a debattre 29/08/2009 à 20h23

Réactions mitigées devant Grazia, nouveau mag féminin

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89


Du news-de la mode-du people. Dans le désordre, tels sont les trois ingrédients dans la marmite de Grazia, le nouvel hebdomadaire féminin débarqué en kiosque ce samedi. Suffisant pour un nouveau concept de presse ?

Treizième édition internationale de la marque créée en 1938, il est la propriété du groupe Mondadori, géant italien des médias contrôlé par Fininvest, le holding de Silvio Berlusconi.

Lancé avec un budget de 25 millions d'euros sur trois ans, il risque de « bousculer le marché des hebdomadaires féminins », résume Le Monde.

1

Une nouvelle manière de parler aux femmes ?

Physiquement, Grazia n'a pas tout à fait l'allure d'un magazine féminin. En une, Kate Moss ne pose pas dans une séance photo bien léchée, mais elle sort d'une voiture, lunettes noires sur le nez. Et c'est sous l'angle de la rockeuse que le magazine entend nous parler d'elle.

Le regard hésite entre, à gauche « Rouge » et « Radical chic », accroches que proclament deux vignettes de mode, et, à droite, « Le cannabis va-t-il sauver la Californie ? ». On ouvre et onze pages de pub nous accueillent avant le sommaire, puis l'édito d'Yseult Williams prévient :

« Grazia réagit au vacarme de la planète avec humour, glamour ou gravité, mais toujours avec un petit pas de coté », et se veut le « premier news magazine mode et people. »

A Rue89, elle explique :

« Historiquement, la presse féminine a été créée pour accompagner les femmes dans leur vie. Aujourd'hui, elles n'ont plus besoin qu'on leur explique la vie. On ne fait pas que des sujets avec des angles féminins, on sort de la vision caricaturale des féminins. »

De fait, cuisine et horoscope réduits à une page. Pas non plus de rubrique « pratique » ou « sexo », mais beaucoup beaucoup de mode et de conseils pour avoir un look au top.

Mariette Darrigrand, sémiologue, blogueuse à Rue89 et directrice du cabinet d'études Des faits et des signes a lu ce premier numéro :

« Beaucoup d'emprunts et pas de rubrique nouvelle qui me ferait dire qu'il s'est donné une mission dans le champ de la presse féminine.

Il ne répond pas vraiment aux attentes de la lectrice de magazine féminin qui ne cherche pas à être informée, mais à appliquer ce qu'elle a lu à sa propre vie. Comme le fait très bien Elle, par exemple cette semaine, avec l'article “Couple : c'est mieux à 40 ans”. »

Grégory Lassus-Debat, directeur de la publication de Causette, le « magazine plus féminin du cerveau que du capiton » dont le numéro 4 sort cette semaine, n'est pas non plus convaincu :

« Grazia véhicule l'image de la femme bronzée qui cultive sa “beach attitude” [référence au titre de l'un des articles, ndlr] au bureau en portant une pochette à 850 euros.

C'est toujours le même monde frivole, qui tourne autour de Kate Moss, Victoria Beckham, Rihanna et Lagerlfeld... en parlant des enfants sans-papiers pour se donner bonne conscience. »

2

Une nouvelle manière de faire du people ?

Moins people que ses homologues italien et anglais selon sa directrice de la rédaction, Grazia veut « parler des people avec plus de distance que Gala, être irrévérent sans être vulgaire, et a fait le choix de montrer les people dans leur vraie vie », précise Yseult Williams.

On s'étonnait en effet de ces nez parfois brillants sur un papier pas vraiment glacé, elle assume le « sens de l'image forte », emprunté à Paris Match où a été débauché le responsable photo.

Dans son numéro 1, Grazia utilise les célébrités pour nous raconter l'actu... et même la grippe A. Mariette Darrigrand ne voit pas comment la lectrice peut s'y retrouver. Elle précise la fonction assignée aux « peoples » :

« On en a besoin pour se penser soi-même. Ça correspond au “moi” plus grand sur lequel on peut se projeter, c'est une fonction de la littérature que jouent désormais les magazines.

Gala fait ça très bien cette semaine, en nous racontant comment “garder son homme” à travers le couple Angelina Jolie / Brad Pitt. Dans QG, c'est fait avec une forme d'ironie dandy, dans Closer, avec un humour moqueur...

Là, c'est terriblement sérieux. »

Vinvent Soulier, auteur de « Presse féminine : la puissance frivole », a lui apprécié cette façon « très française d'entremêler le people et le glamour. On est loin de Gala qui avait repris le positionnement de Jours de France, avec un ton chic ampoulé, là, c'est plus trendy ».

3

Une nouvelle manière de traiter l'actualité ?

Yseult Williams revendique la « cohabitation de journalistes aux cultures très différentes » et a dans son équipe des gens venus de la presse quotidienne, pour, chaque semaine, traiter de l'actu, pas nécessairement avec des angles féminins.

Pour Vincent Soulier, ce magazine a des chances de toucher « un public de jeunes urbaines bourgeoises et bohèmes, pas uniquement shopping addict mais s'intéressant au news, avec une pointe d'humour, de distance et d'ironie ». Mais mélanger de la mode et du people de façon élégante et branchée toutes les semaines, est « un vrai pari », prévient-il.

La sémiologue Mariette Darrigrand ne voit pas le « bénéfice réel » qu'aura le lecteur qui dépenserait 2 euros pour Grazia (il est lancé à un prix promotionnel de 1 euro mais devrait atteindre un « prix de croisière » de 2 euros) :

« Il y a une mosaïque d'univers : Kate Moss n'est pas traitée sous l'angle du glamour et de la “femme projective”, si on s'intéresse à sa carrière artistique, on ouvrirait plutôt Les Inrocks, et si on veut lire quelque chose sur les lolitas trentenaires, le Nouvel Obs fait ça très bien. »

Mais Vincent Soulier croit au contraire qu'avec tout cela, Grazia a « la capacité de devenir un magazine qu'il est de bon ton de lire », surtout chez les plus jeunes lectrices de presse féminine. Le dispositif web, mobile et événementiel qui l'accompagnent devraient y contribuer.

  • 22439 visites
  • 56 réactions
TAGS
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Camille
    • Posté à 00h22 le 30/08/2009

    Perso j'ai une dent contre les magazines genrés mais j'ai promis un article sur la question il y a 6 mois et je ne l'ai toujours pas fait.

    Je ne comprends pas comment, dans un pays égalitaire, on continue de transmettre une info différente aux hommes et aux femmes, comme si les premiers ne cuisinait pas ou les secondes étaient les seules à s'intéresser à l'éducation des gamins ou à comment s'habiller.

  • Pseudo
    • Posté à 11h39 le 30/08/2009

    C'est sûr que c'est innovant :

    - Kate Moss en couverture, oui mais avec un pantalon à rayures,
    - des pages modes, oui mais beaucoup avec des conseils pour rester branchée. Euh pardon, trendy.
    - l'horoscope, oui mais une seule page,
    - du people, oui mais sérieux.

    M'est avis qu'ils vont se prendre un bide. Heureusement qu'il reste les cabinets de médecin et les salons de coiffure pour refourguer leur camelote. : -)))

  • Hélène Quénot
    • Posté à 12h27 le 30/08/2009

    On continue parce qu'il y a un marché, non ? Et c'est ça le drame...

    J'ai bien aimé que l'article rappelle que, dans un mag féminin, la lectrice ne cherche pas de l'info mais à pouvoir retrouver ce qu'elle vit. Donc de la lecture juste pour l'ego. Et surtout, une intégration totale des préjugés liés à son propre sexe... « Si je veux être une femme je dois... crème anti-ride... sexy... bonne mère... »

    Cette affirmation qui dit « au naturel, les filles, vous n'êtes pas assez bien » me semble être une très grande violence faite aux femmes.
    Violence d'autant plus grande et d'autant plus efficace que les femmes qui lisent ces mags sont convaincues de son bien-fondé.

    Cela dit, il semble que les hommes ne soient pas en reste. Ca crée donc un joli marché de dupes entre hommes et femmes... Mais j'imagine que c'est pratique : vouloir être « au top », c'est finalement plus facile que de prendre le temps de juste savoir ce qu'on est. Et de définir quel est son propre genre : -)

  • Columbine
    Columbine répond à Camille
    • Posté à 12h45 le 30/08/2009

    on est bien toujours avec ce type de magazine dans la prédétermination des rôles et la « culture » différenciatrice
    imposée par la société.

    j'vais relire le deuxième sexe en attendant votre article.

  • leo s
    • Posté à 16h20 le 30/08/2009

    « Les frasques de Berlusconi, signe du retard féministe italien »

    est le titre d'un autre article de rue89

    ce ne sera jamais un titre de Grazihaha

  • Spiralling
    Spiralling répond à Francesco1976
    Tourneur en rond
    • Posté à 12h42 le 31/08/2009
    • Internaute
      Tourneur en rond

    « Moi je me demande toujours pourquoi dans ces magazines il n'y a pas de sujets (ou d'enquêtes osons le terme) sur :

    -Les labos cosmétiques et leur cautions sur les crèmes amincissantes…
    -La puissance des annonceurs (parce qu'ils le valent bien…)
    -les études sérieuses sur les régimes.
    -La relations des grandes marques avec les journalistes…(comment les journalistes sont invité à tester les produits) »

    La réponse est simple : d'une part, la pub finance 40 à 50% du coût d'un magazine (le reste étant la vente au numéro), alors on ne se met pas les annonceurs à dos ; et d'autre part, les grandes marques de luxe demandent à recevoir le mag en exclu (avant diffusion) histoire de savoir si on dit quelque part du mal d'eux afin de menacer le cas échéant :
    1/ de couper le budget pub,
    2/ de ne plus prêter vêtements et cosmétiques pour les reportages photos et tests concernés.

    Et tout de même, ne pas confondre un féminin et « que choisir » ou « 60 millions... », l'objectif n'est clairement pas le même. L'enquête comparative des produits ou des régimes par exemple n'a pas vocation à figurer dans un féminin ; pas plus qu'une enquête sur la puissance des annonceurs sur le titre (là c'est plutôt le créneau de « marianne, “l'obs”, “l'express”, “le point”... si tant est qu'ils auraient envie de mettre les doigts dedans), faut pas rigoler non plus. Un canard peut éventuellement dénoncer les pratiques du voisin mais comment parler de conditions d'existence dont il est dépendant sans scier la branche sur laquelle il se trouve, c'est à dire, prendre le risque de ne plus être financé et de mettre la clé sous la porte ?

    Je pense tout de même que le cas des féminin est un cas limite où la pression est palpable (mais d'un autre côté, quelle fashion victime digne de ce nom aurait envie de dire du mal de chanel ou de l'oréal ? ; )

    Dans les autres titres, avec de gros annonceurs réguliers, on assiste plutôt à des pratiques types auto-censure, “au cas où”, mais rarement à de réelles menaces. Ce qui fait que lorsqu'on est pas sûr de pouvoir s'autoriser à en dire du mal, plutôt que d'en dire du bien, on parle d'autre chose. (ça veut dire pour la direction et la rédaction en chef : “est-ce qu'on perd l'annonceur si on le caresse pas dans le sens du poil”, et “est-ce que je suis viré si j'en dit du mal sans demander l'autorisation à la direction ? ”

    “-pourquoi les pages de pubs ont-elles le droit d'utiliser les même caractères et la mise en page que le journal à proprement parle”

    Alors ça, c'est une autre question.

    Tant que figure sur la page, en petit, caché dans un coin : “publireportage”, c'est légal.

    Et il n'en faut pas plus pour que les services pub et marketing se lâchent au grand dam de la rédaction qui se passerait bien de cette confusion, quand ce n'est pas à la réalisation que l'on demande de réaliser ces pages sur instruction ce qu'elle fait toujours à contrecoeur. (ben oui, il ne suffit pas d'avoir un super concept promotionnel, faut encore savoir le réaliser, malheureusement les slides “power point” ne sont pas encore imprimables tels quel).

  • era
    era
    • Posté à 13h33 le 01/09/2009

    N'était-ce pas aussi le positionnement de la première mouture de DS, le féminin de société ?

    Le people en moins, mais ça c'est une tendance lourde de tous les féminins, jusqu'à Madame Figaro !