a la une 06/08/2009 à 12h20

Au moins 20 morts dans un attentat suicide en Ingouchie

Zineb Dryef | Journaliste Rue89

20 personnes au moins ont été tuées dans un attentat suicide ce lundi à Nazran, en Ingouchie. Un kamikaze a forcé l'entrée d'un commissariat avec une camionnette contenant environ 50 kilos d'explosifs. Les autorités parlent d'une vengeance des séparatistes. Ces dernières semaines ont été meurtières dans cette région voisine de la Tchéchénie. La semaine dernière, le ministre de la Construction a été tué dans son bureau par des inconnus. Il y a quinze jours, Rue89 rencontrait un leader de l'opposition ingouche.


La journaliste et militante des droits de l'homme Natalia Estemirova en 2007 (Dylan Martinez/Reuters)

(De nos archives) Natalia Estemirova, journaliste et proche d'Anna Politkovskaïa, a été assassinée le 15 juillet en Ingouchie, minuscule république de la fédération de Russie, 4 000 kilomètres carrés, soit la taille d'un département français, dans lequel résident 460 000 habitants, nous dit Wikipedia.

Dans ce bout de terre s'étirant en sirène entre l'Ossétie, la Tchétchénie et la Géorgie, civils et policiers tuent plus ou moins quotidiennement d'autres civils et policiers, sous l'oeil répressif d'un pouvoir totalement dépassé.

Ce pays a traversé un siècle de souffrances, sans répit aucun. D'abord, l'expérience de la déportation en 1944, puis la guerre, les retombées du conflit dans la Tchétchénie voisine puis la dictature de Mourat Ziazikov, général issu du KGB.

Des violences quotidiennes entre civils et policiers

Iounous-Bek Evkourovun, le nouveau président installé à la tête du pays par Moscou en octobre 2008, a redonné de l'espoir aux plus naïfs. Au point de devenir la cible d'attaques régulières d'une rebellion brouillonne dont on ne sait guère si elle est séparatiste, islamiste ou criminelle, comme le rappelait un reportage de France 24. (Voir la vidéo)

En juin, une bombe placée dans une voiture garée au bord de la route à la sortie de Nazran, a explosé sur le passage du cortège présidentiel. Bilan : un mort, de nombreux blessés et le président sur un brancard.

Un mois après, toujours à l'hôpital, Iounous-Bek Evkourovun est dans un état que l'on peut qualifier de mystérieux. La présidence communique sur une santé plutôt « bonne », les proches du pouvoir évoquent un état très fragile et des noms de candidats à son poste circulent déjà en Ingouchie.

Cette vacance du pouvoir n'induisant pas une trève aux violences qui ravagent l'Ingouchie, de nombreux policiers ont été tués ces dernières semaines. Le 1er août, trois fonctionnaires du ministère russe des Situations d'urgence ont été tués par balles. Et c'est dans une forêt ingouche que la journaliste et militante des droits de l'homme Natalia Estemirova a été retrouvée morte le 15 juillet.

Des journalistes assassinés, des enquêtes inutiles

En août 2008, Magomed Evloïev, propriétaire de Ingushetia, l'unique site d'opposition, a été assassiné alors qu'il était amené au poste de police. Ancien plus jeune procureur de la République et businessman, il avait 34 ans.

Un an après sa mort, l'enquête a été relancée en juin 2009. Magomed Khasbiev, ami d'Evloïev et opposant historique au pouvoir ingouche, nous a confié, lors de son passage à Paris, ne plus croire à la vérité sur cette affaire :

« Un opposant n'a pas de vie en Ingouchie. On s'attend à recevoir une balle à n'importe quel moment. On menace de descendre nos familles. C'est pour nous faire peur qu'ils ont tué Evloïev. Ils ont peut-être la force mais nous avons un but à atteindre et on ne lâchera rien. »

Le but de Magomed Khasbiev ou celui de Rosa Malsagova, rédactrice en chef d'Ingushetia, aujourd'hui réfugiée à Paris, est de faire cesser les violences en Ingouchie.

Lancé en 2002, le site Ingushetia, diffusait ce message : « Halte aux violences. » Populaire, il enregistre quelque 27 000 visites uniques par jour, ce qui lui a valu de nombreuses pressions : menaces verbales, cyberattaques... jusqu'à l'assassinat de son propriétaire.

La vendette ne s'arrêtera jamais

Magomed Khasbiev et Rosa Malsagova parlent tous deux de « guerre civile » pour décrire la situation actuelle de l'Ingouchie. Tous deux regrettent Evloïev parce qu'aucun ne se sent aujourd'hui assez de courage pour mener la lutte avec la même force :

« Il était l'homme clé de l'opposition. Grâce à lui, le monde entier a su pour l'Ingouchie. Tous les jours, il publiait sur le site des informations sur les enlèvements et les tortures.

Il publiait des noms. Il appelait à des manifestations sur les lieux des enlèvements et faisait alors peur au pouvoir. Des centaines de gens ont été sauvés grâce à lui. C'est un sauveur national qui n'avait besoin ni d'argent, ni de reconnaissance. »

Les organisations de défense des droits de l'homme accusent les hommes de Moscou, du ministère de l'Intérieur et du FSB (le successeur du KGB), de semer la terreur depuis les années 90 dans la République, poussant ainsi de nombreux jeunes à prendre les armes pour se venger.

L'ombre de Moscou sur les violences en Ingouchie

Magomed Khasbiev estime que la vaste opération antiterroriste -la Tchéchénie est voisine- confiée à ces hommes sert en réalité de prétexte pour asseoir le pouvoir de Moscou dans le Caucase. Violence, corruption ; tout est mis en oeuvre pour éteindre toute velleité de démocratie et de liberté :

« Il n'y a pas de justice alors ceux qui ont perdu un membre de leur famille se vengent avec leurs propres armes. C'est pour ça que la vendetta ne s'arrêtera pas. Le régime est totalement corrompu et les responsables ne sont jamais inquiétés.

Plus grave, de nombreuses personnalités payent les “boevik” [“combattants”, ndlr] pour avoir la vie sauve. Tous ces généraux qui arrivent de Moscou ne connaissent pas l'Ingouchie, ne la comprennent pas. Il faut commencer par arrêter de nous traiter comme des esclaves si on veut obtenir la paix. »

Ce 5 août s'ouvrait à Moscou le procès de trois complices présumés de l'assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaïa, célèbre pour avoir dénoncé les exactions de la Russie en Tchéchénie.

Article initialement publié le 8/8/2009 et resorti de nos archives le 17 août à 16h00, avec changement de titre, suite à un attentat suicide à Nazran.

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  • SusumanHighway
    SusumanHighway
    Etudiant
    • Posté à 14h44 le 06/08/2009
    • Internaute
      Etudiant

    C'est toujours un grand bonheur de voir Rue89 continuer à mettre à la une des enquêtes sur le Caucase, même en plein milieu de l'été. L'Ingouchie est l'un des sujets les plus poignants que je connaisse en termes d'impasse politique et de violence commise par tous les acteurs d'un conflit contagieux. Ayant le bonheur d'être russophone (enfin, certains jours, c'est plutôt déprimant, vu ce que ça permet de lire), je suis depuis plusieurs années maintenant la vie de la république ingouche, et la situation actuelle m'y semble particulièrement sombre. Votre tableau d'ensemble sonne vraiment juste, malheureusement ; je ne pourrai qu'apporter des précisions d'arrière-plan.

    D'abord le président Evkurov, Yunus-Bek pour ses compatriotes, Youri pour ses camarades de l'armée russe, où il a atteint le rang de colonel et gagné de nombreuses médailles, notamment au Kosovo. Vous déclarez assez cruellement qu'il n'a lors de sa nomination redonné espoir qu'aux plus naïfs. De fait, dès ses premiers gestes (nombreuses visites dans les mosquées, rencontres avec les citoyens sans mise en scène à la soviétique), il a reçu un soutien plus large que ce que Moscou pouvait espérer : Ingushetia.org suit depuis lors une ligne de soutien prudent à ses actions, tout en dénonçant vigoureusement les crimes des forces policières et militaires, locales et fédérales. L'ancien avocat de Magomed Evloev, patron d'Ingushetia assassiné en septembre dernier, Kaloy Akhilgov, est maintenant porte-parole du président Evkurov... Mais l'aggravation de la situation rejette aujourd'hui la plupart des citoyens vers le doute, voire les armes.

    Ce site d'information, Ingushetia, est unique dans tout le Caucase, il donne toujours avec une rapidité inégalée des informations détaillées sur les meurtres, enlèvements, attentats, et autres joyeusetés quotidiennes de la vie ingouche, son existence est un atout incomparable pour l'information et la liberté de la presse dans la région. Mais il joue aussi un rôle crucial dans la vie politique pleine d'intrigues de la petite Ingouchie. Sous Ziazikov, jusqu'à l'automne 2008 et à l'assassinat de Evloev, il était essentiellement la voix des partisans de Rouslan Aouchev, qui fut président dans les années 1990, nationaliste sans être indépendantiste, tombé en disgrâce auprès de Moscou. Depuis, c'est le soutien relatif à Evkurov, qu'ils justifient sur les plans politiques et religieux. Il faut bien le dire, la lecture de certains de leurs articles peut être assez pénible pour un lecteur français tout empreint de laïcité et d'humanisme universel : une haine farouche contre les voisins ossètes, liée à une vieille dispute territoriale, mais qui s'exprime à n'importe quel sujet (faits divers, mafia, foot...), et un islam de plus en plus rigoriste avec les années : de nombreux articles relatent les incendies de bars et magasins de spiritueux commis par les insurgés islamistes avec une relative sympathie. En revanche, la rédactrice en chef Rosa Malsagova a quitté ses fonctions et s'est réfugiée à Paris suite à des menaces de mort de la part des combattants islamistes, qui lui reprochaient de se compromettre avec le pouvoir et Evkurov... Elle représentait en effet une opposition plus démocratique et laïque à la domination russe que « l'Emirat du Caucase-Nord ». Bref, depuis l'assassinat de Evloev, comme il est dit dans l'article, l'opposition est désunie, éparpillée, sans consensus sur ses fins et ses moyens.

    La vie politique ingouche, comme la vie sociale, reste dominé par les vieux systèmes claniques. L'une des initiatives les plus remarquées d'Evkurov fut la mise en place d'un Congrès de moratoire des vendettas, qui ne parvint d'ailleurs pas à grand chose. Comme le rappelle Magomed Khasbiev dans votre article, la vendetta contre les assassinats policiers est une force essentielle de recrutement pour la rébellion, plus que sa composante idéologique salafiste.

    Enfin, le facteur tchétchène, que vous n'évoquez qu'en passant, est aujourd'hui plus important, et plus menaçant que jamais. Depuis des années, l'Ingouchie sert à Ramzan Kadyrov de contre-exemple pour vanter sa pacification modèle de la Tchétchénie. L'Ingouchie lui sert aussi de « dépotoir » pour ses basses oeuvres : si le corps de Natalia Estemirova a été retrouvé en Ingouchie, elle avait été enlevée à Grozny, et peu d'observateurs doutent qu'elle ait été assassinée par des miliciens tchétchènes au service de Ramzan. Depuis l'attentat contre Evkurov, Ramzan a été chargé par Moscou de ramener l'ordre en Ingouchie : dès lors, les opérations spéciales se succèdent, avec leurs cortèges de meurtres et de disparitions. La survie du président ingouche est finalement comme un grain de sable dans la machine kadyrovienne, mais pour le moment, ça ne l'empêche pas d'appliquer chez son voisin les méthodes les plus barbares de « pacification ».

    Voilà, désolé d'avoir fait si long pour un premier commentaire, mais ce petit coin de Caucase est des plus attachants, même si le désespoir y règne encore aujourd'hui. J'espère sincèrement que vous continuerez d'écrire à son sujet.