revue de presse 15/08/2009 à 15h19

Enquête : Sarkozy préfère-t-il la 4 fromages ou la pepperoni ?

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89

Depuis plus de trente-six heures maintenant, on est sans nouvelles de la composition précise des pizzas achetées jeudi en fin de journée par le président de la République, Nicolas Sarkozy. Plus grave : les Français n'ont toujours pas la moindre idée du nombre de pizzas qu'il est passé prendre, à vélo, vers 19 heures, à la pizzeria « La Paillotte », dans le quartier de Pramousquier, au Lavandou (Var).

C'est l'Agence France-Presse qui a révélé l'information, dans une dépêche publiée jeudi soir et vite relayée par quelques médias radio, télé ou presse. Cette nouvelle est de prime importance puisque, comme le signale Le Parisien en reprenant ladite dépêche, c'est « sa première sortie sportive à vélo depuis son malaise du 26 juillet ».

Un micro-épisode qui en dit très long sur les rapports entre médias et pouvoir. Ou quand le storytelling politique entre en collision frontale avec le ridicule au beau milieu d'un agenda médiatique vide. C'est au Nouvelobs.com que revient la palme du titre le plus haletant : « Nicolas Sarkozy sort à vélo acheter des pizzas. »

« Nicolas Sarkozy consacre son séjour à des baignades quotidiennes »

L'article, signé « Nouvelobs.com avec AFP » et figurant dans la rubrique « people », est resté une bonne partie de la journée de vendredi en page d'accueil du site. Curieusement, on peut le voir aussi sur le site de l'hebdomadaire économique Challenges, du groupe Nouvel Observateur. Sans doute parce que l'information devrait avoir une incidence sur le cours de la pizza.

On y apprend à quoi le président de la République occupe sa villégiature :

« Depuis son arrivée au Cap Nègre, Nicolas Sarkozy, consacre son séjour à des baignades quotidiennes en compagnie de son épouse Carla Bruni-Sarkozy et de son fils Louis. Il a reçu à dîner des personnalités dont le Prince Albert II de Monaco, accompagné de son amie Charlène Wittsock.

Il devrait au cours des prochains jours recevoir l'ancien président Jacques Chirac et son épouse Bernadette. »

Cette dernière information annonce probablement d'autres dépêches, tout aussi haletantes. Le site de L'Obs précise que le premier cycliste de France a « pédalé pendant une heure ». L'ensemble donne l'impression d'une aimable balade en solo, très « Français moyen en vacances », si ce n'est que le Président « a salué » une vingtaine de personnes « qui l'ont applaudi ».

Commentaires de lecteurs : « On s'en fout »

Il faut poursuivre l'enquête jusqu'au Figaro.fr, qui a repris dans son « flash actu » la dépêche sans la modifier, pour apprendre que le chef de l'Etat était « coiffé d'un casque » et « toujours accompagné de son service de sécurité ».

Sérieusement : pourquoi donc l'AFP, reprise par plusieurs de ses abonnés (radio ou télé mais, sur Internet, aucun autre quotidien ou hebdo d'information national), consacre-t-elle une dépêche à un événement aussi insignifiant, au moment où elle est mise en cause par le directeur de Libération et plusieurs de ses propres syndicats pour sa complaisance supposée avec le pouvoir ?

La plupart des lecteurs des trois sites d'info intéressés par l'épisode vélo-pizza se posent la question. Thématiques récurrentes : « Moi aussi, j'ai mangé une pizza à midi », « on s'en fout », « Le Figaro est aux aguêts du moindre geste de Sarkozy », ou, sur le site de l'Obs, « c'est quoi cet article, c'est du journalisme ? »

« A 12h36, la voiture présidentielle est arrivée [...], et a ralenti »

Qu'on se rassure : cette dépêche n'est qu'un nouvel épisode des vacances de Nicolas Sarkozy et de sa famille, telles que les narre par le menu la prestigieuse Agence France-Presse. Le ton était donné dès le 31 juillet par une dépêche titrée « Nicolas Sarkozy et son épouse sont arrivés au Cap Nègre pour leurs vacances ». En voici les deuxième et troisième paragraphes, qui suivaient une phrase de précisions basiques (qui, quoi, où, et la date) :

« A 12h36, la voiture présidentielle est arrivée devant le domaine du Cap Nègre où se trouve la résidence de la famille Bruni-Tedeschi, et a ralenti.

Carla Bruni, à l'arrière-gauche du véhicule, a baissé sa vitre et le président s'est penché de son côté, pour saluer de la main une cinquantaine de vacanciers qui l'ont applaudi. »

Les premières baignades du couple dans la mer d'azur ont ensuite donné lieu à quelques « paparazzades », les photographes ayant bizarrement échappé au dispositif de sécurité pléthorique mis en place pour l'occasion.

Dans Le Nouvel Observateur de cette semaine (consacré aux « dessous de la planète people »), le chercheur du CNRS Dominique Wolton « décrypte » une de ces photos :

« [...] Lui, on ne sait pas s'il rentre le ventre ou s'il bombe le torse, en tous cas il n'a pas l'air naturel. Conclusion : ce cliché ne satisfait pas les voyeurs que nous sommes, puisqu'il ne nous donne rien, en fait, de la vie privée du couple présidentiel. [...]

En terme de communication, cette image est un échec. »

« Notre vie politico-médiatique ressemble à un feuilleton à épisodes »

Mais au fait, pourquoi avoir pris cette photo, et pourquoi la publier ? Pourquoi parler de Sarkozy allant chercher des pizzas à vélo ? Et sommes-nous des voyeurs, ou la communication politique nous rend-elle voyeurs, par le truchement des médias ?

En s'exprimant sur « l'emballement de la médiasphère » consécutif au malaise de Sarkozy à Versailles, Christian Salmon, autre chercheur au CNRS, donnait au Monde.fr un élément de réponse :

« Notre vie politico-médiatique ressemble de plus en plus à un feuilleton à épisodes, avec suspense et coup de théâtre. [...]

La surexposition de Nicolas Sarkozy, l'hypercentralisation du pouvoir et son hyperactivité en terme d'agenda médiatique plongent la société française dans un état d'alerte permanent. [...]

Il ne s'agit pas seulement de raconter des histoires mais de maintenir l'opinion dans des états permanents de mobilisation. »


Dessin de Mykaïa

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  • le _grand_clown_malade
    • Posté à 15h40 le 15/08/2009

    « Commentaires de lecteurs : “ On s'en fout ” »

    Tout est dit, pourquoi vous faites semblant de triper ironiquement sur ça ? Pour voir à quel point on est débiles ? CQFD, alors pourqoi en faire un article énorme sur un non-sens médiatique, non-sens tout court ?

    quel courage journalistique ! encore un effort les gars, Sarko va vous inviter à sa garden party, vous pourrez tout vérifier !
    Et qui sait un petit reportage sur TF1 pour montrer à quel point, o my god, c'est nul de s'intéresser à ça....

    L'article vaut pas mieux en fond et en forme que de la télé-poubelle.

  • Augustin Scalbert
    Augustin Scalbert répond à le _grand_clown_malade
    Auteur(e) de l'article Journaliste Rue89
    • Posté à 15h52 le 15/08/2009
      rédacteur
    • Journaliste
      Journaliste

    Je ne fais pas « semblant de triper ironiquement sur ça ». Cette attitude de l'AFP et d'autres médias par rapport au storytelling politique me paraît poser clairement problème. L'interview de Salmon sur LeMonde.fr me semble éclairante à ce sujet.

    Avez-vous au moins lu l'article jusqu'au bout ? Faire de la « télé-poubelle », comme vous dites, serait s'intéresser uniquement à l'aspect vélo-pizzas. Ce n'est pas ce que je fais dans cet article.

  • Enlendil
    Enlendil
    Etudiant
    • Posté à 15h57 le 15/08/2009
    • Internaute
      Etudiant

    Je sais pas ce qui est le plus déprimant.. Que le Figaro fasse un article dont tout le monde se foute ou que la Rue fasse un article pour nous dire que le figaro a fait un article dont tout le monde se fout... tout en nous redonnant toutes les informations du Figaro bien sûr... : ')

  • santiago10
    santiago10
    En invalidité
    • Posté à 16h24 le 15/08/2009
    • Internaute
      En invalidité

    Bien sur qu'on s'en fout des pizzas de sarko... mais que l'AFP y consacre la moindre ligne est un honte qu'il est nécessaire de dénoncer.

  • Emma Indoril
    • Posté à 16h28 le 15/08/2009

    En premier lieu, j'ai faillit exploser avec un « On s'en fout ».
    Mais le ton de votre article, le sujet, aussi, et le décryptage que vous faites de ce non évènement, m'ont fait me raviser.

    Merci, Augustin, continuez à démontez ce storytelling permanent, c'est important.

  • Servais-Jean
    • Posté à 16h36 le 15/08/2009
    • Internaute
      43

    Ouf enfin un article sérieux sur Rue 89, les Tallibans, les chômeurs le Yéti, l'économie, Florence Cassez, la viande halal, Clotilde Reiss, la Junte birmane, Salah Hamouri et les sex toys ça commençait à me rendre malade.

  • Laurent.D
    Laurent.D
    Informaticien - Presta
    • Posté à 16h50 le 15/08/2009
    • Internaute
      Informaticien - Presta

    La vraie question, est au delà de la garniture des pizzas, c'est « est-ce que le président a pris de la sauce piquante ? » et si oui, de quel indice ! ?

    Sinon plus sérieusement, cet article nous fait se poser des questions et pointe le ridicule d'autres informations remontées ici et là..

    Et puis, il faut ressentir le ton (dès le début, qui est amusant) de l'article. Ce type d'article, mélange humour et sérieux, alors à ceux qui s'empressent de venir balancer des « on s'en fout/ca sert à rien » et autres : de temps en temps il faut savoir se décrisper un peu..un peu de légèreté ne fait pas de mal, souriez c'est l'été.

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 17h18 le 15/08/2009
    • Internaute
      délinquante avérée

    cet article sur, si on peut dire, l'abus d'articles sur not'bienaiméprésident, ne participe-t-il pas lui-même à cet abus ?

    Enfin, à touzazard, propositioin de titre du prochain article : combien de fois par jour not'bienaiméprésident va-t-il uriner ? Dame ! c'est qu'à son âge, la prostate ...

  • Damien Boone
    • Posté à 17h40 le 15/08/2009

    Si son prétexte de départ est futile, l'article est loin d'être anodin, son but n'étant pas de relayer cette importantissime information.
    Il est à mon sens une illustration de plus du fonctionnement anti-démocratique des médias, comme Bourdieu le suggérait dans ses derniers ouvrages. Anti-démocratique en ce sens qu'il ne donne pas aux citoyens les clés pour pouvoir exprimer en connaissance de cause leurs droits démocratiques (supposant qu'ils aient un vote éclairé en Raison, conformément à l'idéal des Lumières).
    Et en l'occurrence, ce non-évènement, puisqu'il est relayé, montre ce que l'explosion de la communication politique couplée aux rapports ambigus entre presse et politique peut induire en termes d'expression des droits démocratiques. Se pencher sur les caractéristiques psychologiques des personnes publiques, réduire la frontière public/ privé, accentuer certains traits de caractère, zoomer sur l'intimité, c'est autant d'informations qui n'apportent rien politiquement mais qui entrainent un déplacement des critères d'appréciation des personnalités politiques sur le registre ils-sont-comme-nous-votons-pour-eux.

    On ne peut que supputer ensuite sur les effets d'une telle « information » mais au vu du faible niveau de politisation (ce mot n'est pas une insulte, ça veut dire « niveau de connaissance sur la vie politique : )) de la population, qu'elle sera lue comme une information politique. Autant dire que ça peut être utilisé comme une ressource politique par celui qui est en la “ cible ” (la question étant ensuite de savoir si Sarkozy est vraiment une cible, l'instigateur, la victime bienveillante, dans cette affaire). Il me semble que c'est un vrai problème, merci donc pour cet article.