entretien 17/06/2009 à 10h18

Airbus A400M : « Un contrat irréalisable » selon Forgeard

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89

Lundi, dans la Süddeutsche Zeitung, le PDG d'EADS Louis Gallois a reconnu que le contrat de l'A400M avait été mal négocié. Le gros porteur militaire d'Airbus, dont le lancement a été paraphé en 2003, accumule les retards et avale les milliards. Eco89 a reccueilli les réactions des dirigeants d'EADS et d'Airbus en poste au moment de la négociation.

Philippe Camus, à l'époque coprésident d'EADS, nous a répondu n'avoir « rien à dire à ce sujet ». Son successeur à ce poste, Noël Forgeard, qui était en 2003 président d'Airbus, a répondu à nos questions.

Retour sur l'affaire A400M

En 2003, à la signature -intervenue au bout de trois ans de discussions-, les sept gouvernements participant au programme se félicitaient de la nouvelle approche consistant à établir un contrat commercial pour un projet militaire évalué à 20 milliards d'euros. Livraison prévue fin 2009.

Comme le note le journaliste de Libération Jean-Dominique Merchet sur son blog Secret Défense, ce contrat « était présenté alors, notamment par le ministère français de la Défense, comme un formidable progrès, l'entrée dans le monde merveilleux de l'économie de marché ».

En interne, le management la compagnie européenne d'aéronautique et de défense et celui de sa principale filiale, Airbus, se livrent à une violente bataille, Camus face à Forgeard.

Six ans plus tard, en 2009, la livraison est reportée sine die, Airbus a passé 2,6 milliards d'euros de provisions dans le programme, et l'actuel président d'Airbus, l'Allemand Thomas Enders, n'exclut pas un échec du programme A400M, en préconisant de l'annuler... Plusieurs des gouvernements participants envisagent d'aller se fournir ailleurs, tout en réclamant le paiement des pénalités de retards, évaluées à plusieurs centaines de millions d'euros. En cause, principalement, le moteur.

Rue89 : M. Forgeard, que vous inspirent les déclarations de Louis Gallois ?

Noël Forgeard : Je suis en accord avec ce qu'il a dit. Je n'ai pas participé aux pourparlers, puisque ce n'est pas Airbus qui a négocié le contrat de l'A400M, mais la division des avions de transport militaire d'EADS, basée à Madrid, sous la supervision des coprésidents d'EADS à l'époque, Philippe Camus et Rainer Hertrich. Cette négociation a été extrêmement difficile, et je ne tomberai pas dans la facilité de dire qu'il aurait été possible de faire mieux. Je n'ai pas les éléments pour dire si ça aurait été possible.

Qu'avez-vous su des conditions de cette négociation ?

Les gouvernements étaient schizophréniques. Ils ont annoncé un contrat commercial laissant toute lattitude à l'industriel, mais n'ont pas cessé d'intervenir. Les parties prenantes voulaient trop de ce contrat pour accentuer la diversification d'EADS vers le militaire. Dans le groupe, il y avait aussi des rivalités internes, il y avait différentes écuries.

Quelle a été l'attitude des gouvernements ?

Ils n'ont pas été très responsables. A l'origine du programme, les Britanniques disaient qu'ils ne voulaient pas d'avion, les Allemands qu'il pourraient peut-être en acheter aux Russes... Les Français étaient probablement les plus raisonnables. Il n'y a pas cessé d'y avoir des interférences. Ce contrat n'a donc pas du tout été un contrat civil normal.

« Peut-être qu'on n'aurait pas dû lancer ce programme »

Au stade de la réalisation, dans lequel j'ai été plus impliqué que dans la négociation, je voulais qu'on prenne le moteur canadien Pratt & Whitney. Mais les gouvernements ont opté pour un moteur européen, surtout les Britanniques qui défendaient Rolls Royce et les Français qui défendaient la Snecma, qui a fait un lobbying d'enfer. Résultat, aujourd'hui, le moteur est le principal problème. Les gouvernements ont imposé un contrat irréalisable.

Avez-vous des exemples d'erreurs commises ?

Les objectifs de quantité d'avions ont été réduits, ce qui aurait logiquement dû conduire à augmenter les prix, mais cela n'a pas été fait. Autre exemple, à la demande des Britanniques, l'indexation des prix n'a pas été faite sur le cours des matières premières, mais sur le PIB. En ce moment, ça doit dérouiller... Les Britanniques se posaient un peu en professeurs de contrats privés et ils avaient ce genre d'idées.

Quelles leçons tirez-vous du programme A400M ?

Dans de telles circonstances, je ne suis pas sûr qu'il aurait été possible de faire mieux. A posteriori, peut-être que la bonne décision aurait été de ne pas se lancer dans ce programme. Mais aujourd'hui, la pire solution serait de l'abandonner, il y a eu trop de temps passé et d'argent dépensé. Et il ne faut surtout pas en déduire que les programmes européens sont des gouffres : avec des gouvernements responsables, ça fonctionne.

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  • spleenlancien
    spleenlancien
    Que sont mes voisins devenus ?
    • Posté à 11h29 le 17/06/2009
    • Internaute
      Que sont mes voisins devenus ?

    J'ai cru comprendre, après lecture du premier lien, que le problème c'est qu'Airbus a l'intégralité du risque financier à sa charge...

    C'est vrai on aurait du, dans le cadre d'un contrat BIEN negocié,
    faire payer aux contribuables les risques, pour ensuite filer aux actionnaires les bénefs. le B A BA d'un capitalisme bien compris.

    edit : Si je croyais en Dieu, je les enverrais bien tous au diable ! !

  • philippe.edmond
    • Posté à 11h35 le 17/06/2009

    « Avec des gouvernements responsables, cela fonctionne ». Mais est ce possible dans le régime de post démocratie médiatique actuel ?
    L'élection de personnages aux préoccupations très bling bling et la gestion des pays par des élites soixante huitardes aux préoccupations étranges rendent difficile la venue de gouvernements soucieux de l'avenir.

  • YoshiL7
    • Posté à 13h03 le 17/06/2009

    Avec l'airbus A400M, ne serions nous pas en train de refaire le coup du rafale ? ah, encore un avion militaire... premier point commun... ; -)

  • Chev
    • Posté à 13h28 le 17/06/2009

    Pour celles et ceux qui osent, voici le lien de l'article de la Süddeutsche Zeitung : Lien

    Louis Gallois me paraît manifestement mal à l'aise, parfois laconique à la limite de la langue de bois : (l'accident de l'AF447) « est dû à une succession d'événements, mais nous n'avons aucune idée précise quant à la manière dont ils se sont enchaînés ».

    J'ai également l'impression lui arrive également de revenir sur ses propos ; peu après avoir affirmé que le carnet de production de l'A320 était « rempli jusqu'en 2010 », ce qui procurait à EADS un « tampon » sensé amortir la baisse des commandes, il explique que la stratégie actuelle consiste à « s'adapter à la situation, chaque fois qu'il nous est possible d'en avoir une idée précise ». En vertu de quoi l'avionneur a choisi de « ralentir la cadence de production des A320 et A380 au cours des derniers mois ».

    Je suis loin d'être un expert en stratégie industrielle, ni même en aéronautique. J'ai juste le sentiment que ces deux phrases sont contradictoires.

  • Ela
    Ela
    exrégionalisée à Paris
    • Posté à 16h53 le 17/06/2009
    • Internaute
      exrégionalisée à Paris

    Cela démontre à quel point il est difficile d'unifier les états européens autour d'un objectif commun. Chacun défend ses positions, ses intérêts.
    Le dindon de la farce, ça reste Airbus qui n'était même pas décisionnaire des choix stratégiques et opérationnels.
    Espérons que le projet aboutisse, Airbus en aurait bien besoin.