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L'art est-il macho ?

"ssMay 07 002" (p22earl/Flickr).

Logo des Inrocks.Quelle place pour les femmes dans le monde de l'art ? Petite, si l'on en croit leur sous-représentation dans les musées. Au Centre Pompidou, une expo propose une histoire de l'art 100% féminine. Mais ce séparatisme des sexes ne pose-il pas lui aussi problème ?

Campagne des Guerrilla Girls contre l'art sexiste (DR).« Faut-il que les femmes soient nues pour entrer au Metropolitan Museum ? Moins de 5% des artistes de la section d'art moderne sont des femmes, mais 85% des nus sont féminins » : placardé en 1989 dans les rues de New York par le groupe d'activistes féministes les Guerrilla Girls, ce constat ironique fait désormais partie de la collection du musée d'Art moderne et, aujourd'hui, de son nouvel accrochage sous le titre Elles@centrepompidou. Une exposition 100% féminine : un geste fort mais assurément problématique.

Sous-représentée en dépit de l'irruption massive qu'elles ont fait sur la scène de l'art tout au long du XXe siècle, plus souvent célébrées comme muses, modèles ou sources d'inspiration que comme créatrices, la grande majorité des artistes femmes est encore aujourd'hui dans l'ombre des hommes. En virant les mecs de l'exposition, en laissant les femmes entre elles, le Centre Pompidou relance donc le débat et espère peut-être inverser cette tendance générale des musées, voire du monde culturel tout entier, cet espace social qui ne fait pas ici figure d'« exception » et où la domination masculine semble encore largement de mise.

Où sont les femmes ?

Elles, et « elles seules » : l'exposition gynécée du Centre Pompidou a au moins le premier mérite de mettre les pieds dans le plat autour d'une question longtemps tenue à l'écart du champ de l'art en France. En l'espace de quelques mois, on a d'ailleurs vu se multiplier expositions et tables rondes sur le sujet (« Les Formes féminines » à la Friche de la Belle de mai de Marseille, « Cris et chuchotements » au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris, ou encore la parution de la revue arty-féministe Pétunia).

Campagne des Guerrilla Girls contre l'art sexiste (DR).Aujourd'hui, ce sont les statistiques qui remontent comme un constat implacable de la sous-représentation des femmes artistes en France : alors que depuis le tournant des années 2000, on constate que 60% des artistes diplômés des écoles des beaux-arts en France sont des filles, leur proportion dans les collections publiques reste largement dérisoire, avec une moyenne de 15% (à l'exception du Frac Lorraine dont la directrice Béatrice Josse mène depuis 1993 une action en faveur des artistes femmes). Rappelons qu'en 2004, on ne comptait que 5% d'œuvres signées par des femmes exposées aux deux étages muséaux du Centre Pompidou. Soit le même chiffre qu'avant la Révolution française aux Salons de l'Académie !

Evidemment, on peut contrebalancer cet inquiétant bilan en dressant une liste d'artistes femmes, en invoquant les figures très établies de Tatiana Trouvé, Sophie Calle, Annette Messager, Louise Bourgeois, Delphine Coindet, Ulla von Brandenburg ou Sophie Ristelhueber, qui ont bénéficié dans les deux années écoulées d'expositions majeures dans les institutions françaises.

Mais d'autres statistiques montrent un second visage de la condition artistique féminine contemporaine : si on compte en 2007 79% d'artistes hommes dans les collections des Fonds régionaux d'art contemporain, soit un score légèrement au-dessus de la moyenne nationale, en revanche « elles » ne représentent que 11,5 % des œuvres acquises : lorsque l'Etat s'intéresse à un artiste homme, il lui achète en moyenne 14 œuvres, contre 7 pour une artiste femme.

Situation d'autant plus étonnante que de nombreuses femmes sont aujourd'hui à la tête de musées, centres d'art, revues ou galeries : mais cette montée en masse d'un personnel féminin n'a presque aucune incidence sur la représentation d'artistes femmes. On se souvient d'ailleurs de l'exposition « Dionysiac » au même Centre Pompidou en 2005, où la commissaire Christine Macel avait écarté les artistes femmes d'une réflexion sur le corps dionysiaque et en était restée à un phallocentrisme confondant.

La solidarité féminine serait-elle donc un leurre ? Ou cette sous-représentation ferait-elle à ce point partie de notre inconscient collectif ? Eric Fassin, sociologue et spécialiste des questions de genre, commente :

« On approche toujours l'œuvre un peu différemment lorsqu'on sait qu'il s'agit d'une femme. Autrement dit, le sexe de l'art n'est pas seulement inscrit dans sa production mais aussi dans sa réception. »

Un jugement confirmé par l'artiste Lili Reynaud Dewar :

« Le fait d'être une femme ne fait pas de moi une victime, il ne m'inscrit pas automatiquement dans la catégorie “dominé”. Par contre, je sais que les réflexes d'appréciation des œuvres d'art sont parfois adossés à un concept soi-disant neutre (masculin, hétéro, blanc) et qu'ils s'inscrivent dans une histoire largement masculine. »

Des quotas ou des happenings ?

Quels moyens pour remédier à ces chiffres alarmants mais constants ? Et la parité est-elle un concept applicable au champ artistique ? Si certain(e)s refusent d'emblée cette option, et en appellent à la responsabilité du commissaire d'exposition pour garantir une représentation sinon équilibrée des deux sexes, d'autres n'hésitent pas à revendiquer la parité en art comme en politique et dans les entreprises, soulignant que ce n'est peut-être pas seulement le champ de l'art qui serait encore macho, mais la société française dans son ensemble.

C'est justement l'option militante qu'a choisie le collectif français La Barbe, inspiré des activistes des années 1960-1970 : avec leur nom en forme de ras-le-bol (la barbe ! ), ce gang des postiches intervient au Sénat ou à la Bourse, et a manifesté tout récemment au Grand Palais le jour d'ouverture de l'exposition « La Force de l'art » (où l'on ne comptait que 7 femmes pour 42 artistes).

Autre stratégie, adoptée par la grande manifestation « WACK ! l'art et la révolution féministe » organisée en 2007 au musée national des Beaux-Arts féminins (NMWA) de Washington, le seul musée au monde consacré uniquement au travail des artistes femmes : à mi-chemin du politique et de l'esthétique, il s'agit de mettre le travail des artistes femmes en relation avec les mouvements d'émancipation des minorités.

"Princess Die" (p22earl/Flickr).

Car à trop vouloir écarter l'art des problématiques sociales ou culturelles, à trop nier les conditions d'apparition d'une œuvre et l'inscription de son auteur dans un faisceau social, bref à trop considérer que l'art serait au-dessus de la mêlée, on en revient inconsciemment à se laisser dicter la loi du « masculin neutre », pour reprendre une expression du sociologue Pierre Bourdieu dans « La Domination masculine ».

Mais pour l'historienne Yolanda Roméro, plutôt que de « chercher à accroître la visibilité des pratiques artistiques des femmes -une entreprise autrefois nécessaire et à laquelle le mouvement a consacré jusqu'à présent une grande partie de ses efforts-, il s'agit maintenant de transformer l'institution artistique, en s'appuyant sur les nouveaux paramètres nés du dépassement des rapports de domination traditionnellement admis ».

L'art féminin : une notion douteuse ?

Retour donc au musée. Et à l'exposition Elles@centrepompidou : refusant un parcours trop linéaire d'un XXe siècle au féminin, Beaubourg a fait le choix d'une lecture thématique (« le corps slogan », « immatérielles », « eccentric abstraction », « architecture et féminisme ? »). Avec l'intention, selon la co-commissaire Camille Morineau, « de “dé-lisser” le genre, de “démonter” le préjugé d'un art féminin ».

Campagne des Guerrilla Girls contre l'art sexiste (DR).Les « pionnières » (les peintres Sonia Delaunay ou Suzanne Valadon, la photographe américaine Diane Arbus) côtoient les adeptes d'une abstraction sexuellement indifférenciée, les militantes des années 70 jouxtent la condition autrement féministe des artistes de la nouvelle génération. Une manière d'en découdre avec le féminin dans l'art, hésitant entre affichage et effacement. Mais une façon aussi d'exposer cette évidence qu'une histoire de l'art du XXe siècle s'écrit au féminin.

Phénomène intéressant, on remarque ainsi comment les femmes ont su dès les années 1960-1970 explorer des pratiques vierges, encore peu marquées du sceau masculin, comme la photographie, la performance ou la vidéo. Quand d'autres aujourd'hui, telles Anita Molinero ou Morgane Tschiember, infiltrent au contraire le domaine réservé d'une certaine « sculpture virile », qui n'hésite pas à se coltiner un corps à corps musclé avec des matériaux aussi connotés que le béton, le plastique ou les carrosseries de voitures.

Reste pourtant que cet accrochage réfléchi du Centre Pompidou est problématique à bien des égards. Avec son sponsor tout trouvé (Yves Rocher) et malgré des apparences trompeuses, l'exposition Elles@centrepompidou ne déroge pas à la règle : ici comme ailleurs dans le champ de l'art, les artistes femmes sont assignées à une place précaire, périphérique et ponctuelle. Pourquoi, par exemple, se féliciter « d'écrire une histoire de l'art du XXe siècle avec “elles” seules » ? Pourquoi vouloir isoler les femmes quand ce sont leurs pairs masculins qui ont imposé leur lecture de l'histoire de l'art ? Est-il judicieux pour un musée du XXIe siècle d'imposer l'identité sexuelle comme un thème ?

La critique d'art Emilie Renard commentait récemment :

« Aujourd'hui, dédier les collections d'un musée aux femmes, c'est prôner un séparatisme des sexes qui n'a plus cours. »

En effet, le choix douteux que représente la seule identité sexuelle apparaît aujourd'hui comme une proposition datée, presque anachronique. Faut-il rappeler combien les « gender studies » ont permis de différencier le « sexe » (biologique) et le « genre » (culturellement construit) ? Et que déjà en 1995, l'exposition « Féminin/masculin, le sexe de l'art », qui se déroula précisément au Centre Pompidou, explorait l'hypothèse d'un « érotisme non-phallocentriste, ouvrant sur une autre donne artistique » ?

Ce que la philosophe Monique Wittig dans « La Pensée straight » caractérise encore de la sorte :

« Le genre est employé au singulier car en effet il n'y a pas deux genres, il n'y en a qu'un : le féminin. Le masculin n'étant pas un genre. Car le masculin n'est pas le masculin mais le général. »

Sous d'autres formes, la lutte des classes continue.

Exposition Elles@centrepompidou - Centre Pompidou, 75 004 Paris - jusqu'au 24 mai 2010.

Photos : « ssMay 07 002 » et « Princess Die » (p22earl/Flickr). Vignettes : campagnes des Guerrilla Girls.

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4 commentaires sélectionnés

Portrait de Florine Leplâtre

De Florine Leplâtre

membre de la "jante féminine" | 04H35 | 25/06/2009 | Permalien

Membre de la « jante féminine » (merci à Michael A. pour le seul commentaire de cette page qui m'a fait rire), j'ai deux ou trois choses à dire : consciente de mon appartenance de genre, que, comme la classe, on ne choisit pas - cher·e·s auteur·e·s de l'article, « faut-il rappeler » comme vous dites, que Judith Butler n'a pas écrit que « Trouble dans le genre », dont le résumé de la quatrième de couverture tient apparemment lieu de quarante de de recherche en gender studies, mais aussi, par exemple, « Ces corps qui comptent : De la matérialité et des limites discursives du “sexe'” - , je suis assez estomaquée par la façon dont vous passez si rapidement de constats sur la discrimination des femmes dans le monde de l'art à une conclusion antiféministe :
“le choix douteux que représente la seule identité sexuelle apparaît aujourd'hui comme une proposition datée, presque anachronique”. en vous appuyant sur la vulgate queer assaisonnée de Monique Wittig citée à contre-emploi. En bref, vous ne répondez pas à la question posée dans le titre, mais vous la “dépassez” rhétoriquement en prétendant qu'elle est datée. Mais s'il y a toujours du sexisme, pourquoi une exposition fondée sur l'identité de sexe des artistes serait-elle obsolète ?
Si, effectivement, des recherches féministes ont montré que la différence des sexes était construite socialement, cela ne veut pas dire qu'elle n'existe pas dans la société - on a dit qu'elle était construite, pas détruite. Alors, si vous trouvez que monter une exposition sur les artistes de sexe féminin, c'est un peu ringard, il aurait peut-être fallu intituler l'exposition “Personnes discriminées par le système sexiste (/le patriarcat / tout autre formulation)@centrepompidou”.
Si l'on admet qu'il y a du sexisme, ce n'est pas en déclarant qu'il n'y a pas de sexe que cela va le faire disparaître performativement.
Donner une visibilité pendant douze mois à des productions généralement invisibilisées, c'est daté ?

“I'll be post-feminist in the post-patriarchy”, comme on marque sur des stickers aux Etats-Unis.

Portrait de aimable

De aimable

plasticien | 06H03 | 25/06/2009 | Permalien

Vouais, vouais Florine, LE TITRE : Passe sur le ELLES accroche putassière ( pourquoi pas « Femmes à barbes “ ), et enfin l'@ est limite tendance
Par contre plus interressant est le sous titre ‘ Artistes femmes dans les collections du Centre Pompidou . Façon de dénoncer les carences de l'institution parisienne à l'égard du genre féminin.
Centre qui affiche gaillardement 32 ans, 32 années sans jamais une fois à sa tête une femme, 32 années toujours saluées à l'entrée par l'effigie de Georges Pompidou ( portrait Op Art
de Victor Vasarely ), alors que nous devont ce haut lieu de l'art à une femme en la personne de Madame Claude Pompidou bien avant Monsieur.
Sans commentaires ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !
Belle journée à vous

Portrait de Flore Balthazar

De Flore Balthazar

auteur de bédés | 06H59 | 25/06/2009 | Permalien

Tout à fait d'accord avec vous !
En tant que jeune auteur(e) de bandes dessinées, j'avais d'ailleurs choisi de signer seulement de mon nom, afin d'éviter toute considération sexiste ou simplement sexuée sur mon travail. Et ça a marché : en bonne logique de « neutre masculin » pas mal de gens ont cru que j'étais un mec, et ont donc oublié la question féminine dans leur appréciation de mon travail, alors même que celui-ci en traitait souvent.
A présent, je signe aussi de mon prénom, y a pas de raison, mais je suis convaincue qu'il est parfois bon d'évacuer le problème du genre, ou au moins de le mettre au second plan. Histoire qu'on parle d'abord un peu de ce qui est vraiment important dans le boulot d'un artiste ou d'un auteur et pas du fait qu'il porte ou non un soutien-gorge.

Portrait de holzer

De holzer

inédite | 09H45 | 25/06/2009 | Permalien

Ce qui est sur c'est que systematiquement l'homme est mieux payé que la femme.
Si je fait un parrallele avec l'art, l'oeuvre d'une femme vaut moins chere que celle d'un homme donc elle est moins prisée par les musées donc elle est forcement moins représenté.
Puisque ce qui importe dans l'achat d'une oeuvre et dans le milieu de l'art en général c'est la cote de l'artiste, les artistes male seront toujours mieux considérés plus acheté et plus exposés.

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