Témoignage 10/06/2009 à 10h11

RSA : « Même en Pologne on voit pas ça »


Je sors de la Caisse d'Allocations Familiales de Roubaix.

Un préfabriqué a été rajouté sur le trottoir avec un sigle RSA gros comme celui d'une station service. La salle d'attente de la CAF de Roubaix, c'était autant de sièges qu'un cinéma d'arts et d'essais, avec un distributeur de tickets d'attente et des moniteurs pour vous appeler aux guichets/parloirs sécurisés.

Le distributeur de tickets a été supprimé. Les sièges ont été démontés. A la place : une file d'attente, comme au bon vieux temps. Une heure après l'ouverture, elle déborde déjà sur le trottoir. 1 heure et 12 minutes d'attente debout, j'ai compté trois femmes enceintes, une trentaine de personnes de plus de 70 ans, une dizaine de poussettes et autant d'enfants de moins de six ans, pour la demi-douzaine de sièges qu'on a laissé dans les coins.

La queue déborde des barrières et s'entortille à la porte. A l'entrée, un agent administratif, les traits tirés, navigue parmi les arrivants et réoriente ceux qui viennent pour le « test RSA » vers le préfabriqué voisin, donne quelques explications. Il reste calme, courtois et pédagogue malgré l'agacement général, et fait aussi office de vigile. Est-ce un hasard ? Il est de type nord-africain et bodybuildé.

Sur chaque visage à l'entrée, la même sidération devant cette queue effrayante, la même hésitation. Une personne sur trois rebrousse chemin. Personne ne vient ici pour le plaisir de la visite, pourtant.

Tous les quarts d'heure, un impatient tente de se faufiler dans la queue. Certains s'énervent, d'autres tentent de se raisonner les uns les autres : « On est tous dans la même M..., chacun son tour..., moi aussi je suis là depuis une heure... ». L'agent d'accueil a trouvé un siège à une octogénaire tremblotant sur sa canne, elle se lève pour
proposer sa place à une femme enceinte essoufflée.

J'entends : « Même en Pologne, on ne voit plus des choses pareilles » ; « J'étais au RMI, ils disent que ça passe automatiquement au RSA mais au téléphone, ils ont dit que je devais venir quand même » ; « Je suis venu hier, j'ai cru qu'il y aurait moins de monde à l'ouverture aujourd'hui, et en fait c'est pire ».

Certains sont philosophes, se font des politesses, échangent des plaisanteries. D'autres ont l'air blasés, soumis à leur sort. Chez certains, on voit l'agacement se muer en colère contenue. Dans ma tête, j'entends la chanson de Brel « Au suivant ! ».

Les portes des guichets/parloirs sont laissées ouvertes, ça débite. Les conseillers, qui ne peuvent qu'être entre l'ordinateur et l'allocataire se prennent une heure de montée en pression dans la gueule, toutes les cinq minutes.

Entre chaque « Au suivant », ils n'ont que quelques secondes pour prendre une respiration, forcer un sourire poli pour un nouveau « Bonjour Monsieur ».

Ils étaient en première ligne devant la pauvreté, les voila au front devant la misère, fantassins au garde à vous sous la mitraille, interdits de battre en retraite. Le bouclier social s'est retourné, l'étage supérieur de la CAF est étanche.

J'ai fait mon heure et douze minutes de queue pour poser une signature réglementaire au bas d'un formulaire inutile. J'ai épilogué au minimum. J'ai dit à la conseillère : « Je suis dans la m... mais je ne suis pas sûr que je préfèrerais être à votre place, est-ce qu'il y a une pétition qui tourne ? », désignant la foule agacée derrière moi.
Elle m'a répondu : « Je ne vous découragerais pas de faire un courrier ».

Le voici, parce que je ne pense pas informer l'étage supérieur et étanche de ce qui se passe en salle d'attente, et qu'on n'y verra pas d'autre caméras que la vidéosurveillance.

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  • Shibori
    Shibori
    (variable)
    • Posté à 11h24 le 10/06/2009
    • Internaute
      (variable)

    Avis d'incriminer la CAF (ou les étages supérieurs de la CAF, bien joué la formule pour ne pas taper sur les camarades travailleurs) il faudrait peut être s'informer sur la façon dont le RSA a été mis en place.

    Faire le constat de la catastrophe c'est bien, pointer des coupables de façon aussi légère que vous le faîtes, c'est lamentable. Pour info, aucun moyen n'a été attribué pour la mise en place du RSA, et ça fait des mois que les CAF préviennent qu'elles ne pourront être prêtes à temps faute de moyens.

    Bref, encore un qui se trompe de cible. Dommage, le reste de l'article est bien foutu.

  • Enki
    Enki répond à Shibori
    Auteur(e) de l'article
    • Posté à 12h31 le 10/06/2009

    Oui (merci), pour pointer les responsables, il faut monter très haut dans les étages, et le premier est déja étanche.
    Sur place, l'usager tend à n'avoir que l'agent de service public en face de lui à pointer comme coupable.
    Ainsi, les conditions d'accueil de l'un et de travail de l'autre sont volontairement dégradées.

  • Sarko...file
    Sarko...file répond à guerzit-
    • Posté à 12h45 le 10/06/2009

    Exactement ! Vivant actuelement en Pologne, les prejuges sur l'Europe centrale (les Polonais n'aiment pas qu'on les englobent dans l'Europe de l'Est) ne tiennent plus ! A tel point que je ne sais plus quel est le pays riche et celui en devellopement

    En tout cas vu d'ici la France ca a l'air d'etre un joyeux bordel, etant futur chomeur...euh je veux dire, que je vais finir mes etudes, le retour en France ne m'attires pas plus que ca !

  • kkadim
    • Posté à 21h15 le 10/06/2009

    je me dois de remercier l'auteur de l'article : pour une fois on ne s'attaque pas idiotement aux agents en premiére ligne ( qui sont comme tous les êtres humains parfois de parfaits idiots, parfois des gens superbes ). j'ai pratiquement toujours travaillé dans des « quartiers populaires », et franchement c'est dur. par exemple récement un pére vint au guichet, il y avait, en retrait son fils, et plus loin sa femme. c'était vendredi soir ; il travaille sur des chantiers et sa boite ( il est en intérim) lui avait remis un chéque. il y a peu il pouvait encore l'encaisser en liquide, immédiatement. nous avions l'habitude de ces travailleurs arrivant sur le coups des 6 heures. c'était parfois moins de 100 euros, mais celà permettait de faire les courses pour le week-end. et puis ON décida que ce n'était pas « sécurisé ». et donc ce fut supprimé ( certaines mauvaises langues osérent affirmé qu'en fait ce n'était pas rentable tout simplement ). donc ce pére avait son chéque. je ne pus le lui payer ( eh oui le beni oui oui de l'informatique pour qui la machine apporte le progrés oublient que souvent il apporte le flicage et le blocage : rien ne peut se faire hors de l'ordinateur, nos dirigeants connaissent leurs agents et savent que nous filoutons dés que possible ). bref rien à faire, je consulte son compte : 65 centimes.
    un petit silence
    je sais ce qu'il va me demander ( ce n'est pas la premiére fois que je me retrouve dans cette situation ). je lui dis que l'on peut retirer les 65 centimes.
    il accepte.
    je fait l'opération mécaniquement. le minimum de mots. il n'y a rien à dire, je le sais, il le sait.
    et derriére le gamin, 6-7 ans qui ne comprends pas tout.
    et encore un silence tandis que je lui tends les piéces.
    alors il me dit « lundi le chéque sera peut être débloqué ».
    je lui réponds qu'il faut deux jours, sans compter les week end. puis j'ajoute que peut-être oui lundi...
    nous savons tous les deux que le chéque ne sera disponible que le mercredi suivant. mais il fallait bien dire quelque chose.

    et la petite famille part.
    déjà un autre client. mais moi j'ai toujours le gamin qui attend derriére son pére dans la tête. aujourd'hui encore.

    il ne s'agit pas de pleurer sur ma petite personne : ma vie, même médiocre, m'offre quelques réconforts qu'eux n'ont pas, je le sais. leur situation est éffarante. et puis j'aime travaillé avec cette population, moins vicieuse que celle des quartiers plus huppés prompt à faire jouer leur relation et qui vous traite en larbin.
    mais je fatigue. surtout que depuis deux ou trois mois, la pauvreté qui est assez courante se transforme en misére pure.