A débattre 25/08/2009 à 10h05

La fin du bonheur ? La France a connu un « pic » en 2001

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

C'est souvent comme ça dans la vie, on sait qu'on a vécu le plus beau moment de sa vie après coup. C'est ce que suggère une étude à propos de la France : elle aurait connu son pic historique de « bonheur intérieur brut » en 2001. Depuis, ce n'est plus ça.

L'étude est due au Centre d'étude des niveaux de vie (CENV), think tank canadien, et au magazine L'Expansion qui la publie cette semaine. Le « bonheur intérieur brut » (BIB), qui tente d'offrir une grille de lecture différente du seul Produit intérieur brut (PIB) basé sur des données uniquement comptables, inclut d'autres facteurs : la consommation moyenne (20% de l'indice), l'égalité sociale (40%), la sécurité économique (30%), le capital humain (10%). Chaque élément est lui-même fondé sur différentes statistiques et le tout est ensuite corrigé par les baromètres de la confiance des ménages publiés par l'Insee et la Sofres.

L'idée est à la mode. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) publie chaque année depuis plus d'une décennie l'« Indice du développement humain » (IDH), qui ajoute des données comme le niveau d'éducation, l'égalité hommes-femmes, ou la qualité de l'environnement pour corriger le classement des Etats par rapport à leur PIB. Ainsi, selon l'IDH de 2006, dernier publié, la France subit un brutal déclassement selon cette grille de lecture : elle n'est que onzième nation au monde, alors qu'elle revendique le rang de cinquième puissance mondiale selon les critères économiques classiques.

L'idée est inspirée des travaux de l'économiste et philosophe d'origine indienne Amartya Sen, prix Nobel d'économie en 1998, auteur de travaux sur le développement humain. Nicolas Sarkozy s'est lui aussi engouffré dans cette voie, en commandant l'an dernier à Amartya Sen et à un autre prix Nobel d'économie, l'Américain Joseph Stiglitz, une étude sur cette question, qui devrait aboutir prochainement à la remise d'un rapport.

Le bonheur est-il une notion scientifique ?

Le concept est donc fort sérieux et pertinent : mais est-ce vraiment sérieux d'aller plus loin et de suggérer, comme le font le CENV et L'Expansion, une notion scientifique de « bonheur » collectif ? On pénètre là sur un terrain philosophique abstrait sur lequel les données chiffrées ne sont pas nécessairement pertinentes.

Ainsi, le magazine explique que 2001 reste un pic de bonheur car le chômage était repassé sous la barre des deux millions de personnes (il est revenu cette année au-dessus des 2,5 millions de demandeurs d'emploi), le krach d'Internet ne se faisait pas encore sentir, et les RTT battaient leur plein... Les Français avaient-ils alors le sentiment d'être au summum du bonheur national ? Sûrement pas, même si le retour d'une sécurité économique due à la baisse tendencielle du chômage joue un grand rôle dans le moral de la nation.

C'est l'usage du mot « bonheur » qui pose problème et transforme cet indice en gadget médiatique. Le mot n'est-il pas plus adapté, par exemple, à un grand moment de joie collective comme la victoire de la France à la coupe du monde de football de 1998, lorsqu'un million de personnes célébraient sur les Champs-Elysées la France « black-blanc-beur » de Zidane et de son équipe ? Un bonheur qui n'avait pas grand rapport avec la réalité économique ou sociale du pays...

Celui qui trouvera réconfort et satisfaction dans cette étude, c'est évidemment Lionel Jospin, qui était premier ministre de cohabitation en 2001 et qui devait chûter l'année suivante à l'élection présidentielle : il aura dirigé les affaires de la France à son dernier moment heureux ! Et de se demander pour l'éternité si la France aurait connu un « bonheur » prolongé s'il avait été élu l'année suivante...

Question subsidiaire sous forme de sujet pour le bac : le fait de savoir que nous sommes entrés dans un déclin du bonheur collectif ne va-t-il pas nous gâcher le bonheur individuel auquel nous pouvons encore aspirer quel que soit le contexte ? Car, comme disait André Gide, « rien n'empêche le bonheur comme le souvenir du bonheur »...

Quelques pistes de réflexion avec « le Bonheur » de Varda (Voir la bande-annonce)

Ou avec Cali et « C'est quand le bonheur ? » (Voir la vidéo)

Ou encore avec Berry selon qui « le bonheur, il n'existe pas »... (Voir la vidéo)

  • 18415 visites
  • 100 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Neophyte
    Neophyte
    Godelureau Hédoniste
    • Posté à 10h28 le 25/08/2009
    • Internaute
      Godelureau Hédoniste

    Le bonheur c'est avant tout être bien (dixit F.Sagnan), et je vois mal comment on pourrait vraiment le calculer.

    Le Boutant a beaucoup fait parler de lui, car c'est le seul pays où l'IBN (Indice de bonheur National) est privilégié aux dépens du PIB, il me sembel (à confirmer ? ).

  • Hugues Serraf
    • Posté à 10h35 le 25/08/2009

    Je ne sais pas si nous avons atteint puis quitté le pic du bonheur en 2001, mais cette espèce de dépression molle est devenue une constante du caractère national.

    Je trouve ça vraiment très frappant, surtout lorsque l'on compare avec les états d'esprit plus versatiles d'autres pays, pourtant moins bien lotis ces derniers temps. La crise par exemple, même si elle nous affecte finalement assez peu (le niveau de chômage reste dans les mêmes eaux qu'au cours des 25 dernières années alors qu'il a doublé en quelques mois en Grande-Bretagne et en Espagne) débarque comme une légitimation du discours d'angoisse que l'on entend depuis des lustres. Pour autant, et pour quiconque n'a pas perdu son job récemment (et ça fait du monde), le pouvoir d'achat s'améliore plutôt avec la déflation. Pour quiconque ne dort pas sous les ponts (et ça en fait encore plus), les inégalités calculées par l'OCDE sont en recul sur 25 ans...

    De fait, chaque indication chiffrée préfigurant une sortie de la crise est accueillie avec une sorte de scepticisme blasé, comme si notre avenir était nécessairement et obligatoirement sombre, bouché, terrible, affreux. Tenez, bientôt, ce sera Noël, et les JT télé seront pleins de ces reportages montrant des mères de famille au supermarché expliquant que, ce coup-ci, c'est fini, elles ne peuvent plus rien acheter mais qu'à l'époque du franc et de la livre tournois, là, oui, on nageait dans le foie gras. Que des reportages rigoureusement identiques soient diffusés chaque année (et je parie que c'était déjà le cas en 2001, année du pic de bonheur) ne fera d'ailleurs réagir personne.

    Le seul truc étonnant, dans cet océan de méthode Coué négative, c'est que nous continuions à faire autant de bébés quand nous passons notre temps à hurler que la fin est proche. Mais bon, il faut vivre avec ses contradictions...

  • NaO
    NaO répond à Hugues Serraf
    citoyen
    • Posté à 11h03 le 25/08/2009
    • Internaute
      citoyen

    j'aime bien votre idée de scepticisme blasé du peuple français. Il est toujours plus préférable de se plaindre que d'agir. C'est une constante que nous véhiculons dans ces colonnes et à tous les moments de notre vie quotidienne. on rechigne dans son coin, on trouve la vie trop chère mais aucun n'est capable de fédérer et d'interpeller l'opinion publique pour amorcer un changement. on étale sa culture de l'information pour dire tout le mal que l'on pense de la société de consommation mais tout ceci n'est qu'un exhutoire pour voir un peu de bonheur en soi.

    Quand on voit des gens prendre en otage d'autres personnes parcequ'ils demandent avoir des satisfactions financières. on trouve cela normal. « Bin oui, ils ont raison, il faut plus se laisser faire ». Tant que l'on restera dans cet esprit primaire, voire préhistorique, le bonheur ne viendra pas sonner à notre porte.

    Quoi qu'on en pense. Rien de plus spectaculaire et humaniste ne s'est produit depuis la coupe du monde de football 1998. Parceque footeux ou non, vous avez tous constaté que les gens étaient heureux de voir notre nation triompher. Les français sont un public de fouteux, voilà tout. Je ne vais pas vous faire le pamphlet sur l'utilisation du sport par le politique, seulement, c'est bien le sport qui aura transcendé le peuple de manière nationale.

    Le bonheur, il est déjà devant ta porte, en allant vers les autres au quotidien, en te rendant compte de ta liberté et de tous les avantages que tu as déjà.

  • patrick du 14-
    • Posté à 11h04 le 25/08/2009

    perso pour le capital humain en 2001 j'étais bien et depuis ben je me suis foutus a internet pour passer le temps quand ça marche

  • brazz
    brazz répond à Hugues Serraf
    • Posté à 11h09 le 25/08/2009
    • Internaute

    Absolument d'accord. Tout se passe comme si le français était passé de l'éternel fantaisiste à l'éternel râleur, puis à l'éternel geignard. Pas sur que nous ayons gagné au change mais il faut dire que les politiques ont tout fait pour.
    Résultat, une méfiance généralisée -parfois à bon droit- qui nous empêche d'aller de l'avant. Avec des rêves, mal assumés, de petits boursiers anglo saxons. La meilleure image : ma maison dans mon jardin ! Donc un pays vieux, un pays de vieux avec des idées de vieux (aussi bien à droite qu'à gauche).
    Au delà de tous les clivages, cela ne semble déranger personne, et c'est bien dommage car c'est la condition sine qua non d'un changement. Inutile de penser à l'avenir de la planète ou de nos retraites (selon les sensibilités) tant qu'on n'aura pas résolu ce problème.
    Si j'étais dans l'air du temps, je dirais tout est foutu de toutes façons, par bonheur il me reste encore quelques restes de stupidités soixante huitardes !

  • Jana
    Jana
    bretonne en Normandie
    • Posté à 11h10 le 25/08/2009
    • Internaute
      bretonne en Normandie

    Bonjour Pierre

    la fin du bonheur ?
    la faim de bonheur ?

    C'est la question subsidiaire qui me semble importante.
    Le sentiment, la notion de bonheur, est je pense, une affaire individuelle.
    Des moments, plus ou moins fugaces, plus ou moins durables...qui, bouts à bouts, construisent la joie de vivre, et du vivre ensemble...

    Bonheur collectif ? « gadget médiatique » oui, je crois. Les « idées à la mode » m'amusent beaucoup...
    Euphorie artificiellement entretenue, avec en revers de médaille , morosité et les peurs collectives (voir la grippe ! atchoum ! atchoum ! )

    Ma notion de bonheur est aussi, partiellement faite, de résistance au formatage...
    A toute la rue , et à chaque lecteur, je souhaite une belle fin d'été, et un heureux automne..je reviendrai pour des voeux d'hiver... le bonheur est à petit pas...

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 11h12 le 25/08/2009
    • Internaute
      délinquante avérée

    Je ne sais pas si le bonheur collectif existe, je dirais plutôt un sentiment de bien être et surtout l'espoir, je ne dirais pas d'un « avenir radieux » : -)) mais d'une vie toujours plus facile, sans peur du lendemain. Cet espoir là est, pour l'instant j'espère, en berne : trop de chômage qui touche toutes les familles, trop d'injustices, le sentiment de peur qui s'insinue partout, de surveillance accrue. Notre avenir serait donc du « big brother » ?

    Le bonheur, pour moi, c'est plutôt la chanson de Félix Leclerc et sa philosophie

  • aimable
    aimable
    plasticien
    • Posté à 11h39 le 25/08/2009
    • Internaute
      plasticien

    Quantifiez le bonheur, et puis quoi encore ! quel malheur !
    Attend, moi mon bonheur c'est un instant bref, une fraction de délectation perso, un plaisir fugitif, et là les enfants je peux vous dire que des moments comme ça, si l'on prend la peine de les chopés au cours d'une journée, il y en a un paquet et c'est un vrai régal,y compris si tu es dans une merde noire ce jour.
    Avec ça quantifie le paquet camarade...

  • Anastaze
    Anastaze
    profiteur-assisté et électeur
    • Posté à 13h06 le 25/08/2009
    • Internaute
      profiteur-assisté et électeur