tribune

« Home » : le retour de la pensée unique façon « Vive la crise »

Le film « Home », réalisé par Yann Arthus-Bertrand avec le soutien ostensible du groupe Pinault-Printemps-Redoute (PPR), n'est-il pas une pierre supplémentaire apportée à la création d'un « au-delà de la politique » ? Il nous propose une sorte d'union sacrée pour sauver la planète, fondée sur le partage et l'amour de son prochain.

« Du plus riche au plus pauvre, nous pouvons tous agir ! », nous dit le réalisateur à la fin du film… Plus question de clivage gauche-droite, de partage de la richesse, d'inégalités… Une tâche autrement plus exaltante nous attend : « Sauver la planète » !

On ne va pas s'embarrasser avec des détails… et surtout pas se demander pourquoi le riche est toujours plus riche et le pauvre toujours plus pauvre.

Les responsabilités des entreprises multinationales éludées

Il aurait pourtant été intéressant d'étudier les responsabilités des entreprises multinationales et de leur course à la rentabilité, qui les poussent à s'accaparer les ressources naturelles voire à breveter le vivant, à délocaliser, contribuant notamment à l'explosion des transports (rappelons que 50% des échanges mondiaux se font entre firmes).

Dans la vidéo intitulée « Home, Le soutien de PPR », François-Henri Pinault affirme :

« Si les entreprises comme la nôtre ne s'occupent pas de ça [la préservation de l'environnement], je ne vois pas comment on va s'en sortir. » (voir la vidéo)


Pour les « entrepreneurs », l'heure est grave : il faut vite repeindre en vert la vieille maison fissurée du capitalisme libéral.

Ernest-Antoine Seillière, interrogé le 18 juin 2009 sur France Inter à propos de sa vision du monde futur, répond que « le système restera ce qu'il est », mais avec en plus « l'obsession écologique ».

Après la croissance, l'entrepreneuriat, le « tous actionnaires », l'environnement

Nous assistons à l'émergence d'une nouvelle pensée unique. Auparavant c'était la croissance, l'entrepreneuriat, le « tous actionnaires », aujourd'hui, c'est l'environnement.

A cet égard, « Home » est une sorte de remake mondial de l'émission « Vive la crise », diffusée sur Antenne 2 en février 1984. Présentée par Yves Montand, star « pipolitique » du moment, cette émission télévisée avait pour objectif de chanter les louanges du libéralisme façon Reagan-Thatcher. Les Français étaient appelés à sacrifier l'Etat social et conquêtes syndicales sur l'autel de la rigueur.

Dans la scène finale, l'index pointé vers le téléspectateur, Yves Montand fulmine :

« Prenez-vous par la main, sachez ce que vous voulez, demandez-le, voyons ce qu'on peut faire, et avancez ! Alors, ou on aura la crise, ou on sortira de la crise. Et, dans les deux cas, on aura ce qu'on mérite ! »

L'émission n'est pas disponible en entier mais on a retrouvé cet extrait. (voir la vidéo)


Pour « Home » comme pour « Vive la crise », il s'agit de disqualifier toute lecture politique, toute divergence d'intérêt entre groupes sociaux, pour s'en remettre aux solutions purement individuelles.

Le risque de « passagers clandestins »

« Home » ajoute une dimension consumériste à cet individualisme. En effet, à la fin du film, il nous est demandé d'agir en consommateurs « responsables », en réfléchissant à ce que nous achetons, via notamment le commerce équitable.

Cette logique peut sembler séduisante au premier abord, mais le risque est grand de voir se développer des stratégies de « passager clandestin », où chacun compte sur les autres pour changer.

Lorsque l'intérêt général est en jeu, il est illusoire de croire que la solution peut émerger de la juxtaposition de comportements individuels vertueux.

La préservation de l'environnement doit être partie intégrante d'un projet de société cohérent et équilibré, au même titre que la justice sociale. Ce sont deux dimensions complémentaires de l'intérêt général.

Elles doivent être prise en charge par la puissance publique via, par exemple, un vrai plan de relance de l'économie prenant en compte les énergies renouvelables, la réorientation de l'ensemble de l'appareil productif vers des technologies « vertes », le recyclage et la revalorisation des déchets, la construction de logements, le développement des transports en commun…

Un plan de relance qui associe justice sociale et environnement

Ce plan de relance devrait être associé à des mesures globales visant à une plus grande justice sociale :

  • création d'un grand impôt progressif sur l'ensemble des revenus
  • modulation de l'impôt sur les sociétés en fonction de l'utilisation des bénéfices
  • fiscalisation du financement de l'assurance maladie
  • remise à plat de la décentralisation et de la fiscalité locale
  • moyens donnés à l'Education nationale pour lutter contre le déterminisme social
  • affirmation de la spécificité du droit du travail
  • lutte contre les formes atypiques d'emplois
  • soutien au développement des sociétés coopératives
  • création d'un service public de la petite enfance
  • organisation des filières des services à la personne…

Cette liste n'est bien sûr pas exhaustive et devrait faire l'objet d'un débat où le clivage gauche/droite a toute sa pertinence !

Plus solidaire, plus juste, la France pourrait parler d'une voix plus forte sur la scène européenne et internationale pour influer sur le cours de qu'il est convenu d'appeler la « mondialisation ».

5 commentaires sélectionnés

Portrait de vermisseau

De vermisseau

étudiant en agriculture raisonnée | 11H51 | 21/07/2009 | Permalien

j'ai jamais été aussi peu d'accord avec un article
« oublier le clivage gauche droite » semble ici être dénoncé
mais merde à la fin ! on voit où ça mène le clivage gauche droite : 700 amendements déposés pour le principe à l'encontre d'une loi, et on se retrouve avec une législation stagnante !
encore heureux que YAB nous appelle à oublier nos divergences pour sauver la planète ! sinon on ne serait pas prêt d'y arriver !

« risque de passagers clandestins »
et alors ? si il y'a 1 personne sur dix qui à la suite de ce film se dit que les autres sauveront la planète pour elle mais qu'à côté 7 autres personnes décident de s'y mettre, au final l'effet est positif !

« Après la croissance, l'entrepreneuriat, le “ tous actionnaires ”, l'environnement »
il était temps ! comment critiquer quelqu'un qui choisit de faire un film pour sensibiliser de façon douce le plus grand nombre de gens possible ? ? ?

« On ne va pas s'embarrasser avec des détails… et surtout pas se demander pourquoi le riche est toujours plus riche et le pauvre toujours plus pauvre. »
normal ! ici le thème du film n'est pas de traiter de la faim dans le monde ou de la pauvreté. ici le thème c'est « sauver la Terre » ! pq YAB irait se lancer dans la thématique glissante de l'éternel problème de la pauvreté ? ? ?

et enfin, le problème de PPR… !
alors là chapeau, comment un site comme Rue89 qui ne vit que de la pub et donc de ses partenaires financiers peut oser critiquer quelqu'un qui a un sponsor pour son film ? ? ? ? ! ! ! ! ! ça ne vous pose aucun problème de conscience ? ? ?

en résumé, un très mauvais article teinté de mauvaise foi, peut être parce que son auteur a été mis mal à l'aise par la révélation de l'imbécilité de son mode de vie suite à la vue de ce film ? ? ?

Portrait de Pierre Polard

De ppolard (auteur)

Pour une gauche de gauche | 12H20 | 21/07/2009 | Permalien

Cher vermisseau, même si entre nous c'est apparemment le désaccord absolu, permettez-moi réagir à mon tour.
Je ne suis pas membre de Rue89, je suis simplement contributeur. Mes propos n'engagent que moi. Et je trouve donc plutôt courageuse l'attitude de Rue89 de publier mes propos. Mais cela est anecdotique.

J'ai la prétention de penser que je ne suis pas plus imbécile que la moyenne. Accordez-moi au moins le bénéfice du doute !

Pour revenir au fond de notre désaccord, je ne conçois pas de sauver la Terre sans sauver les hommes, et notamment les plus vulnérables d'entre eux d'où ma critique de l'absence de dimension sociale dans Home.

Il y a des documentaires tels que « We feed the World » ou « Le monde selon Monsanto », qui montrent que l'on peut parler d'environnement ou de développement durable avec des choix politiques « clivants »

Portrait de Azza

De Azza

Ingénieur en informatique scientifi... | 12H38 | 21/07/2009 | Permalien

Y'a deja eu pas mal d'ecrits sur ce site a propos du caractere Ecotartuffe de YAB. Y'a eu aussi un portrait du gars dans le Canard.

Quand a Pinault, quand il cessera d'oeuvrer pour son plus grand profit au massacre des forets d'Afrique centrale (l'Amazonie africaine), il pourra commencer a parler d'ecologie.

Portrait de Liger

De Liger

liger.amsud.net | 13H02 | 21/07/2009 | Permalien

Merci pour ce papier, et de votre combat contre l'effet Chouchou-aya.

Petit bémol, tout de même : le film Home s'adresse à tous sauf les écolos, qui ont 1 voire 2 générations de réflexion d'avance sur le sujet. Forcément, ils trouvent l'eau un peu tiède. Disons que la mode de l'éco-citoyen façon Nicolas Hulot permettra peut-être d'influencer les études marketing des fabricants automobiles.

La croisade pour « sauver la planète » se heurte à 3 obstacles :
- la religion du bénéfice maximum
- la désapprobation face au nouveau catéchisme vert
- le refus de régresser sur notre confort de vie
Sauf révolution sanglante façon 1917, on ne supprimera pas ces 3 obstacles. Il faut les contourner. C'est ce qui se passe :
- on répand l'idée que l'économie verte est juteuse (c'est faux)
- on donne une meilleure image des efforts à consentir en en réduisant la pénibilité, par exemple acheter un lave-linge A+, ça ne mange pas de pain (sauf pour les pauvres, qui pourtant lavent plus de linge).
- on fait croire que manger bio et commerce équitable, c'est meilleur (c'est souvent faux)

Bref, tout ça est bien gentil, mais inefficace, et souvent échafaudé sur des principes bidon.

Mais ça retire des voix à la gauche, et ça, c'est bon pour la religion du bénéfice maximum.

Portrait de jefounet

De jefounet

violoneux | 21H16 | 21/07/2009 | Permalien

une expression qui m'énerve depuis longtemps : « sauver la planète ».

je ne sais si yann arthus-bertrand emploie ces mots dans son film ( que je n'ai pas vu). mais la critique du film et des commentaires me donnent à penser que oui.

ça m'énerve, parce que d'abord c'est à l'infinitif, et complètement abstractifié.
on me dirait : « sauvons la planète », déjà ça m'irait mieux. ça ferait référence à un collectif qui travaillerait à un objectif commun.
mais non, c'est une injonction intemporelle. il n'y a pas de sujet parlant.
juste un complètement d'objet. la planète devient objet.

ensuite parce que « sauver » est une idée chrétienne. peut-être que « sauvegarder » conviendrait mieux. mais « sauver », quelle prétention lll …
un tout petit homme qui sauve une planète un milliard de fois plus grosse que lui. superman. voilà à quoi ça me fait penser. le film pour débiles mentaux.

« sauver » s'adresse, bien sûr, aux humains. qui sont placés, par la même manière, au-dessus des autres parties de la planète (les règnes animaux, végétaux, l'air, l'eau, la terre, les minéraux …). l'homme est encore au-dessus de la nature.

changer le monde devrait commencer par changer notre tête et arrêter les poncifs. je ne sais qui a lancé l'expression, mais à mon sens elle nous induit en une complète erreur.

en fait, il s'agit de sauver notre peau individuelle dans la débandade générale. et je ne suis pas certain que les mots piégeux nous aideront beaucoup en cette matière.

PS : je me suis amusé a chercher : « comme le montrent merveilleusement les laboratoires du futur du jardinier Gilles Clément » sur google. il y a du copier/coller lol.

« sauver la planète » est aussi du copier/coller. peut-être pas le signe d'une grande réflexion personnelle ? ? ?

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