Enquête

Le Lab du PS : vraie boîte à idées ou moulin à vent ?

Enquête sur la reconquête intellectuelle lancée par les socialistes. Objectif : rédiger enfin un projet cohérent, avant fin 2010.

Martine Aubry à l'université d'été du PS en 2008 (Audrey Cerdan/Rue89)

C'est une pièce sans ordinateur, aux étagères aux trois-quarts vide, portant un vieux minitel débranché. Au deuxième étage du siège du PS, bienvenue dans le bureau de la direction du « Lab ». Entendez « Laboratoire des idées », créé par Martine Aubry pour livrer le combat de la présidentielle en 2012. Aux manettes : Christian Paul, député de la Nièvre, et une apparatchik, Lucile Schmid.

L'objectif est de faire revenir les visiteurs du soir rue de Solférino. Sociologues, consultants, économistes ou philosophes. Tous les dix jours environ, ils se retrouvent par « groupe de réflexion », autour d'un animateur de débats. A quinze ou à moins, ils doivent permettre de sortir un projet idéologique cohérent.

Quelques idées déjà formées devraient irriguer le séminaire de direction du Parti socialiste, dès le 7 juillet. Puis rapport d'étape dans six mois et rapport final dans un an. On pourra alors juger sur pièces. Date limite : fin 2010, pour être certain ne pas reproduire les erreurs de 2002 et 2007, reconnaît Christian Paul :

« A chaque fois, le travail sur le programme présidentiel a été tardif et insuffisamment préparé. La fonction programmatique doit être continue, il y a des idées à imposer bien en amont de la campagne. »

Revenir sur le divorce entre les intellectuels et le PS

Dès son arrivée dans le bureau de première secrétaire, Martine Aubry a rassemblé l'ancien secrétaire d'Etat à l'Outre-mer, Christian Paul et le sociologue Michel Wievorka, non encarté au PS et blogueur de Rue89, pour un brainstorming sur la « bataille des idées ». Une bataille rendue d'autant plus urgente à engager avec la claque reçue par le PS aux européennes. Ami de Martine Aubry, l'universitaire précise :

« Le problème, ce n'est pas les idées, il y en a tant qu'on veut. Ce qui manque, ce sont des dynamiques dans lesquelles des politiques et des chercheurs travaillent ensemble, sans inverser les rôles. Le Lab peut correspondre à cette dynamique. »

Christian Paul a conscience du « divorce entre les intellectuels et le PS ». Il leur promet un retour de la part des socialistes, même « pour expliquer aux contributeurs les raisons pour lesquelles certaines propositions ne seront pas retenues ».

Mieux : une fois par mois, Martine Aubry en personne participe à une séance de réflexion. « Le Lab, poursuit le député de la Nièvre, ce n'est pas la République des experts. » En clair, le PS entend s'entourer pour se repenser :

« Le Laboratoire des idées, c'est ce double mouvement : mobiliser la recherche et les innovateurs sur le terrain. Avec aussi les collectivités locales, les fédérations socialistes, qui ont leur place dans ce travail de reconstruction idéologique. » (Voir la vidéo)


Autre difficulté : travailler avec les autres, tous les autres. A commencer par les cercles de réflexion existants, souligne Christian Paul :

« Le problème, c'est qu'il n'y a pas de vrais think tanks à gauche aujourd'hui en France, par manque de moyens, y compris pour la Fondation Jean-Jaurès ou Terra Nova. La gauche fait culturellement un tabou du financement des chercheurs par les entreprises. Alors que les vrais think tanks sont soit très liés à l'Etat, soit très proches des milieux d'entreprises, donc plutôt à droite. »

Tous les autres, cela veut aussi dire tous les courants du parti. Y compris les « royalistes » ?

« Si Sophie Bouchet-Petersen [conseillère de Ségolène Royal, ndlr] veut venir travailler au Lab, je l'embauche tout de suite ! Aujourd'hui, on a besoin d'avoir un PS en état de marche, fort. On ne va passer notre temps à attendre le messie. Si on ne fait pas ce travail, la dévitalisation du parti à l'oeuvre depuis 2002 ne fera que s'aggraver. »

Les groupes : tout sur l'économie, rien sur la sécurité

Le premier groupe à voir le jour, sous la houlette de Lucile Schmid (énarque, militante pour une VIe République et membre du comité de la revue Esprit), porte sur « La crise et comment s'invente le modèle d'après ». A une dizaine (les économistes Daniel Cohen, Maya Becache-Beauvallet, un jeune consultant anonyme…), ils tentent de définir les modèles de l'après-crise. Pour Christian Paul, c'est une clé essentielle :

« La crise a pris totalement à revers, à contrepied la droite française. Nicolas Sarkozy avait été élu pour moins d'Etat, moins d'impôts et moins de dettes, et sur ces trois fronts c'est l'inverse qui est en train de se produire. Les valeurs et les repères à droite sont aujourd'hui totalement perdus. (…)

Là nous avons un moyen de propulsion extraordinaire. A nous d'être à la hauteur de ce défi intellectuel et politique. » (Voir la vidéo)


Second groupe à éclore : « Diversité, égalité, solidarité », mené par Michel Wievorka, avec Louis-Georges Tin (Cran), Axel Urgin (Cour des comptes) et la députée Georges-Paul Langevin. Ici, il s'agit de repenser une sorte d'ordre juste, un point d'équilibre sur des questions (laïcité, communauté, diversité…) qui divisent profondément les partis. Michel Wievorka :

« Sur les dossiers techniques, le PS n'a pas de difficultés majeures. La difficulté, après l'effondrement du communisme et la crise actuelle, c'est d'être capable de proposer une vision intégrée, globale. Aujourd'hui, la nouveauté, c'est Obama. La gauche doit être capable de proposer une vision d'un autre monde. Le Lab doit apporter un cadre général d'idée pour porter un tel projet. »

Autres groupes déjà en activité :

  • Les enjeux méditérannéens
  • L'outre-mer
  • Le partage des richesses
  • La civilisation numérique
  • La ville globale
  • La France et l'Europe

En marge de ces groupes, le Laboratoire des idées a lancé le programme des « Innovateurs du quotidien ». Là aussi, les socialistes sont en pleine phase de lancement. Le but est de quadriller tout le territoire hexagonal, mais aussi de regarder à l'étranger, pour débusquer les micro-projets qui fonctionnent au niveau local et voir s'il est possible de les développer au niveau national.

Aucun groupe toutefeois sur la sécurité pour l'instant, même si le projet est dans les tiroirs. L'écologie ? « Elle est répartie entre plusieurs groupes. » Sans oublier deux groupes d'espionnage, baptisés « Observatoire Obama » et évidemment « Observatoire Sarkozy ». Emmanuelle Mignon, cheville ouvrière du sarkozysme en 2007, n'a pas souhaité commenter l'initiative.

Julien Martin et David Servenay

Photo : Martine Aubry à l'université d'été du PS en 2008 (Audrey Cerdan/Rue89).

Dessin de Chimulus

6 commentaires sélectionnés

Portrait de leo s

De leo s

noyaudecondensationdanslanébuleused... | 19H04 | 21/06/2009 | Permalien

L'objectif est de faire revenir les visiteurs du soir rue de Solférino. Sociologues, consultants, économistes ou philosophes. Tous les dix jours environ, ils se retrouvent par « groupe de réflexion », autour d'un animateur de débats. A quinze ou à moins, ils doivent permettre de sortir un projet idéologique cohérent.

Le meilleur dispositif pour se tenir à l'écart de la réalité sociale.
Un groupe de réflexion sans boulangers, maçons, mécaniciens, instituteurs et infirmières est voué à l'échec.

Portrait de nemo3637

De nemo3637

Déchoukeur | 19H33 | 21/06/2009 | Permalien

On est en train de vivre le crépuscule d'une certaine gauche, celle qui maintenait l'illusion d'être une alternative à la société telle qu'elle est.
Tout le monde s'est rendu compte que c'était faux.
Si l'on veut vraiment changer cette société, simplement arrêter un moment cette machine à broyer, ce sera autrement qu'en votant socialiste (ou autre chose).
Seule l'action sur le terrain, dans la rue, peut faire reculer la bête.
Et on se prend à souhaiter aux Français le dixième du courage du peuple iranien.

Portrait de lancetre

De lancetre

20H12 | 21/06/2009 | Permalien

Quand vote-t-on sur le traité de Lisbonne ?

Le PS ne redeviendra pas crédible tant qu'il continuera à approuver la construction d'une Europe des banques et des trusts, contre les peuples.

Portrait de Ech-picard

De Ech-picard

20H40 | 21/06/2009 | Permalien

Des idées ? des « think tank » ?
C'est pas cela qui manque au parti socialiste et à gauche.
En voici trois de plus :
http://la-forge.info/
http://www.gauche2012.org/
http://www.gaucheavenir.org/
et il y en a surement d'autres.
Le problème est de se faire entendre, d'écouter les autres, de comparer avec objectivités et de choisir sans rejet systématique, sans suivisme systématique en fonction de l'origine du propos.
Il y a du bon dans les idées que développent les militants du NPA, c'est la même chose pour le PC et le partie de Gauche, les socialistes et les verts.
Reste à mettre au point la synthèse (je sais c'est du langage de socialiste) ou quelque chose du même genre.
Il nous faudra de la concision et un sérieux état d'esprit démocratique.
Ne pas accuser par avance. Écouter, proposer, réfléchir, synthétiser.
A vos propositions ?
Quand au modem ? ? ? Qu'il fasse ses preuves !
A ! J'oubliais ! Que les jeunes s'expriment, les chômeurs, les intérimaires, les CDD, les CDI, ceux qui travail en 4X8, en open space, et pourquoi pas les patrons de petite boites de sous-traitance première victimes du désastre …..

Portrait de Morinières

De Morinières

21H36 | 21/06/2009 | Permalien

Le parti socialiste français, vitrine auto-proclamée de la gauche perpétuelle n'a pas vu, n'a pas compris les grandes évolutions des 20èmes et 21èmes siècles. Elle reste à la traîne telle un cycliste épuisé et poursuivit par la voiture balai. Loin devant elle, l'UMP, shootée à l'EPO et aux hormones de croissances lui bouffe ses idées, laboure le terrain social avec l'élégance d'une maîtresse sado-maso… et fait des doigts d'honneur aux contrôles anti-dopage.

C'est triste… et le pire c'est que je ne vois pas comment ça pourrait changer…

Portrait de guyome

De guyome

22H26 | 21/06/2009 | Permalien

Des idées, c'est bien. Mais des idées seules, ça ne sert a rien. Il faut aussi canaliser ( catalyser ? ) les gens. Si un programme est une condition nécessaire à la réussite politique, elle n'est pas suffisante. Le vrai problème, c'est que le PS représente, de plus en plus, une élite et une bourgeoisie des villes. Qui se sent encore représenter par le PS ? De moins en moins de monde…

Si l'UMP drague les dynamiques chefs d'entreprise, son fond de commerce ( l'immigration, la sécurité, l'Ordre. Le populisme, quoi. ) touche plus largement les classes plus populaires. À quand un mouvement populaire non-populiste ?

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