogame est répugnant, j'y ai joué

Capture d'écran du site ClodogameLes animateurs de Clodogame, ce jeu vidéo qui propose d'incarner un SDF et a déclenché l'ire du gouvernement, ont nécessairement affûté leur discours.

Parmi les meilleurs arguments de ce genre d'initiatives commerciales, il y a le fameux : « Vous ne pouvez pas critiquer sans avoir joué. » L'argument a beau être rebattu, il est d'une habileté jouissive :

  • il cloue le bec de ceux auxquels leur répugnance ou leur désapprobation interdit de participer
  • il a cette vertu incroyable d'inciter vos détracteurs à accroître votre chiffre d'affaires.

C'est donc sans surprise que Jean-Baptiste Bertrand, rédacteur (un titre qui laisse songeur) chez FlarbFlut, société éditrice du jeu, utilise d'emblée cet argument dans une interview au Post :

« C'est sur, on ne va pas mentir, ça fait de la com'. Mais la plupart des gens critiquent sans avoir joué. Je me suis même fait insulter ! On entend tout et n'importe quoi… Le plus simple c'est d'aller sur le site et d'essayer. »

Vous aurez noté que le pauvre JB « s'est même fait insulter ». C'est vraiment pas cool, alors que le mec propose une initiative innocente.

« Deviens un pickpocket hors pair et chaparde montres, portefeuilles et bijoux »

Pour vous épargner la peine de tomber dans le piège du « t'as pas joué, alors camembert », je me suis inscrit.

Et ça commence assez fort. Le programme est le suivant :

« Salut, Koz ! T'as bien fait de te pointer ici. Tu vas faire tes premiers pas dans la dure réalité de la jungle des rues parisiennes. Tu es un clochard sans talent à la gare Montparnasse. Depuis ton arrivée sur le trottoir, des années se sont écoulées et tu as oublié la personne que tu étais autrefois.

Mais tu as un objectif : devenir enfin riche. Réapprends à écrire des textes inspirés afin de pouvoir attirer l'attention ! Apprends à jouer de la guitare pour impressionner les passants, achète-toi des animaux de compagnie pour apitoyer les gens.

Procure-toi un sac à dos pour accumuler tes trouvailles, deviens un pickpocket hors pair et chaparde montres, portefeuilles et bijoux. Deviens le clochard le plus talentueux de Paris et installe-toi à Versailles ! »

Pour le moment, j'ai cliqué sur une case qui me dit que j'ai un lieu de manche dans le VIIIe. J'ai acheté un poisson rouge pour apitoyer les passants. Je ne peux pas encore attaquer les autres clodos, parce que je n'ai pas assez de points. Mais dès que j'aurai des points, comme je suis un clodo, je leur éclaterai la gueule pour leur piquer leur blé.

C'est un jeu où il faut beaucoup cliquer

Le site est bien bugué. Le message d'accueil est en allemand et le mail d'inscription en blanc sur fond blanc. Pour ce qui est de trouver un lieu pour mendier, vous accédez une carte. Là, j'ai cliqué sur les arrondissements de choix (VIIIe, VIIe, XVIe) qui, par bonheur, semblaient à vendre pour 0 euro.

J'ai mis un peu de temps pour comprendre qu'il y avait un filtre, pour afficher les « domiciles » et les « coins pour mendier », ensemble ou séparément. Ce n'est qu'en cliquant frénétiquement sur l'intitulé de ces derniers que j'ai entr'aperçu des images qui devaient probablement être des monuments.

J'ai ensuite voulu faire des « entraînements ». J'ai cliqué sur « se perfectionner » à l'« attaque », parce que c'est le premier choix. Pour apprendre à jouer de la musique, c'est tout en bas de page. Pareil pour apprendre à parler (les rubriques sont divinement intitulées) : c'est plus bas, aussi.

Mais toutes fonctionnent sur le même mode. Donc, j'ai cliqué. S'est ouverte une fenêtre qui ressemble à un gros captcha ou au résultat d'une observation de gamètes mâles au microscope, et qui me dit « bitte klicke auf die Zahl ». C'est pas que je comprenne l'allemand, mais comme il n'y a rien d'autre à faire, j'ai cliqué sur les gamètes.

C'est un jeu où on clique beaucoup. Pour ceux qui ne savent pas cliquer, ça doit être assez marrant. Après avoir cliqué « aouf dizalle » la première fois, une barre de progression s'est affichée. Rien d'autre. Juste une barre de progression. Et j'ai gagné un point. Un point seulement parce que, comme j'ai pas toute l'après-midi et que ça commençait à me gonfler sévère, j'ai essayé de voir si je pouvais pas m'entraîner aussi à la défense, mais non apparemment.

Il faut être des billes pour lancer un site aussi mauvais

Après, quand j'ai voulu apprendre à jouer de la musique, les gamètes sont revenues. J'ai cliqué « aouf dizalle » et là, y'avait quelque chose de changé sur l'écran. Une barre rouge, avec marqué dessus : « cliques (sic, mais on va pas commencer à chipoter sur l'orthographe) sur le cercle ouvert. » Sauf qu'il n'y a pas de « cercle ouvert ». Pas plus que de cercle fermé, d'ailleurs.

On est d'accord : il faut vraiment être des billes pour lancer un site commercial polémique aussi mauvais et pas fini (pourtant le site a déjà un mois). Mais attention, il ne faudrait pas y attacher trop d'importance. Les CGU, non actualisées depuis que le site est public, nous préviennent, en mauvais français :

« Il est important de noter que cette version n'est pas seulement là pour le plaisir, mais pour des tests stricts et réparation des erreurs de programmation, inexactitudes, et. [sic, mais on va pas chipoter pour une lettre qui manque] »

C'est donc très certainement le seul intérêt du site : trouver des erreurs de programmation et des inexactitudes. Parce que « pour le plaisir », c'est pas ça. Remarquez, pendant qu'on s'emm… à regarder défiler la barre verte, on peut toujours se faire une pub.

Parce que c'est bien là l'intérêt du truc : gagner de l'argent grâce à la pub, avec un concept un plus évolué mais à peine plus excitant que le domain parking.

Maintenant je peux le dire : le principe est répugnant et le jeu est nul

Pour le reste, maintenant vous savez : vous pouvez critiquer le principe même, parce que moi, j'ai « joué ». D'ailleurs, sur le concept, Jean-Baptiste Bertrand nous dit que c'est un « jeu de gestion ». Ou comment faire passer ce jeu pour un truc intellectuel…

Un autre argument de notre « rédacteur » est qu'il ne faudrait pas prendre tout ça au premier degré : « Et puis le jeu est un peu déjanté, le SDF peut partir sur la Lune… ».

Ah, ah, on est bidonnés, là. Super concept ! Il peut aussi posséder une girafe, ou un hippopotame. Ouh, mais dîtes-moi, Jean-Baptiste, vous ne seriez pas un petit coquin « un peu déjanté ». Hein ? Groβ Rigolad, c'est ça ?

Donc voilà, maintenant, on peut le dire : le principe est répugnant et le jeu est nul. Son but est de maintenir des visiteurs captifs pendant les minutes nécessaires à ce qu'ils cliquent sur les publicités. L'utilisation du « 'clodo » n'est destiné qu'à générer le buzz nécessaire4 pour susciter des inscriptions.

Certains de ses partisans (on aimerait vérifier leurs IP, ceux-là, pour être sûr qu'ils existent vraiment), Bisounours sans le savoir, y vont du couplet : « Le vrai problème, c'est pas le jeu, le vrai problème, c'est qu'il y ait des SDF dans la rue. » Eh ben, non, Dugenou, devine quoi : il y a deux problèmes. Eh si.

Faut-il alors vraiment s'indigner ? Probablement pas

Benoît Apparu, secrétaire d'Etat au logement, a réagi. Christine Boutin aussi. C'est toujours difficile de savoir comment réagir et si on doit le faire. Les concepteurs lancent le jeu en comptant sur les réactions outragées, et les outragés s'outragent à leur tour.

Faut-il alors vraiment s'indigner ? Probablement pas. Et j'espère que vous ne vous serez pas mépris sur mon sentiment : c'est du mépris, non de l'indignation. Clodogame, c'est un jeu pourri, sur une motivation minable.

Pour la bonne bouche, l'interview du Post, singulièrement peu accrocheur, termine sur un burlesque : « En fait, vous êtes du côté des sans-logis ? . On en hoquette de rire. Parce qu'en plus, ils nous la jouent philanthropes.

Voilà. Ce billet devait être un paragraphe d'introduction sur la tribune de Martine Aubry et sa “civilisation de la dignité”. Ce sera pour plus tard.

Sale temps pour la dignité.

5 commentaires sélectionnés

Portrait de Mancks

De Mancks

journaliste précaire | 11H19 | 02/09/2009 | Permalien

les cris de vierges effarouchée non jamais aidés dans ce genre d'affaire. Alors oui, méprisons cette merde de jeu, n'y allons pas joué puisque tu as joué, et même n'en parlons plus..
Un peu de cirage pour l'auteur : ta chronique est drôle et bien écrite, et pas moraliste… Elle montre juste le cynisme de cette masse obnubilée par le fric.

Portrait de Aloïs

De Aloïs

Etudiant | 12H41 | 02/09/2009 | Permalien

Dans jeu vidéo, il y a « jeu ». Un jeu reste un jeu, que l'on soit un soldat allemand nazi qui se bat contre les américains, ou un clochard qui essaye de survivre, le but est le même : jouer. Quel cynisme il y a à monter la réalité. Un sdf pour survivre n'a que peu de solutions : mendier (et ce avec différents moyens : donner pour recevoir ), voler, se battre. Que cela choque votre morale et que vous préfériez que l'on ne le montre pas soit. Que vous disiez que ce jeu est une merde parce qu'il met en situation des clochards en est une autre.

Il n'y a rien de choquant à jouer avec clochard. Tout simplement parce que ca reste un jeu. Au même titre qu'il n'y a rien de choquant à jouer à gta, à buter un flic, ou à se faire tailler une pipe. Parce que c'est un jeu. Les abrutis qui pensent que les jeux violents rendent violents sont bien loin de la réalité.

Un jeu reste un jeu. Ce jeu vidéo est construit à partir de la réalité. Qu'est ce qui vous dérange le plus, qu'il vous montre une réalité dérangeante ? Vous auriez préféré un jeu sur un personnage qui doit faire son tri sélectif pour sauver la planète ?

PS : vous dîtes que vous méprisez ce jeu, si tel était le cas alors cet article n'aurait pas eu lieu. Le mépris est justement l'indifférence, hors, en testant ce jeu, en écrivant un article, vous faîtes tout sauf le mépriser.

Portrait de Okhin

De Okhin

Administrateur Système | 12H42 | 02/09/2009 | Permalien

Sans vouloir jouer les Bisounours, le sujet du jeu m'importe peu tant que ce n'est qu'un jeu. Le concept de ce jeu est vieux comme le Minitel, j'ai déjà vu pas mal de choses de ce genre là (du jeu cyberpunk où l'on joue, mon dieu, un criminel, voire même un terroriste qui n'hésites pas à vendre, père, mère et morale pour gagner un peu plsu d'argent, en passant par, justement, l'éclatage de chaton ou l'élevage de pokémon^Wdinosaures). Bref, on pourrait aussi bien jouer des riches qui cherchent à échapper au FISC, des traders qui essayent de gagner encore plus d'argent, et ce genre de choses.

Là, visiblement ce qui choque c'est le sujet. moi, ce qui me choques plus c'est qu'on médiatise ce qui, après tout, n'est qu'un jeu (truffé de bug qui plus est, la masse de joueur ne décollera pas et il retournera bientôt dasn l'oubli).

On peut jouer à tout. On peut rire de tout. Si on ne le peut plus au nom du politiquement correct, ça me gène, ça me paraît malsain pour une société soi-disant libérée.

Tout cela me fait un peu penser à ces jeux censurés, dans lesquels on ne peut pas tuer les enfants (pas que j'y prenne un malin plaisir mais, lorsque j'ai la possibilité scénaristique de raser une communauté de survivant grâce à une explosion nucléaire, je trouve aberrant qu'on ne puisse pas infliger le moindre dégats à ces horribles gosses qui survivent à une apocalypse nucléaire). Tout ça pour ne pas choquer les gens bien pensants.

Ca, ça me gène. Plus qu'un jeu bugué qui, finalement, n'attirera personne plus de quinze jours avec un concept bancal (ce qu'il y a de bien, c'est que le moteur de jeu peut servir à plein d'autre choses du même style hein).

Okhin

Portrait de Dr Maboul

De Dr Maboul

Développeur | 12H48 | 02/09/2009 | Permalien

Et les jeux de guerres où on tue à tour de bras, les GTA où il faut tabasser ses prostituées ?
Ce ne sont pas des animaux, mais ça reste virtuel et ça n'incite aucun adulte responsable à reproduire ce qu'ils ont vu sur l'écran. Ca les fait juste marrer comme le dernier Tarantino, pourtant ultra violent, les amuse (et puis faut dire aussi que tuer des nazis c'est pas bien grave et ça vous transforme même en héros. Mais ça ça ne choque pas, parce que bon c'est des nazis quand même faut pas déconner, pire que des terroristes islamistes quoi).

Sinon il faudrait interdire les jeux de voitures qui incitent à rouler comme des dingues (qui peuvent aussi être tout buggués), et dans lesquels, parfois, on peut écraser des animaux et des gens.

Et les jeux de simulation de vie qui font croire qu'on peut choisir son apparence et sa famille.

Et les jeux de simulation de vol, parce qu'ils permettent aux terroristes d'Al Qaida de s'entraîner.

D'ailleurs je connais un jeu où le but est d'effrayer, voir de bouffer, des mioches que leurs parents ne supportent plus (www.croquemonster.com), un vrai scandale !

Et puis y'a aussi cet autre jeu de clochard où on se balade et où on doit tabasser absolument tout le monde (comme dans plein de jeux comme les vieux Double Dragon) : http://armorgames.com/play/2529/hobo . Jeu où le SDF pour se battre crache, rote, pète… Quelle mauvaise image des SDF et du non-respect des consignes contre la propagation de la grippe A (et aussi des spécialistes d'arts martiaux qui, s'ils ne crachent pas, tabassent quand même tout le monde).

Bref, interdisons le jeu vidéo, et le PACS.
(Vous l'avez compris, je teste ici le prochain discours de Christine Boutin ; -) ).

Portrait de koz

De koz (auteur)

Blogueur | 13H30 | 02/09/2009 | Permalien

Je suis un peu d'accord sur ce que vous dîtes, concernant la médiatisation. C'est un peu ce que je dis aussi en fin de billet : si ces jeux ne bénéficiaient que du retour que leur qualité supposait, ils resteraient dans l'oubli.

Mais… le monde est monde. On n'atteindra pas cet idéal qui serait de n'accorder aucune attention à des concepts foireux. Il y aura toujours des politiques pour réagir. Ou si ce ne sont pas des politiques, des medias. En l'occurrence, il y a les deux. Et les concepteurs du jeu le savent.

Ils ont un jeu foireux, à la jouabilité nulle. La seule issue pour eux, c'est de faire du buzz. Donc, on va se choper un thème polémique. Prenons donc les sdf. Ca fera parler.

Maintenant, il faut vivre dans la réalité et la réalité c'est celle-là. Ces choses sont médiatisées. L'autre réalité, c'est qu'ils instrumentalisent les sdf dans une mise en scène bien clichée pour se faire de la thune. Le contraste ne choque apparemment pas tout le monde ici. Eh bien soit, je ne vais pas me tuer à expliquer en quoi c'est choquant, et je prends acte de notre désaccord.

Je ne suis en tout cas pas d'accord, avec vous et d'autres, lorsque vous utilisez l'argument suivant : « j'ai déjà vu pas mal de choses de ce genre là ». Et ? Il y a « pire » et ça existe déjà. Et alors ? Cela rend le concept plus acceptable ?

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