Alors que Véronique Courjault a été condamnée à huit ans de prison pour trois infanticides, son procès a permis d'ouvrir le débat sur le déni de grossesse, même si ce phénomène n'a finalement pas été retenu dans son cas. Une sage-femme à la retraite nous a envoyé ce témoignage poignant.
En entendant le représentant des experts psychiatres nier l'existence du déni de grossesse au procès, je me suis vue transportée cinquante ans en arrière. A l'époque, lorsqu'une malheureuse arrivait avec une hémorragie ou une infection après une tentative d'avortement, elle était méprisée, culpabilisée, quand on ne lui faisait pas un curetage à vif pour la punir.
Je me souviens de l'une d'entre elles, arrivée avec un reste de queue de persil dans le vagin (l'apiol contenu dans le persil est censé déclencher l'avortement). Que n'a-t-elle entendu, y compris de la part des gynécologues ! Des plaisanteries de mauvais goût du style : « Eh bien, on va pouvoir faire une salade… »
« C'est vous qui venez de me le mettre entre les jambes »
Le premier déni de grossesse que j'ai eu à constater, c'était lorsque jeune sage-femme, au cours d'une garde de nuit, je vois arriver un groupe de très jeunes presque encore adolescents. L'une me dit : « On est allés à une fête, et on vient car ma copine a des règles très douloureuses. »
J'allais lui donner un cachet lorsque l'aide-soignante, qui avait de la bouteille, me dit : « Vous devriez la faire allonger, et voir un peu ce qu'il y a. » J'obtempère, et tout de suite, cette jeune et gracile fille serre les jambes. Je dois négocier pour l'emmener à se laisser examiner.
Je trouve déjà un bébé, prématuré et petit mais en vie. Je lui dis : « Mais vous accouchez ! C'était une grossesse. » Protestations immédiates : « Mais non, ça c'est
pas à moi, c'est vous qui venez de me le mettre entre les jambes. » Il fallut négocier, lui montrer le cordon, le placenta sortant d'elle pour qu'elle finisse par accepter. Mais visage fermé et dents serrées.
Elle aurait eu besoin d'un soutien psychologique, maintenant, on a ça pour un oui pour un non. La malheureuse eut droit durant les jours qui suivirent à de bonnes nouvelles de son petit, qui allait certainement « s'en tirer », alors qu'on savait très bien qu'il allait mourir.
Si elle avait accouché seule, il est vraisemblable que le bébé aurait fini dans une poubelle où dans les toilettes.
Il faut soigner ces femmes et non les punir
Le deuxième cas est moins triste, c'était une femme mariée. Personne ne savait qu'elle était enceinte, son mari ne s'était aperçu de rien. Il l'emmena en gastro-entérologie pour des douleurs violentes au ventre. Le service l'envoya rapidement à la maternité, après avoir prévenu le mari, qui était ébahi et avait du mal à réaliser. Mais finalement tout rentra dans l'ordre.
Encore de nos jours, il y a des femmes qui ne font pas suivre leur grossesse, donc qui la rejettent, mais qui au dernier moment atterrissent à l'hôpital et accouchent, sans aucun suivi, sans aucun papier.
Et qui nous dit que ces bébés que l'on trouve régulièrement dans des poubelles où dans d'autres lieux ne sont pas le fruit de déni de grossesse ? Quelquefois, c'est la pauvreté, mais pas toujours. Alors si on écoute ces messieurs, ça n'existe pas. Mais quand donc admettra-t-on qu'il faut soigner ces femmes et non les punir ?
Alors que je m'indignais parce qu'une femme abandonnait son enfant, une assistante sociale assez âgée qui travaillait à la maternité où j'étais jeune sage-femme me dit un jour :
« Ne jugez jamais en fonction de ce que vous ressentez, mais essayez de comprendre ou à tout le moins d'être ouverte à ce que ressent l'autre. »
Je n'ai jamais oublié cela.
Un lapin dans le vagin pour simuler un bébé
Il existe aussi ce qu'on appelle la grossesse imaginaire, autrement appelée grossesse nerveuse. C'est l'envers du déni. Cela, je l'ai vu au Maroc où je suis allée travailler de 1959 à 1963. Pour beaucoup à l'époque, une femme stérile n'avait plus aucune utilité, alors on la répudiait. Il ne venait pas à l'idée du mari de penser que c'était peut-être lui qui était stérile.
Un jour, je vois arriver une femme pour accoucher, le ventre énorme. Mais elle, elle savait que c'était une fausse grosesse. Je sortis de son vagin la dépouille d'un lapin. Honteuse, elle me dit : « Tu dis à mon mari que le bébé est mort, et que tu le gardes car il n'est pas beau, que tu préfères ne pas le lui faire voir. »
Conclusion : le déni de grossesse existe bel et bien et relève de la bonne psychiatrie. Les grossesses imaginaires dites nerveuses, existeront tant que les femmes ne seront considérées que comme des ventres.




















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De Jack Sullivan
en boule | 12H19 | 22/06/2009 |
« En entendant le représentant des experts psychiatres nier l'existence du déni de grossesse au procès, je me suis vue transportée cinquante ans en arrière. »
Que je sache (j'ai un peu suivi les débats), le déni de grossesse n'a pas été nié en tant que tel, c'est le déni de grossesse *dans le cas de Véronique Courjault* qui était sujet de débat (entre experts qui l'avaient rencontrée, et experts n'ayant jamais discuté avec elle, de plus), puisque successivement elle a admis savoir qu'elle était enceinte, puis « ne plus savoir ».
à Jack Sullivan
De Béatrice1
| 16H23 | 22/06/2009 |
Oui, c'est exactement ça. Je crois que personne ne nie le phénomène de déni de grossesse - cependant Véronique Courjault n'a pas été condanmée pour déni de grossesse mais pour trois infanticides, ce qui est bien différent.
On n'est plus du tout dans le cadre du droit des femmes à disposer de leur corps, mais dans celui du devoir de la société de protéger les mineurs. Toutes les femmes (ou les jeunes filles) qui sont victimes de déni de grossesse ne commettent pas un infanticide, heureusement. Elles vont par exemple consulter à l'infirmerie de leur lycée pour « mal au ventre », et y accouchent, ensuite de quoi elles ne tuent pas l'enfant.
De expat
13H25 | 22/06/2009 |
Quand les femmes et les enfants sont concernes il faut reconnaitre que la societe n'a aucune comprehension et meme quand la science (avec un grand S) demontre qu'une femme n'a pas tue son enfant, quelque part il faut quand meme la punir.
Dans ce cas precis, l'absurdite du verdict est d'autant plus grande qu'il punit aussi ses enfants, qui pourront s'imaginer toutes sortes de choses qui auront un impact sur leur futur et celui de leur famille pendant qu'ils grandissent sans leur mere.
au-dela de tout il reste l'axiome numero 1 : la femme n'a aucun droit sur son propre corps !
Ajoutons aussi que tout ce qu'on nous raconte sur la prison pour reinserer pas pour punir ou pour proteger la societe contre la violence est visiblement n'importe quoi, en quoi represente-t-elle un danger ? en quoi l'emprisonner offre-t-il une therapie et un retour a la vie ?
Juste un avertissement a toutes les femmes….
à expat
De lally
professeur | 16H22 | 22/06/2009 |
Je suis assez d'accord avec votre vision des choses.
Et ça vient essentiellement d'une société patriarcale qui a besoin de posséder les femmes comme des objets. La fonction de femme-sujet s'appartenant pleinement n'est pas supportable et d'autant moins dans une société gérée politiquement par des conservateurs et des machos.
Tout ce qui relève des droits fondamentaux des femmes est peu à peu foulé aux pieds et c'est parfaitement lamentable et détestable.
Comme le disait très bien Maya Surduts dans un article de la Rue de ces derniers mois, les moyens des féministes sont bien faibles comparativement à ceux des politiques de répression et de conservatisme. Il faudrait donc qu'au plan politique il se passe quelque chose. Et de manière urgente.
Concernant Véronique Courjeault et le déni de grossesse, je me demande comment ont pu procéder les experts pour déterminer que cela n'en relevait pas. Dans toute forme de déni, il y a une part de conscience mais qu'on pourrait appeler partielle et fuyante. D'où une complexité d'attitudes et de réactions.
Chaque cas clinique peut amener des variantes particulières. Tout dépend du contexte de départ et de la situation psy de la personne.
Il me semble donc hâtif et particulièrement malhonnête d'avoir jugé que Mme Courjeault n'était pas dans un déni de grossesse.
Il aurait suffi à ces experts d'aller dans un Planning Familial pour compter les mille et une détresses différentes de femmes enceintes et rejetant leur grossesse pour se rendre compte que ce n'est pas si évident de démêler ce problème.
Je rejoins totalement Alberte dans son constat et sa conclusion.
La place de Véronique Courjeault n'est pas en prison mais en psychiatrie pour pouvoir se reconstruire au plan identitaire.
à expat
De Béatrice1
| 16H25 | 22/06/2009 |
« Quand les femmes et les enfants sont concernes il faut reconnaitre que la societe n'a aucune comprehension »
Quand trois enfants ont été tués à la naissance, la société ne doit PAS faire preuve de « compréhension », sinon en rendant un jugement équilibré comme ce fut le cas ici, mais certainement pas en passant l'éponge comme si rien ne s'était passé !
à Béatrice1
De Sam le Coyote
farceur | 23H22 | 23/06/2009 |
Ouais, ben rendre un jugement équilibré sans passer l'éponge, c'est justement ce que ça veut dire « faire preuve de compréhension ». Faut pas glapir juste pour le plaisir.
De dodu
Ménagère surdiplomée | 16H00 | 22/06/2009 |
Merci Madame de votre témoignage tout en nuance et qui montre bien que le déni de grossesse n'est pas une invention de psychiatres mais bel et bien un syndrome que les professionnels de la maternité connaissent depuis longtemps .
Je souhaite que votre papier fasse réfléchir ceux qui peuvent avoir une réaction uniquement émotionnelle lors de tels passages à l'acte .
De Pierrrrre
17H08 | 23/06/2009 |
N'empèche,
qu'elle s'en serait débarassée quelques mois plus tôt,
elle n'aurait eu aucun ennui,
et elle pouvait se faire rembourser par la sécu.
Pour les bébés, ça n'aurait rien changé à leur sort.
De alberte (auteur)
Sage-femme retraitée | 19H15 | 23/06/2009 |
Veronique courjault a été « punie “ lourdement, par la souffrance ressentie maintenant qu” elle prend conscience de ses acte. Je le répête, il faut la soigner, l » aider à s » ouvrir à la vie. En tous les cas, elle à un mari admirable ; Peut - être lui aussi a - t - il des torts, celui en tous cas de ne pas avoir décelé la très grande souffrance de sa femme. J » espère que l » avenir leur apportera une certaine paix.