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Omar Bongo, Elf et la France : le pacte de corruption

Les intérêts français ont été pris à partie au Gabon par des manifestants contestant le soutien de Paris à Ali Bongo, proclamé jeudi président du Gabon. Des soldats français ont été déployés à Port Gentil, la capitale économique du Gabon, pour protéger le consulat de France attaqué par les protestataires. Pourquoi la France est-elle prise à partie ? Retour sur quelques éléments embarrassants.

Jacques Chirac, Omar Bongo et Denis Sassou-Ngesso inaugurent un mémorial à Brazzaville en 2005 (Philippe Wojazer/Reuters).

(De nos archives) Omar Bongo, corrupteur ? Le Gabon, émirat pétrolier ? Les campagnes électorales financées par des fonds africains ? Vous n'y pensez pas bonnes gens ! Face aux dénégations multiples des hommes politiques, de Jacques Chirac à Nicolas Sarkozy, en passant par le timide Parti socialiste, Rue89 exhume quelques courriers du Vieux sage, époque Elf-Aquitaine. Souvenirs, souvenirs…

Le « protocole Guillaumat » des années 1970

Le pacte de corruption date des années 70 et s'appelle le « protocole Guillaumat ». Du nom de ce grand commis de l'Etat, homme du renseignement, nucléocrate et surtout architecte de l'empire pétrolier tricolore. Conséquence directe des chocs pétroliers qui ont vu de petits états africains devenir en quelques mois des magnats de l'or noir, le système consiste à rendre opaques les revenus du pétrole pour alimenter les caisses noires du chef de l'Etat.

Il existe alors trois mécanismes distincts :

  1. les « bonus » versés dans la phase exploratoire de la recherche pétrolière, jusqu'à plusieurs dizaines de millions de dollars par an ;
  2. les « abonnements », soit la part prélevée sur chaque baril de brut commercialisé, environ un dollar par baril ;
  3. les « préfinancements », prêts gagés sur la production à venir, avec la caution d'Elf, sur lesquels sont prélevés de 1 à 3% de commissions en jouant sur des différentiels de taux d'intérêts.

Un système inventé par les Saoudiens et récupéré par Bongo

Précision : ce système n'a été inventé ni par les Français ni par Omar Bongo, mais par le grand ministre du pétrole saoudien que fut le Sheikh Ahmed Zaki Yamani. Le président du Gabon va avoir l'intelligence d'adapter à son petit pays ce grand système de corruption internationale.

Téléchargez le documentAinsi, dans les deux premières lettres de 1987 et 1991 que nous dévoilons, le président Bongo fixe pour Elf Gabon le montant de l'abonnement :

« Nous vous autorisons à verser à votre société de commercialisation ELF TRADING S.A. la somme de US dollar 1 par baril produit au Gabon par vos sociétés ELF GABON et SNEA. Ces versements, qui se feront sur une base trimestrielle, sont des charges déductibles (un dollar/baril). »

Cet argent est ensuite reversé sur le compte personnel d'Omar Bongo à la Fiba (Banque française intercontinentale), la banque partagée par la famille Bongo et Elf, ou à une Anstalt (société offshore) au Lichtenstein. Pourquoi le Lichstentein ? Claude Gosselin, chargé de la comptabilité occulte d'Elf, répond ainsi aux juges qui enquêtent sur le groupe pétrolier :

« Parce qu'il s'agit d'une tradition initiée de longue date, qui a donné entière satisfaction aux bénéficiaires par son opacité et ses secrets. »

L'argent de la corruption est défiscalisé en France

Détail : l'argent de la corruption est défiscalisé, tant au Gabon qu'en France, comme en atteste l'instruction N°1 -non datée- signée par Philippe Jaffré, nouveau président balladurien d'Elf à partir d'août 1993.

Téléchargez le documentLe fonctionnement de la caisse noire gabonaise est très codifié. Il concerne une poignée d'hommes au sommet de la direction d'Elf, où le « monsieur Afrique » André Tarallo, joue le rôle de grand argentier :

« M. Tarallo reçoit les instructions des présidents du Gabon et du Congo et, pour leur exécution, adresse à M. Gosselin une note signée de lui. M. Gosselin procède alors au versement des fonds aux bénéficiaires désignés qui ne doivent en aucun cas être des résidents français. »

Rien n'empêche les « bénéficiaires » de reverser leurs pots-de-vin à qui ils veulent… Notez qu'en 1993, le président du Congo est Pascal Lissouba, le tombeur de Denis Sassou N'guesso qui reviendra au pouvoir en 1997.

Un système privatisé à partir de 1994

Fort de la réussite de ce système, Omar Bongo décide de « privatiser » le système en déléguant à deux hommes de confiance la responsabilité de la « gestion du compte dans lequel seront versés les frais commerciaux ». Le premier est André Tarallo qui, tout en conservant la fonction de président d'Elf Gabon, a quitté la direction d'Elf. Le second est son conseiller personnel pour les affaires pétrolières, Samuel Dossou Aworet.

Au même moment, le 13 décembre 1996, il écrit à Philippe Jaffré pour confirmer le montant des « abonnements » négociés : Téléchargez le document

« Nous vous confirmons que les montants qu'il convient de prélever pour les frais commerciaux sont d'environ dix millions de dollars US par trimestre. »

Enfin, dans un dernier courrier non daté mais postérieur aux deux autres, le président du Gabon donne pour instructions à ces missi dominici de liquider « Elmora, Versima, Ferana », trois de ses « Anstalten » personnelles.

La curiosité persistante des magistrats de l'affaire Elf, en particulier celle de Renaud van Ruymbeke qui a décortiqué l'audit financier du juge suisse Paul Perraudin, va les conduire à perquisitionner la Fiba, avenue Georges V. La banque est cambriolée quelques jours plus tard, puis fermée au bout d'un mois. Toutes les archives ont été nettoyées. Trop de noms sur les bordereaux de compte…

Photo : Jacques Chirac, Omar Bongo et Denis Sassou-Ngesso inaugurent un mémorial à Brazzaville en 2005 (Philippe Wojazer/Reuters).

Article republié le 04/09/2009 à 8h30.

7 commentaires sélectionnés

Portrait de WeWillWin

De WeWillWin

Indécise | 11H10 | 15/06/2009 | Permalien

Je pensais au liechtenstein, cité dans l'article, et aux autres pays qui se chargent de faciliter les trafics et magouilles de grandes envergures : s'ils n'existaient plus… nos sociétés auraient beaucoup moins de risques de dysfonctionnement.

Portrait de Polyblogue

De Polyblogue

Citoyen | 11H26 | 15/06/2009 | Permalien

Bravo pour cet article, le sujet reste encore tabou pour de nombreux journalistes. Le manque de documents et l'accès difficile aux archives (accentué avec les lois récentes) rend le travail sur le sujet compliqué.

Il serait intéressant de savoir ce qu'il en est aujourd'hui (y a t-il encore des partis et personnes en France qui continuent a percevoir de l'argent / cadeaux) et comment ça va évoluer avec la mort de Bongo. L'éviction de Jean-Marie Bockel qui avait pris au mot les discours de rupture, remplacé par le très conciliant Alain Joyandet n'est pas très positive.

http://polyblogue.fr

Portrait de Mister K

De Mister K

Arpenteur | 11H56 | 15/06/2009 | Permalien

Article très intéressant.

Bonne chance à n'importe quel nouveau président qui pourrait avoir l'intention naïve de supprimer / réformer un tel système de financement !

A part peut être officialiser la chose en instituant un financement clair par l'état des partis politiques ? Mais alors quels partis et sur quelles bases ?

Et/Ou renforcer le rôle et les moyens des juges, de la Cour des comptes et des chambres régionales des comptes … mais c'est plutôt mal parti…

Qu'est-ce qu'une démocratie ?

Portrait de Kereven

De Kereven

11H50 | 15/06/2009 | Permalien

La seule chose qu'un homme politique est en mesure de faire très correctement, c'est la corruption. Je ne veux pas dire par là tous pourris, il y en a bien deux ou trois de sérieux, mais en dehors de Bongo, il faut voir le nombre de rond-points électoraux, de déviations inutiles et autres plans d'urbanisme ou de construction pour se rendre compte que le fric tombe très régulièrmeent dans les comptes des partis et du personnel dévoué.
Omar Bongo n'a été qu'un petit contributeur, comme les géants du BTP et autres très grosses boites qui ont le pouvoir d'être persuasives.
La seule chose de certaine, c'est que la relève d'Omar sera très favorable à la FrancAfrique, du moins la France y veillera, on arrête pas un si bon système.

Portrait de Mandrin

De Mandrin

16H32 | 15/06/2009 | Permalien

Je ne suis pas sûr que tout le monde ait compris votre fine très fine allusion alors on va décoder pour ceux qui n'auraient pas compris.

Eva joly s'est bien gardée de lever ce tapis : elle a préfèré compter les arbres dans le parc de le Floch Prigent que d emettre en tôle tarallo qui avait piqué pludss de 200 MF…

Les naîfs, les ingénus, ceux qui croient ce qu'on leur raconte pensent que Jeanne d'Ard (pardon E. Joly) n'avait qu'un objectif dans l'instructuion de l'affaire Elf : que la justice passe et qu'elle soit la même pour tous.

Et bien on va les décevoir : E. Joly a choisi ses cibles et le plus élementaire bon sens permet de comprendre que les gros gros poissons elle les a soigneusement ignorés.

Comme disait avec humour un journaliste : E. Joly qui n'a trouvé avec sa copine Wieschniewsky en 4 ans d'instruction dans 40 ans de magouilles d'Elf qu'une paire de Berlutti à 12 KF…

Vous remarquerez que l'article cite Van Ruymbecke et est très évasif sur Jeanne d'Arc….

Portrait de Papycool

De Papycool

graphiste | 19H23 | 15/06/2009 | Permalien

Décidément, vous ne laisserez pas cet homme tranquille. Regardez bien le joli pays ou vous vivez et vous y verrez à quelque chose prêt les même choses. Un sprinter noir disait un jour « Nous les noirs, nous sommes les meilleurs du monde. » et son entraineur de lui répondre : « Oui mais vos entraineurs seront toujours des blancs….. » C'est la même chose pour le président Bongo. Il n'a fait que suivre l'exemple des blancs. Alors par pitié, laissez le dormir en paix .

Portrait de piecam

De piecam

trav_ind | 09H57 | 04/09/2009 | Permalien

Précision.
Le système mis en place par Sheikh Ahmed Zaki Yamani n'est qu'une adaptation de la « kafala » (en français : sponsoring) à l'industrie pétrolière et c'est parfaitement légal, même obligatoire, en Arabie et dans les pays du Golfe.
Ça fonctionne en trois points :
1) Une somme forfaitaire touchée par le « kafil » pour l'installation de l'entreprise dans le pays hôte.
2) Le « kafil » intervient pour l'obtention de marchés et perçoit une contrepartie indexée sur le montant global - en français, pot-de-vin.
3) Enfin, le « kafil » est directement associé au capital de celui dont il « garantit » la présence. Il percevra alors des rémunérations au prorata du chiffre d'affaires, les bonus.

J'insiste ; c'est légal et on peut comprendre les difficutés des entreprises françaises pour consilier Droit français et Droit local.

Dans les pays du Golfe, l'État-sponsor redistribue une partie de cette rente et il apparait comme un État-providence : medecine gratuite, pas d'impôts et pratiquement pas de taxes…
Dans le cas du Gabon, quand le président confond les caisses de l'État et sa cassette personnelle…

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