
En France, on ne peut plus manifester en masquant son visage (au grand désespoir des femmes en burqa). Mais en Grande-Bretagne, c'est le port de la cagoule virtuelle qui devient compliqué. La Haute cour de Londres vient de rejeter le droit à l'anonymat du blogueur. Un jugement qui inquiète la blogosphère française, où la jurisprudence n'a pas encore été écrite sur la question.
La « High Court of London » était saisie dans une affaire qui opposait un policier-blogueur au journal The Times. Le policier, Richard Horton, tenait sous pseudonyme un blog, NightJack, très critique de la bureaucratie policière.
Le quotidien a décidé de révéler la véritable identité du pamphlétaire, ce qui a valu à ce dernier, comme on peut l'imaginer, quelques pépins avec sa hiérarchie : fermeture du blog et avertissement.
La Haute cour considère que bloguer est une activité publique : l'« outing » par la presse n'a donc rien de contraire au droit britannique. Il est de l'intérêt du public de connaître la source d'un propos pour en évaluer la pertinence.
L'affaire fait bouillir la blogosphère, anonyme ou non. Sans surprise, la plupart des blogueurs condamnent ce jugement.
Lise-Marie Jaillant, « jeune auteure exilée à Londres » a été l'une des première à évoquer l'affaire sur son blog Wrath :
« Il s'agit visiblement d'une tentative pour réglementer la grande anarchie qu'est le web. Et comme toutes ces tentatives -on pense bien sûr à l'hystérie sur le téléchargement de musique- cette règlementation est vouée à l'échec.
Il suffit d'ouvrir un blog sur une plateforme basée à l'étranger (qui n'a pas à révéler l'adresse IP de ses clients) et hop, le tour est joué.
En clair, je pense personnellement qu'un blogueur anonyme perd en crédibilité : si je dénonçais les moeurs du milieu hostile de l'édition cachée derrière mon écran, vous seriez moins nombreux à me lire.
Mais de là à soumettre les blogueurs à une menace d'“outing”, il y a un pas que je ne franchirai pas. Car je reste une libérale convaincue : liberté totale de parole, et respect du choix individuel (ici l'anonymat). »
François Brutsch, sur Swissroll, ne conteste pas le jugement anglais, mais s'en prend au Times :
« Ce n'est pas sur le plan juridique mais sur le plan éthique que l'attitude du Times est déplorable (et massivement condamnée par ses lecteurs) ; elle est particulièrement surprenante de la part d'un quotidien du groupe NewsCorp de Rupert Murdoch, qui a le mieux su comprendre la spécificité et l'importance des nouveaux médias interactifs et y adapter son activité.
On peut espérer à un tardif mea culpa, comme dans le cas de ce blogueur américain. »
Samuel Authueil, pseudonyme d'un « collaborateur à l'Assemblée nationale donnant des informations depuis l'intérieur », loue la « moindre transparence » française :
« Ce type de mésaventure ne risque pas d'arriver en France, dont la tradition est beaucoup plus protectrice de la vie privée. Elle recherche moins la transparence aussi. Finalement, je me dis que si cette moindre transparence peut avoir des inconvénients, surtout quand c'est pour masquer des informations sur les autres, elle est très appréciable quand il s'agit de soi.
Tout dépend où est mis le curseur. Avant de réclamer une transparence absolue, pensons aux conséquences que cela aurait si cela nous était appliqué ! »
Mais pour Jules, de Diner's Room le droit français ne protége pas plus l'anonymat du blogueur que ne le fait le droit britannique. Ni la protection de la vie privée, ni la liberté d'expression ne sont de bons remparts contre le risque d'être « outé » par la presse.
« En clair, il est loisible à chacun d'adopter un pseudonyme ou de publier anonymement, mais rien ne semble interdire a priori et de façon générale la révélation de l'identité véritable de l'auteur par autrui. (…)
Peut-être le salut viendra-t-il d'une combinaison de la liberté d'expression et du droit au respect de la vie privée. Ce sera du côté du juge européen qu'il faudra aller quérir un tel raisonnement. L'idée serait que l'anonymat stimule le débat public. »
Selon Jules, l'anonymat offre en effet « une protection contre d'éventuelles intimidations que l'individu pourrait souffrir, non pas dans l'espace public, mais dans sa vie personnelle et professionnelle. Il constitue donc une garantie qu'il appartient à l'Etat de protéger ».
Autre « anonyme », Raphaël Anglade, qui sévit sur BetaPolitique, revendique avec flamme « l'indispensable droit à l'anonymat du blogueur » :
« Vous qui lisez ce texte de Raphaël Anglade (pseudonyme absolu, et revendiqué comme tel) ne le lirez pas de la même manière si vous pensez que je suis directeur de cabinet de Michèle Alliot-Marie, porte-parole du PS, berger pyrénéen ou milliardaire ouzbek en retraite.
Il y a donc déjà un procédé littéraire que j'assume et revendique à souhaiter que mon propos soit ainsi issu d'une identité flottante, sans déterminantion sociale ni professionnelle. Cela focalise le débat, me semble-t-il, sur le propos et non pas sur le locuteur.
(…) Bloguer sous pseudonyme, chercher mes convictions dans le seul dialogue avec mes lecteurs, est pour moi une sécurité. Un moyen, meilleur qu'un autre, de rester au plus près de mon intime conviction, sans me laisser contaminer par mon intérêt ou des formes subtiles de pression.(…)
Si j'écrivais sur ce blog en pensant en permanence à ce qu'en penseront mes collègues, mon DRH et mes amis politiques, je finirai comme eux. »
Qu'en pensez vous, et pour commencer qu'en pensent les quelques blogueurs anonymes de Rue89 : Camille, Colette Roos, Dr Panel, le Yéti, ou Charles Mouloud ?
Photo : Un masque de catcheur (Upeslases/Flickr)




















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De Le Yéti
yetiblog.org | 13H54 | 22/06/2009 |
JOHNNY HALLIDAY ou JEAN-PHILIPPE SMET ?
Qui des deux est le plus connu ? Eh oui, il arrive que le pseudo finisse par être plus parlant que le véritable patronyme.
Personnellement, j'ai choisi d'utiliser un pseudo uniquement pour des raisons professionnelles (NB : j'exerce une activité qu'on peut qualifier de « relations publiques » ; imaginez qu'un de mes interlocuteurs, dans un cadre professionnel, me dise : « Oh, purée, j'ai lu vos tribunes et les commentaires dans Rue89 ! Paraît que vous soutenez activement Ahmadinejad ? ? ? » Le temps d'expliquer…)
J'ai donc choisi un pseudo (que je me traîne depuis bientôt un demi-siècle suite à une initiative saugrenue de mes copains d'école primaire ; c'est dire s'il est anonyme ! ), Mais tellement pas pour me cacher, que je mets un point d'honneur à indiquer partout une adresse mail de contact perso, et que je ne réponds jamais aux messages privés sans signer de mon véritable patronyme. (Signer « le Yéti » à mon âge, en tête à tête, ça ferait tout de même un peu couillon, non ? )
La confidentialité du pseudo est par ailleurs une joyeuse farce. Lorsque vous achetez un nom de domaine (yetiblog.org, par exemple), vous déclinez à votre hébergeur vos coordonnées complètes, ainsi qu'un chèque bancaire pour le paiement annuel, et un RIB pour les éventuels prélèvements mensuels.
Ces coordonnées apparaissent clairement dans ce qu'on appelle les registres (genre AFNIC pour les noms de domaines en .fr, par exemple). Et que n'importe quelle autorité, notamment policière, peut consulter quand ça lui chante.
Alors, là-dedans l'anonymat ! ! !
En fait, je m'en fous, je déteste l'anonymat. Quand je signe « le Yéti », ça sonne désormais plus parlant que si j'indiquais mon véritable patronyme. Et j'assume totalement et publiquement mes prises de positions, y compris les conséquences fâcheuses que d'aucunes pourraient me valoir. Sachez que si la maréchaussée vient vous chercher pour vous demander des comptes sur un de vos engagements, c'est que votre boulot est déjà fait. C'est à mes yeux la seule chose qui importe.
Maintenant, si d'aucun d'entre vous s'avisait de me chercher, il me trouverait sans problème, dans tous les sens du terme [rires].
*****
Ah oui, « l'outing », là-dedans ? Pfff… une confirmation, une de plus, de la connerie de certains. Que voulez-vous faire contre la connerie des cons, sinon leur claquer la figure, au propre comme au figuré. Pour moi, c'est avec des mots bien frappants. (Mémo : faudra que je pense à m'en fader un ou deux à l'occasion d'une prochaine tribune…)
Ont-ils le droit ou pas le droit de le faire ? Dans une période de troubles comme celle où nous entrons, le droit ! … Moi-même, je me réserve le droit d'appliquer ou non celui qu'ils voudraient m'imposer, alors !
Pour le reste, là encore, j'assume tout au grand jour.
De Charles Mouloud
Bras gauche de la Vénus de Millau | 14H52 | 22/06/2009 |
L'histoire d'un pseudo.
Il y a 7 ans environ , je rentre dans un magasin de souvenirs bretons, tenu à l'époque par un type proche des mouvements identitaires.
Je fais mine de chercher un prénom parmis les bols décorés, et me voyant chercher sans trouver, il s'approche pour m'aider.
Ainsi est né Charles Mouloud sous les yeux défaits du gus presque pris de malaise, qui en bon commerçant a du me faire graver mon nouveau nom sur un magnifique bol qui plus tard deviendra ma signature sur rue89.
Si on devait « outer » un bol , en ferais je tout un plat ?
Il est marrant de voir quand même que désormais , à Rennes et dans qqs lieux « musicaux », personne ne connait mon « vrai » » nom, ce qui rend les situations parfois cocasses lorsque je rencontre en même temps des collègues de boulot ou des amis d'avant ….
Bref, pour ma part , ce pseudo est devenu partie intégrante de ma vie, et il n'est plus un « avatar », mais un autre moi.
Charles Mouloud c'est ma madame Bovary .
De Camille
Mauvais genre | 15H14 | 22/06/2009 |
Pour ma part, ma vie professionnelle, la « vraie » m'impose de cacher tout ce qui pourrait relever de ma vie sexuelle.
C'est le cas de nombreuses professions, je ferai un article là dessus à
l'occasion.
J'ai le droit de tenir un blog parlant de sexualité (cela n'a rien d'illégal),
du moment qu'il est anonyme… On ne m'impose pas de ne rien faire mais de tenir mon identité privée, de même qu'on n'impose pas aux gens de ne pas faire l'amour mais qu'on impose de le faire en privé.
Juridiquement, de ce que j'en sais, si une personne m'oute, je perdrais
probablement mon emploi (la jurisprudence va dans ce sens là pour des affaires similaires).
Par contre, dans la mesure où cette personne sera responsable de ma perte d'emploi, je pourrai porter plainte contre la personne qui m'aurait fait connaitre, avec de fortes chances de gagner le procès également (de ce que j'en sais).
Le plus grand risque, en ce qui me concerne, est que les personnes qui sont au courant, ont tendance à le faire savoir sans réaliser le risque qu'ils encourent et que j'encours. Le mieux serait donc que personne ne le sache et que les gens ne cherchent pas à savoir qui est Camille pour le bien être de tous.
Pour ma part, je suis résolument pour le droit à l'anonymat et je protège autant la vie privée des gens que je rencontre que la mienne. Informer sur des faits impose rarement d'outer des gens. Je peux raconter la prostitution sans avoir besoin de dire un(e)tel(elle) se prostitue.
Sinon, je rejoins l'analyse de Raphael Anglade : le fait de ne pas savoir d'où on parle (fille/garçon/trans/inter/homo/hétéro/bi autre) doit permettre de s'interroger sur ses propres représentations (pourquoi tel lecteur est convaincu que camille est un mec homo, tel autre une fille hétéro, pourquoi certains m'écrivent convaincus que je m'enfile 10 films pornos par jour tandis que d'autres pensent que je n'ai pas plus d'intérêt que ça pour le sexe et pensent que ma démarche est purement à but lucratif ( ! ! oui certains pensent que je gagne ma vie en tenant un blog).
Accessoirement et là, c'est ma vie privée à moi, je ne saurai pas gérer le décalage entre l'image que certains ont de Camille et ma réalité.
Accessoirement aussi, pour vivre heureux, vivons cachés.
Il n'y avait pas eu un type qui enquêtait sur tous les journalistes qui
enquêtaient sur lui ? Je trouve ça assez honnête comme deal…
De Ernst_T_Tho 59906
ermite | 15H15 | 22/06/2009 |
Les arguments de R. Anglade illustrent parfaitement l'utilité et la nécessité de l'anonymat pour nombre de témoins dont le propos est « ainsi issu d'une identité flottante, sans déterminantion sociale ni professionnelle », ce qui permet bien aux personnes normalement constituées sur le plan intellectuel et désirant débattre sérieusement de se focaliser non pas sur l'auteur mais sur le fond de sa communication.
Comme le souligne ce blogueur, l'anonymat est une sécurité, un « moyen, meilleur qu'un autre, de rester au plus près de [son] intime conviction, sans [se] laisser contaminer par [son] intérêt ou des formes subtiles de pression ». Sans témoignage, pas d'information ; si les contraintes inhérentes à toute existence sociale ne tombent pas (au moins partiellement), l'individu n'aura pas les moyens de faire part de ses renseignements objectifs à ses contemporains, à moins qu'il n'envisage de protéger et faire vivre sa famille en s'engageant dans une « fructueuse » carrière de martyr de telle ou telle cause particulariste…
En d'autres termes, l'anonymat représente souvent le seul critère permettant la liberté d'expression et, ce faisant, l'existence d'une information aussi libre qu'objective, bien que de simples et rares sujets s'en fassent les porteurs quasi exclusifs (l'état actuel de la plouto-démocratie mondialisée, caractérisée par de croissantes attaques contre la liberté de la presse, me laisse même penser que des journalistes toujours plus nombreux seront eux-mêmes tentés d'en faire usage pour pouvoir exercer correctement leur métier).
De bastadeboludos
commentjecomprendspas | 17H14 | 22/06/2009 |
» et pour commencer qu'en pensent les quelques blogueurs anonymes de Rue89 : Camille, Colette Roos, Dr Panel, le Yéti, ou Charles Mouloud ? «
Quelle déception ! Moi qui croyais que c'était leur vrai nom…
De Enki 9562
Alchimiste | 18H30 | 22/06/2009 |
C'est interessant de lire les différences d'historique, de motivation, et de gestion de vos pseudos, à Charles Mouloud, Camille et vous, le Yéti.
Pour ma part, sans réelle préméditation, je suis Enki quand j'écris, pseudo choisi face aux hasards de la vie, comme Charles Mouloud (avec moins d'humour) ; et je conserve d'autre part l'usage d'un « nom d'artiste » dont je fût baptisé par mes amis, comme vous Yéti, quand je signe quelque matière plastique victime de mes manipulations.
Entre Enki et mon patronyme, mes proches connaissent le lien, et cette confidentialité publique ne peut être rompue que le jour où j'annonce dans Rue89 ou ailleurs que j'ai enterré un cadavre quelque part (rien de méchant pour l'instant, à part quelques limaces noyées dans la bière).
Entre ma signature de plasticien et mon identité, pas de vrai mystère, mais j'accorde une importance farouche au distingo entre l'écrit et les arts plastiques, plus même qu'à la confidentialité de l'un ou l'autre pseudo.
De ce détriplement de personnalité, les raisons n'intéresseraient qu'un psy désoeuvré, mais, comme tout le monde, la façon dont je joue de ces masques, et de leurs singularités, est une part de mon autodétermination, de ma personnalité.
Que ces « masques » soient pour nous protéger, nous habiller, nous évader, nous identifier ou toute autre raison parmi l'infinité des déclinaisons, ils nous affranchissent du déterminisme de nos naissances pour nous rendre le libre arbitre de nos singularités.
Ils sont notre liberté d'être.