Le triomphe du néoliberalisme outre-Atlantique s'explique, comme presque tout dans l'histoire américaine, par l'inflation et les conflits raciaux.
Les années 70 sont celles du compromis historique : les Noirs intègrent la grande famille américaine, au sens légal, mais au prix de l'abandon de toutes revendications sociales. La « stagflation » qui secoue l'économie catalyse
un processus qui s'étalera sur trois décennies et contestera toutes les percées sociales de Franklin D. Roosevelt et Lyndon B. Johnson.
Cette évolution résistera aux alternances du pouvoir, si bien que les Etats-Unis finiront le siècle avec un président démocrate, Bill Clinton, fermement ancré à la droite du républicain Richard Nixon.
Que s'est-il passé ? Le grand projet de la droite américaine, érigé dans les couloirs new-yorkais de la National Review de Bill Buckley, voit sonner son heure de gloire avec l'élection de Reagan en 1980.
Une « droitisation » de la gauche
Douze ans plus tard, Clinton s'en approprie les thèmes et devient le chantre du néolibéralisme. Il maintient le taux marginal maximum d'impôts à la moitié de ce qu'il était sous Nixon. Il supprime l'aide sociale à 9 millions d'enfants pauvres.
Bulle financière aidant, il préside au plus grand transfert de richesse des classes moyennes vers les riches depuis 1929. Les revenus des 1% d'Américains les plus riches doublent, alors que ceux de la tranche médiane n'augmentent que de 15% (sur huit ans, en dollars constants). La famille des fondateurs de Wal-Mart possède une fortune personnelle égale à celle collective de 120 millions d'Américains.
Clinton double la population carcérale par rapport à ce qu'elle était sous Reagan. Accusé d'être « soft on crime » pendant sa campagne, il part assister à l'exécution d'un attardé mental, célèbre pour avoir demandé au gardien qui lui servit son dernier repas s'il pouvait garder son yaourt pour plus tard.
L'assistanat renforcerait la pauvreté et doit donc être soumis à des critères de mérite
C'est en 1996, avec la grande loi du « Welfare Reform Act », que Clinton signe l'acte de décès de la gauche américaine. L'idée est séduisante : l'assistanat renforce la pauvreté, donc soumettons-le à des critères de mérite.
Dans ce mariage politiquement habile de la solidarité et du sens commun, le mot-clé devient « responsabilité ».
Se cache là, l'air de rien, ce que l'historien Tony Judt a qualifié de retour à l'esprit du »England's New Poor Law » de 1834.
Comme dans l'Angleterre de Dickens, la citoyenneté devient conditionnelle. Voici battue en brèche l'idée première
de la justice sociale, à savoir le droit absolu à la dignité. Quand on a faim, eh bien on demande l'aumône.
Dans ce sillage disparait également le droit inconditionnel d'appartenance à la communauté. La société devient un club dont on est membre « sous conditions ». Les images du cyclone Katrina révèleront au monde entier la signification cruelle de cette conditionnalité.
A cette « droitisation » de la gauche se greffe une soumission au schéma néoliberal du déterminisme historique.
Faisant écho au fameux « Tina » (« There is No Alternative », il n'y a pas d'alternative) de Thatcher, l'éditorialiste du New York Times, Tom Friedman, explique, enthousiaste, que quand un pays porte la « camisole néolibérale, ses choix politiques sont réduits au Coca ou au Pepsi ».
Ce n'est pas « la fin de l'histoire », comme le proclamait Fukuyama, mais la fin du politique. Le pacte faustien néoliberal est de troquer la maîtrise de son destin collectif pour une promesse de prospérité, par ailleurs souvent illusoire. Dans près de la moitié des pays du monde, le revenu par personne en 2000 était inférieur à celui de 1990.
Culte du néolibéralisme
Le néoliberalisme est un dogme essentiellement auto-référentiel. Le seul but de l'économie étant de satisfaire ses propres besoins de croissance, le citoyen n'est plus qu'un consommateur passif.
Aux Etats-Unis, le dogme ne tolère que les conflits sociaux orthogonaux aux enjeux économiques. Ainsi peut-on débattre à loisir de l'avortement, mais pas de l'aide sociale, une idée « fiscalement imprudente ». Bien sur, le néolibéralisme n'est pas plus une théorie de l'économie que la cupidité n'est une théorie de la propriété. Il est, avant tout, une hypnose.
Les républicains, au moins, proposent des choix : on peut être pour ou contre les baisses d'impôts.
Les démocrates, eux, promettent des « communautés vibrantes » et une « prospérité croissante ». De quel parti, ou planète, faut-il être pour ne pas souhaiter de telles choses ?
Tout comme une science se doit d'être falsifiable, un crédo politique se doit d'être rejetable. On remarquera que les platitudes démocrates, comme par miracle, marient parfaitement le dogme « Tina » avec les opportunismes du jour.
Les Etats-Unis sont à un tournant de leur histoire. L'heure unipolaire touche à sa fin, mais qui pourra arracher le pays à ses valeurs du XIXe siècle tant prisées, tels la force d'émulation des écarts de richesse et le culte de la force militaire ?
Obama : sous une rhétorique de centre-gauche, une politique de droite
Obama ? Il est prématuré d'émettre un jugement, mais l'enthousiasme qu'il suscite est largement immérité.
Le charme, le ton, et l'intelligence séduisent. La puissance symbolique d'un président noir américain est indéniable. Il n'en reste pas moins que le caractère acrobatique de sa démarche, masquant, sous une rhétorique de centre-gauche, une politique de droite, invite à la prudence.
Son rejet de la torture est formel, éloquent, et en contradiction flagrante avec son soutien pour le programme de « rendition », qui envoie les suspects terroristes se faire torturer chez des pays amis. Son propos populiste contre les excès de Wall Street se traduit en mesures qui, en fait, les récompensent. Son discours lénifiant du Caire s'accompagne de bombardements accrus en terres pachtounes. Son plan de retrait en Irak va de pair avec un budget-défense supérieur de 20 milliards de dollars a celui de Bush.
Barack Obama est l'homme politique le plus doué de sa génération. Sa maîtrise du grand écart est impressionnante,
mais la pratique prolongée de cet exercice périlleux finit rarement bien. Pour la gauche américaine, « Yes we can » risque fort de s'avérer un chant des sirènes.


























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De mass0
athée et citoyen du monde | 10H29 | 08/07/2009 |
Je ne peux qu'être d'accord avec votre analyse.
Obama n'est qu'une illusion, il parle beaucoup , mais il fait tout le contraire. Il est évident que depuis la peoplisation de la politique, Obama est le candidat idéal des tabloids et médias généralistes.
Mais il ne faut pas si tromper les américains sont entrain de prendre la crise de plein fouet . Et Obama et sa clique ne font pas les aider, juste leurs amis qui ont été si généreux pendant la campagne.
Comme dit Chomsky « aux états-unis, il y a un seul parti celui de la finance. avec deux sections les républicains et les démocrates »
à mass0
De ysengrimus
10H35 | 08/07/2009 |
Obama confirme en effet le ratage du rendez-vous de la crise de 2009.
http://ysengrimus.wordpress.com/2009/04/15/renflouer-l%E2%80%99%C2%ABeco…
Il paie le dur prix de l'extrémisme centriste…
Paul laurendeau
De Numerosix
Prisonnier dans le village global | 11H18 | 08/07/2009 |
Rien à ajouter .
On en est la .
De Un compte supprime
nc | 11H25 | 08/07/2009 |
A la lecture de cet excellent article, je me deamde soudain : et si le neo-liberalisme etait une impasse ?
(ouarff, elle st tres bonne celle-la, non ? )
De Perdu_68
Ouvrier dépressif | 12H17 | 08/07/2009 |
Je trouve cet article très bon et très interressant.
A lire sur le sujet, « la Sratégie du choc » par Naomi Klein ou comment on manipule les gens lors des crises ou de catastrophes.
http://latelelibre.fr/index.php/2008/12/naomi-klein-et-la-crise-financie…
(Je ne l'ai pas encore lu, mais je trouve la façon de voir les choses de cette dame très pertinente).
à Perdu_68
De nessie
12H58 | 08/07/2009 |
A lire d'urgence, c'est long et parfois hardu, mais extrêmement bien documenté, et ça montre comment les idéologues du noélibéralisme ont fait main basse sur la planète. Et ça n'a pas changé… Un excellent travail de journalisme (c'est avant tout une journaliste), comme on aimerait en voir plus souvent, engagé et intelligent, et une bible à faire circuler autour de soi…
De bleuet1
espère malgré tout | 16H58 | 08/07/2009 |
Je crois que vous vous ttompez complètement de point de vue en prenant les choses sous cet angle-là. Et c'est très français de l'envisager ainsi.
Je veux dire que c'est très français de raisonner en termes de clivage droite-gauche. Il faut sortir de ce schema pour comprendre la politique aux Etats Unis. C'est comme si vous raisonniez de la même manière pour parler de politique en Afrique ou ailleurs, alors que ce sont des cultures vraiment différentes.
Les Français commenceront à comprendre les Américains le jour où il intégreront que le modèle à la française n'est pas exportable, parce qu'il est trop culturel pour cela.
Bien sûr, Obama n'a jamais été de gauche ! Personne ne le revendiquerait, sous peine d'être accusé de socialisme, ce qui est quasiment une insulte là-bas. Pour beaucoup d'Américains qui sont héritiers des combats de la Guerre Froide, socialisme équivaut presque à communisme, qui est très insultant dans leur bouche.
Les Américains peuvent avoir des idées « sociales », sans pour autant être à gauche, au sens français du terme.
C'est aussi pour ça que nombre de mesures prises par Obama paraissent déroutantes pour les Français. Mais il ne faut pas oublier que ce sont les Etats Unis, pas la France.
Je ne nie pas votre connaissance du monde américain, cependant votre présentation passe à côté de la cible à cause de cela, me semble-t-il.
à bleuet1
De titi001
master student | 05H18 | 09/07/2009 |
Je suis de gauche et anti capitaliste mais je dois dire que sur ce point, vous avez tout a fait raison. L'analyse est engagée certes, mais pas du tout exportable.
à bleuet1
De corbeau deciitre
Educateur spécialisé | 12H57 | 09/07/2009 |
Bien sûr, Obama n'a jamais été de gauche !
Le PS non plus !
à bleuet1
De Bernard Chazelle
(auteur)
Professeur d'informatique à Princet... | 20H13 | 09/07/2009 |
Personne ne parle d'exporter quoique ce soit. Chaque pays a ses particularites culturelles et historiques. Vous avez parfaitement raison. Soit, mais faire disparaitre le langage « droite/gauche » est un objectif prioritaire du neoliberalisme. (Il n'y d'ailleurs que la droite qui utilise le mot « gauche » aux Etats-Unis.) La pensee unique rejette tout clivage. Selon elle, seuls les gens qui refusent la modernite s'accrochent a un schema obsolete de dominants/domin'es, etc. C'est le langage des MSM (grands medias). La realite est toute differente. Surveys sur surveys (Pew, NES, Zogby, etc) revelent les convergences entre le desir des americains d'avoir, par exemple, des couvertures sociales et celui des europeens. Idem avec la securite sociale. Les besoins fondamentaux des gens sont etonnament universels…
Les mesures sociales d'Obama sont peut-etre deroutantes pour les Francais mais je vous assure qu'elles le sont tout autant pour les Americains. Ce qui explique peut-etre sa chute dans les sondages.
à Bernard Chazelle
De zorbek
07H00 | 10/07/2009 |
« Personne ne parle d'exporter quoique ce soit » mais votre grille de lecture démontre exactement le contraire : vous transposez des concepts franco-francais (pensée unique, neoliberalisme etc) pour en arriver à faire croire que Obama = Bush, ce qui est faux aussi bien du point de vue de la politique intérieure qu'extérieure. Vous vous contentez de vous baser sur un paradigme moral et bien franchouillard qui place le bien à la gauche française et le mal à droite, avec le libéralisme économique comme source de tous nos maux, et probablement la vertu suprême dans des idéologies du XiX eme siècle dont plus personne ne veut, sauf en France où le populisme ringard, nationaliste et anti-européen se partage entre la surenchère de l'extrème droite et la multiplicité de la concurrence à l'extrème gauche. Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, la France aussi est un pays libéral, qui entre parenthèse est le troisième (ou quatrième ? ) exportateur d'armes, et ce n'est pas le seul.
Que le libéralisme francais ne soit pas exportable aux US a l'air de vous échapper, et à tout prendre je préfère le libéralisme US au chinois, ce qui ne veut pas dire que ce dernier n'ait pas d'avenir. Et ce qui ne veut pas dire non plus que les américains n'ont pas besoin de couverture sociale, ni les Chinois d'ailleurs.
De Keldan
Polytoxicomane à temps partiel | 17H05 | 08/07/2009 |
J'ai une super idée pour qu'il n'y ait plus de pauvres : un bon gros génocide de tous les pauvres. Normalement pendant deux trois jours il n'y aura plus de pauvres.
Bon après, ça recommencera forcément, c'est dans la nature humaine, on ne peut pas lutter contre ça.
Y'a pas beaucoup d'animaux qui sont capables de rester groupé en troupeaux obéissant gentiment à une petite poignée de berges, mais les humains et les moutons en font partie.
Enfin ils ont un peu cons ces Yankees, c'est pas compliqué de diriger le peuple, ça tient en deux mots : du pain et des jeux.
Bon maintenant c'est un peu plus complexe, il faut quelques divertissement comme le loto, l'alcool et le foot, une sécurité sociale, un peu de boulot pour les occuper, des rues pas trop dangereuses et des écoles pas trop pourries pour leurs larves.
Ensuite, ils produiront jusqu'à la tombe avec le sourire, et permettront à ceux qui sont un peu plus malin de s'en mettre plein la panse en toute tranquilité.
à Keldan
De corbeau deciitre
Educateur spécialisé | 12H59 | 09/07/2009 |
A : « s'en mettre plein la panse » je préfère : « s'en mettre plein la pensée ! » mais ça va falloir se le gagner !
De S.T.GARP
Temporaire | 22H02 | 08/07/2009 |
Remarquable article, mention particulière à l'acuité de l'analyse de l'ère Clinton et de ses trahisons. C'est un fait qui n'est pas assez rappelé avec ses significations multiples…je réitère mes remerciements à l'auteur.
De SuperAlAmAs
homo sapiens sapiens qui sait qu'il... | 23H19 | 08/07/2009 |
énorme : les démocrates ne sont pas la gauche américaine ! ! ! aux états unis : il y a deux partis de droite : on doit choissir : si il y avait un parti de sgens de la gauche américaine cela se saurait ! ! !
on commence vraiment à se fouttre de notre gueule avec ce genre d'article ! ! !
De Corsaire du Peuple et de la Raison
ingénieur | 03H43 | 09/07/2009 |
Beaucoup de gens disent que le PS est mort, quand on compare avec les USA ou l'Angleterre, moi je le trouve en bonne santé, car dans ces derniers, il est irrémédiablement mort et en effet je ne pense pas qu'Obama soit celui qui ressucitera la gauche, peut-être la Chine alors…
De Alex Engwete
Consultant | 07H09 | 09/07/2009 |
1) Vous dites : Clinton « part assister à l'exécution d'un attardé mental… »… Cette description peut semer la confusion car elle laisse entendre que Clinton était physiquement présent dans la chambre d'exécution de Ricky Ray Rector (à qui on a injecté une concoction létale). En 1992, juste avant les primaires démocrates du New Hampshire, Clinton était bien rentré en Arkansas pour refuser le pardon à Rector, mais il n'était pas dans l'enceinte de la prison.
2) Obama et Bush, c'est bonnet blanc et blanc bonnet en matière de l'arbitraire des pouvoirs extrajudiciaires du président des Etats-Unis. Ainsi, Obama vient de réaffirmer la « prérogative » inconstitutionnelle du président d'ordonner la détention indéfinie des personnes jugées dangereuses pour la sécurité du pays.
De projectionniste83370
opérateur-projectionniste à Cannes | 09H35 | 09/07/2009 |
« Il n'y a pas de pouvoir libéral, il n'y a qu'une façon plus habile de nous baiser »
(Bernard NOËL)
De Dgx
* | 11H30 | 09/07/2009 |
Bonjour cher auteur (et riverains)
Je voulais savoir d'où vous tiriez les chiffres suivants :
Pour 1% des américains les plus riches, augmentation du capital de +100%
Pour les classes moyennes +15%
Et :
Dans près de la moitié des pays du monde, le revenu par personne en 2000 était inférieur à celui de 1990.
Je trouve ces chiffres vraiment alarmant si le capitalisme ne peut plus tenir sa fumeuse promesse d'enrichir tout le monde (à plus ou moins brève échéance, et on ne dit rien des moyens) il n'a alors plus aucune justification humaniste, se contentant de vouloir faire vivre le « marché ».
Merci d'avance, devant une telle information, je ne peux qu'en demander la source.
à Dgx
De Bernard Chazelle
(auteur)
Professeur d'informatique à Princet... | 20H21 | 09/07/2009 |
Les meilleurs travaux sur les inegalites aux US sont d'Emmanuel Saez. En particulier Piketty-Saez 2003. Une source online tres bien est aussi le blog de Lane Kenworthy. Par exemple,
http://lanekenworthy.net/2008/03/09/the-best-inequality-graph/
Pour l'autre chiffre, revenus 2000 vs 1990, voir
S Codrington, Planet Geography, 3rd ed. 2005
De Blaise11
I'm hard, but I'm fair. | 10H49 | 10/07/2009 |
Si, comme vous dîtes, il est le roi du grand écart, cela lui permettra peut-être d'appliquer une politique plus sociale, cad quasiment révolutionnaire pour ce pays, sans même prononcer le mot « socialisme ».
(Un peu comme Sarkozy en France qui, sans prononcer le mot libéral et refusant cette étiquette dans les interviews, applique une politique libérale, qu'il juge lui-même « révolutionnaire ».)
Non ?