interview 24/08/2009 à 13h37

Inde : « Au Cachemire, des centaines de Guantanamo »

Mike Alvarez | Aujourd'hui l'Inde


Manifestation pour la libération de leaders séparatistes emprisonnés à Srinagar, en février 2009 (Danish Ismail/Reuters)


(De Delhi) Selon les autorités indiennes, 3 429 personnes ont disparu en vingt ans au Cachemire indien, théâtre d’un conflit entre l’armée et les séparatistes depuis 1989. Mais pour les associations, le chiffre réel correspond à plus du double. Entretien avec Khurram Parvez, coordinateur au sein de Jammu and Kashmir coalition of civil society, un groupe de huit ONG investies dans la défense des droits de l’homme au Cachemire.

Combien de personnes ont disparu au Cachemire depuis 1989 selon votre organisation ?

Autour de 8 000 personnes, soit beaucoup plus que ce qu’annonce le gouvernement indien. Depuis le début du conflit, il n’a cessé de fournir des données différentes, se contredisant régulièrement. En 2005, le chiffre officiel était 3 921.

Aujourd’hui, on nous dit qu’il y a eu 3429 disparus. Lors d’une rencontre avec le Premier ministre indien en 2003, le Premier ministre de Jammu et Cachemire affirmait même qu’il n’y avait que 50 à 60 personnes portées disparues !

Depuis des années, nous demandons la création d’une commission indépendante pour en déterminer le nombre exact, ce que refuse le gouvernement. On en a besoin pour connaitre la vérité, car nous-mêmes n’arrivons pas à avoir des données précises. Nous serions heureux qu’on nous prouve qu’il y a eu moins de disparitions que ce que nous croyons.

Qui sont ces disparus ?

La plupart sont des civils qui ne sont pas impliqués dans les mouvements armés. Les autres sont des militants séparatistes. Il y en a qui ont été arrêtés par les forces de sécurité (police, armée et groupes paramilitaires), et qui parfois ont été tués après avoir été torturés.

Il faut évoquer la torture, qui est très fréquente au Cachemire. On parle beaucoup de la prison de Guantanamo, et c’est très bien de s’y intéresser. Mais les traitements que subissent certains prisonniers au Cachemire ne sont pas meilleurs, peut-être même pires.

Nous en avons des centaines de « Guantanamo » ici. Tous les suspects sont torturés de manière très brutale. Et les corps de ceux qui meurent en prison ne sont jamais restitués à leurs familles. Donc il y a un lien entre tortures et disparitions.

Que deviennent les prisonniers torturés quand ils sortent de prison ?

Beaucoup se radicalisent et deviennent eux-mêmes des militants, alors qu’ils ne l’étaient pas au départ. Il faut savoir que les Cachemeris ne sont pas des combattants par nature. Plus les forces de sécurité ont brutalisée la population, plus elles ont généré de la haine. Quand les soldats de l’armée indienne passent dans les villages, les habitants les regardent avec hostilité.

Maintenant, lors d’une manifestation pacifique, les gens n’hésitent plus à sortir. Et quand l’armée les charge, ils ne s’enfuient plus. L’été dernier, une vingtaine de bunkers de l’armée ont été détruits par des manifestants qui ont cessé d’être pacifiques.

Cette violence est liée à la militarisation accrue de la région. Il y a au Cachemire plus de 600 000 soldats indiens actuellement. C’est beaucoup, plus qu’en Irak ou qu’en Afghanistan. Tout cela pour 700 militants armés, selon les estimations du gouvernement.

Pourquoi il y a-t-il autant de soldats ?

L’armée veut imposer son pouvoir coûte que coûte. Le gouvernement central n’a pas encore compris que la violence n’allait rien résoudre. Malheureusement, les dirigeants de Jammu et Cachemire ne peuvent rien faire, ils n’ont aucun pouvoir sur l’armée. Même New Delhi a de moins en moins de contrôle.

Historiquement, l’armée indienne est très disciplinée. Mais avec les différents conflits, au Cachemire, dans le Nord-Est ou contre les naxalites, les militaires ont pris le dessus et commencent à défendre leurs propres intérêts. Par exemple, au Cachemire, ils sont en train de vakandaliser les forêts sous prétexte que s’y cachent des rebelles.

Mais en réalité, ils se sont alliés à la « mafia forestière », qui revend ensuite le bois de ces forêts alors qu’elle n’a pas le droit de l’exploiter. On s’aperçoit par la suite que ces chefs de l’armée mènent une vie très luxueuse à New Delhi. Mais d’où vient cette richesse ?

Comment en finir définitivement avec les tensions au Cachemire ?

Le gouvernement de New Delhi devrait avoir une position plus flexible. Au Cachemire, les gens ne se sentent pas indiens. Il y a une volonté d’autonomie de la part d’une grande partie de la population. Les Cachemeris devraient avoir le droit à l’autodétermination. Pourquoi ce qui concerne le Cachemire se jouerait-il à New Delhi ?

Plus on laisse traîner les choses, plus la situation devient dangereuse. Le Cachemire détient la plupart des ressources en eau du Pakistan et de l’Inde. Avec le réchauffement climatique, ces deux pays en ont de plus en plus besoin. S’ils venaient à se battre pour l’eau du Cachemire, cela pourrait engendrer une guerre nucléaire.

Il faut donc trouver des solutions et arrêter l’usage de la violence. L’Inde se vante beaucoup de l’héritage de Gandhi, mais combien de conflits ont été réglés dans la non-violence ces 62 dernières années ? Les Indiens ne croient pas dans la non-violence.

En partenariat avec :

  • 5525 visites
  • 13 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • PhiPoePsy
    PhiPoePsy
    Etudiant-Chercheur
    • Posté à 18h25 le 24/08/2009
    • Expert 41171
      Etudiant-Chercheur

    J’ai l’impression qu’au-delà des aspects stratégique et géopolitique évidents du Cachemire (tant pour les puissances occidentales qu’orientales), cette région peut aussi être vue comme un symptôme de ce qu’est devenue l’Inde : un pays hyperpatriarcal (le mariage en est un fascisme figeant l’institutionnalisation de la femme-servante, battue ou violée), hypercapitaliste (le Spectacle, comme Bollywood, doit régler les codes de la population et devenir l’emblème de l’image d’un pays vendu aux occidentaux comme « exotique » et « festif »), hyperpuritain (des couples sont arrêtés et frappés pour s’être embrassés en public, le sexe est tabou malgré l’héritage du Kama-Sutra, l’union libre est considérée comme le comble de l’impureté), hyperrépressif (emprisonnements arbitraires, nombreux et violents, des Guantanamo, il y en autant dans les grandes villes indiennes qu’au Cachemire), hyperinégalitaire (le système des castes a très profondément ancré l’idée d’un destin social à accepter, il s’est peut-être assoupli au profit d’un système de classes, ce qui n’est guère mieux), etc.

    L’Inde m’inquiète davantage que l’Arabie Saoudite, l’Iran et l’Afghanistan. Combien d’Indiens vivent librement ?

    Heureusement, j’ai l’impression que dans les contrées moins urbanisées, notamment dans les villages du Bengale et du Rajahstan, l’héritage riche et ouvert de ses traditions est mieux assumé, la liberté est davantage prisée et possible, échappant un brin plus aux codes, lois et dogmes d’un Dharma rejoué à la sauce étatique...

    Un exemple, parmi d’autres, de documentaire magnifique et passionnant, sur le sujet :
    Lien

  • Maharajay
    Maharajay répond à PhiPoePsy
    Trium Virat Sublimus
    • Posté à 23h19 le 24/08/2009
    • Internaute 88427
      Trium Virat Sublimus

    Attention à ne pas faire une lecture trop simpliste de l’Inde...

    - Non toutes les femmes n’y sont pas violées ou battues, non l’Inde n’est pas plus capitaliste que bien d’autres pays, l’homosexualité vient d’y etre dépénalisée, le système des castes est « officiellement » aboli (certes encore présent officieusement, et je vous rejoins sur la substitution d’un système de classes en lieu et place, mais n’oublions pas que la présidente du parlement est une femme intouchable, que l’uttar pradesh - l’etat le plus peuplé - est aussi dirigée par une intouchable...), les mariages hors castes se multiplient, les conversions au boudhisme, nombreuses, permettent « d’échapper » aux castes etc etc...

    - Bien sur tout n’est pas égalitaire et parfait en Inde, loin de la...La plus grande menace endogene vient sans doute de la situation injuste dans laquelle se trouve les 150 millions de musulmans du pays...mais il est plus que permis de faire confiance à un pays dont le parti au pouvoir est dirigée par une immigrée catholique, le premier ministre sikh, l’avant dernier president musulman, le président actuel une femme...

    - L’Inde est en pleine mutation, nul ne sait vraiment quelle direction elle va prendre...mais le taux d’alphabétisation est en hausse constante depuis 50 ans, des quotas ont été instaurés pour les dalits dans toutes les administrations, les infrastructures se développent, les indiens sont libres de leurs opinions, de leurs mouvements...pas tous évidemment, disons pas encore, mais franchement le parallèle avec l’Arabie Saoudite ou l’Afghanistan est hasardeux...
    Et contrairement à ce que vous affirmez le Rajasthan est l’Etat de l’Inde ou la situation de la femme est la pire...cf « Matruboohmi, un monde sans femmes », film coup de poing...

    - Pour une analyse structurelle, culturelle et historique plus poussée, cf « L’Inde Contemporaine » de Christophe Jaffrelot.

    - Le livre « India Now » apporte des illustrations photographiques très intéressantes sur les mutations en cours : Lien

    - Enfin, pour finir sur une touche plus légère, comme partout les femmes se battent pour leur émancipation, et avec elles des photographes de talent, cf les photos (scandaleuses à l’époque) de Prabuddha DasGupta dans son ouvrage « Women ».

  • Maharajay
    Maharajay
    Trium Virat Sublimus
    • Posté à 10h47 le 25/08/2009
    • Internaute 88427
      Trium Virat Sublimus

    Quid des contre-pouvoirs ? Intéressante question.

    - Il me semble que le pouvoir judiciaire est le principal garant de stabilité car malgré tout il reste indépendant et non corrompu, contrairement au corps policier et politique.

    - Clairement Bollywood est infiltré de toute part par la mafia et cie...
    Toutefois un cinéma d’auteur indépendant et alternatif refait petit à petit son apparition, les artistes indiens commencent à s’exporter de mieux en mieux...peut etre y a t-il de ce côté la des perspectives intéressantes...

    - L’Inde possède d’innombrables médias, hebdomadaires, mensuels etc...Certains appartiennent à des grands groupes type Tata and co mais je ne saurais dire si il s’agit d’une presse aux ordres...

    - D’accord avec Gorkhan sur le fait qu’on ne peut calquer nos schémas d’analyses européens sur un système aussi complexe que l’Inde...Il est vrai quand même qu’avec son milliard cent million d’habitants toutes les interrogations sont permises...

    - De la à dire qu’une accéleration du conflit au Cachemire plongerais le pays entier dans l’instabilité en attisant les haines de clans...je crois vraiment que la dissuasion nucléaire remplit son rôle à plein : cela explique la non-intervention de l’ONU, la distance de la Chine...
    Mais clairement le Nord de l’Inde est un zone de tensions, que ce soit a Cachemire, ou au Sikhim (ou Chine et Inde concentrent des troupes et des infrastructures militaires, alors que la zone a une densité de population minime...), les Naxalites au Nord-Est, les frontières poreuses ( ?) avec le bengladesh et la Birmanie...
    Quoi qu’au sud il y a aussi le problème Sri Lankais...lol

    - Ah les bienfaits stabilisateurs d’une croissance à 9% par an...