Enquete

L'album, espèce menacée (1/2) : la musique en morceaux

Alors que sur le Net, la musique se vend titre par titre, les artistes font toujours des albums entiers. Pour combien de temps ?

En partenariat avec LesInrocks.comLa question secoue le monde de la musique ! Le bon vieil album serait-il en train de doucement se dissoudre dans un univers de buzz et de single ?

Au-delà de la crise de l'industrie du disque, c'est une façon de penser l'œuvre musicale qui vacille. Rue89 et les Inrocks.com s'associent pour une enquête en deux volets sur la mort du format album.

« Un album, c'est une œuvre entière. Il y a cette idée d'ensemble cohérent que l'artiste délivre à son public. Sur les 33 tours, on ne passait pas d'une piste à l'autre comme avec un CD. Ce n'était pas une suite de morceaux, mais une œuvre avec un début, un milieu et une fin. »

C'est l'avis de Patrick Schuster. Responsable jazz et musiques du monde du label Naïve, il refuse de croire à la fin de l'album, mais il avoue qu'aujourd'hui, le format semble menacé. La dématérialisation de la musique a bouleversé les habitudes de consommation.

Et même si la mort de Michael Jackson a donné un peu de sursis au CD, lentement, une page se tourne. Exit les vinyles et les albums CD, le MP3 amorce l'air de la chanson à l'unité.

L'album : 40 minutes pour raconter une histoire

Pochettes d'album (Get directly down et Kevindooley/Flickr)Dans les années 60, Bob Dylan avec « Blonde on Blonde » (1966) ou encore les Beatles avec leur « Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band » (1967) avaient inauguré le « concept album ». Loin d'un simple recueil de titres, les morceaux sont construits ensembles, se répondent les uns aux les autres. Pour Rubin Steiner, guitariste et DJ :

« Quarante-deux minutes, c'est le format idéal. C'est le temps nécessaire pour raconter une histoire. Pour moi, il n'y avait aucune raison de le remettre en cause. Un morceau de quatre minutes, c'est comme un bonbon. Un album, c'est un repas, une maison de vacances
qu'on habite pendant une semaine. »

Pourtant, à l'heure du MP3 et du téléchargement, la notion même d'album pourrait paraître
caduque. Déjà, le CD l'avait morcelé en une dizaine de pistes. Aujourd'hui, le MP3 l'attaque dans son principe même.

L'unité de l'œuvre est rompue. L'auditeur n'est plus tenu d'écouter la musique dans l'ordre définit par l'artiste. Il fait lui même sa sélection. Il peut choisir comme il l'entend les titres qui l'accompagneront dans son MP3 ou qui figureront dans ses playlists.

Le téléchargement ennemi de l'album ?

iTunes Store, Fnac ou encore Virgin : les sites de téléchargement légal l'ont bien compris. Sur les plates-formes en ligne, l'album est désossé, décomposé pour être vendu titre par titre.

En 2007, le rappeur américain Jay-Z claquait la porte de la plate-forme de téléchargement d'Apple. Il refusait alors de diviser son album « American Gangster » :

« Les films ne sont pas vendus scène par scène, je ne vois pas pourquoi cette collection devrait être séparée en singles individuels. »

Sébastien Farran, manager de NTM, reconnaît que les démarches artistiques et commerciales sont différentes. Cependant, il ne voit pas de menace pour l'album dans le téléchargement à l'unité, mais un instrument pour regonfler les ventes d'un secteur en crise.

« Le téléchargement sur Internet est plus de l'ordre de la découverte ou de l'envie du tube du moment. Si ça permet de toucher un public plus large, ça ne me pose pas de problème. Ça peut ensuite amener plus
de gens à acheter l'album ou à se rendre aux concerts. »

L'heure du changement

Pourtant, le changement est déjà palpable. Il s'est ancré dans les habitudes de consommation. Selon Rubin Steiner, le principe du single a toujours existé. Il faisait office de prélude à l'album. Cependant, il tend aujourd'hui à le supplanter :

« Aujourd'hui, on dérive vers une logique de tube à tout prix, de single, qui fait oublier les expériences plus innovantes, plus
curieuses. »

Le rappeur Oxmo Puccino partage le même sentiment. Les auditeurs ne se donnent
plus le temps d'écouter, d'apprécier un album dans son entier :

« Le public se désintéresse du format album et les artistes prennent la mauvaise habitude de faire un album d'une compilation de singles. »

Devant la baisse des ventes et l'écroulement de l'industrie de la musique, labels, managers et artistes répètent en cœur le même refrain : l'industrie du disque est en crise, elle vit une période de transition. Une seule affirmation, le numérique devrait prendre une place de plus en plus importante.

Mais si 90% des singles vendus le sont en ligne, la proportion est inverse pour les albums. La question est donc aujourd'hui omniprésente dans l'industrie : comment faire acheter des albums en ligne ? Ne serait-ce que pour l'important marché du cadeau, aujourd'hui quasi inexistant sur le Net.

L'avenir du format album ? L'impact du numérique sur la création ou les nouveaux mode de diffusion de la musique ? Tout reste encore flou.

Inventer d'autres formats ?

Pour Gonzales, la réponse est déjà toute trouvée : « L'industrie de l'album est morte. » Les artistes ne vivent plus de la vente de disques et l'économie du titre par titre ne suffira pas non plus à relancer le secteur :

« Aujourd'hui, le disque n'est qu'un moyen de construire et de ventre
sa marque, comme Madonna ou Jay-Z, pour pouvoir faire des concerts et financer des projets plus intéressants. »

Qu'importe, l'artiste s'est toujours trouvé trop à l'étroit dans un format qu'il juge arbitraire. Il vient tout juste d'entrer dans le Guinness Book. Le concert le plus long du monde : 27 heures 3 minutes et 44 secondes.

« Ce concert fait autant de bruit que la sortie d'un album. Il montre qu'il est possible d'orienter la performance artistique sur un autre support. »

(La suite lundi)

Illustration : des pochettes d'album (Get directly down et Kevindooley/Flickr)

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5 commentaires sélectionnés

Portrait de Anomie

De Anomie

Vivant | 19H51 | 14/08/2009 | Permalien

L'album est un objet de collection, c'est ainsi qu'il faut le considérer. J'ai toujours vu les 33 tours comme des livres à ranger solennellement dans une bibliothèque (ici une discothèque). Je pense sincèrement que les artistes (qui ne sont pas nombreux) seront toujours sujets à vendre des albums, sa donne à la musique une certaine matérialité. C'est un caprice prestigieux que les passionnés savent collectionner. Aussi bien que le livre, le disque a encore de beaux jours devant lui.

C'est d'ailleurs sur ce principe que joue Dogmazic
http://www.dogmazic.net/

Portrait de Temanutane

De Temanutane

expatrié | 20H03 | 14/08/2009 | Permalien

Si l'objet album « meure », cela va-t-il affecter le travail de composition ?

Il faut une nouvelle approche de la musique pop pour que le format varie. Le cd est le support idéal pour des « morceaux » de 4 minutes enchaînant couplets et refrains. Tant que l'on composera la majeur partie des musiques comme cela, la notion d'album et de single persisteront et le mp3 s'en accommodera.
C'est le format qui s'adapte à l'œuvre, pas le contraire.

Certaines musiques (percussions) donnent leurs vibrations à écouter au moyen du corps du spectateur. Cette expérience est celle de la scène. Une telle musique perd tout son sens sur cd, vinyle ou mp3.

Portrait de Un vieux

De Un vieux

retraité | 21H02 | 14/08/2009 | Permalien

Lorsqu'il m'arrive, de temps à autre, de poser un diamant sur un vinyle des Percussions de Strasbourg, avec la chaine qui va bien, je peux assurer que le corps assume sa perception de la musique… Numérisé en format natif (.wav), en ajoutant un peu de dynamique, là, ce sont les voisins qui profitent aussi… Mais en .mp3, avec un format dépouillé, normalisé et compressé, même les corbeaux se bouchent les oreilles…

Pourquoi s'obstinent-ils à vouloir nous fourguer à prix d'or une cacaphonie auprès de laquelle Frehel en 78 t/m semble de la haute fidélité… 50 Mo de .wav, ce n'est pas la mer à télécharger, et là, c'est l'équivalent d'un CD… Mais naturellement, le stockage reviendrait un poil plus cher, mais ça justifierait du prix… Et puis, ils pourraient vendre en parallèle leurs .mp3 à quelques cents d'Euro…

Mais c'est vrai, rien ne vaudra un concert en live, quand les spectateurs n'applaudissent pas pendant les dix premières mesures, dès qu'ils ont reconnu un air, ou ne parlent pas en mangeant des popcorns…

J'ai quand même un grand coup entre les oreilles quand je passe le vinyle du « Concert pour le Bengla Desh » de 1971, avec Clapton, Harrison, Ringo Starr, Jim Kelltner, Klaus Wormann, etc… Je reste de marbre avec le même en .mp3…

Un album en ligne vendu au même prix qu'un CD, c'est un roman écrit avec un stylo qui manque d'encre, vendu comme un livre de la Pleïade… Alors, si c'est une histoire, ça ne donne pas envie de la connaitre…

Portrait de Courageux anonyme

De John Lénine

21H30 | 14/08/2009 | Permalien

pas d'accord , un LP c'est une ou deux chanson de bien pour le reste de soupe .

Fini d'engraisser les musicien à 15€ le 33t ou le CD .

De musicien ils deviennent millonnaires et se barre ne suisse (polnaref , pagny , halliday , aznavour etc…) , fini d'engraisser ces gros lards .

La musique , cela s'écoute , cela se chante cela se joue , mais ça n'est pas un compte en banque . Tant mieux si la musique va changer , ces 30 dernières années n'ont été que bourage de crane et propagande à des fins mercantiles .

Eric Satie est mort pauvre , alors qu'on vienne pas me dire que le téléchargement gratuit tue la céativité .

Vive le retour de la chanson dans la rue tte l'année , vive le téléchargement gratuit , les musicien feraient de la musique uniquement par envie pas par avidité .

Portrait de Franpi

De Franpi

Ours | 22H02 | 14/08/2009 | Permalien

En fait, c'est une période assez cruciale dans la réflexion, parce qu'effectivement, c'est un sacré retour en arrière dans la musique populaire, corrélé par l'élevage en batterie de « vedettes transgéniques » par les fermiers TF1/M6. C'est le grand retour des yéyés, en fait, de la star d'une chanson, de la copie conforme de ce qui marche ailleurs…
Ce qui m'amuse dans cet article, c'est de voir que, encore une fois, la « musique » c'est forcément la pop. Et pourtant, c'est là ce qui est intéressant, c'est que ce phénomène de « singlisation », il n'est bien sur pas possible dans les musiques jazz ou autres. Et donc de ce point de vue, dans les musiques qui ne sont pas des phénomènes de masse, l'album restera la norme, car l'expression la plus cohérente
Au delà du fait que cela coupe le monde de la chanson des autres mondes et donc des échanges, fusions et influences, il y a un double risque : celle d'une ghettoïsation renforcée des musiques de marge et un appauvrissement chronique et durable de la pop, qui est déjà par ailleurs largement en route.

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