tribune

« Barack », en hébreu comme en arabe, signifie « bénédiction »

Le discours du Caire de Barack Obama est un tournant historique, sans nul doute, et il appartient au génie de cet homme et de l'équipe dont il s'est entouré d'avoir une fois de plus prouvé que l'histoire était un devenir, non la répétition écœurante d'idées reçues et de préventions débilitantes.

Même s'il faudra sans doute attendre quelques décennies avant qu'un dirigeant arabe ne manifeste la même lucidité, la même équanimité devant les torts commis et les plaies encore ouvertes, il était temps qu'un dirigeant occidental s'exprime de cette manière, et Barack -un nom dont la racine signifie « bénédiction », en hébreu comme en arabe- l'a fait. Il a aussi ouvert, pour la première fois aussi clairement, des questions auxquelles nous devons tous répondre.

Israël est né sur des bases sujettes à polémique, mais quel Etat ne s'est pas édifié ainsi ?

La création de l'Etat d'Israël en 1948 n'a pas été uniquement une réaction à la tuerie anti-juive déclenchée par les Nazis et leurs complices de toutes nationalités (y compris « palestinienne », si le mufti de Jérusalem de l'époque pouvait se targuer de cette dénomination, et remarquons qu'il ne l'a pas fait. A l'époque, ce terme n'existait pas, mais le soutien à l'entreprise d'extermination nazie était hélas bien réelle).

Nombre de commentateurs ont soutenu que Barack Obama, dans son discours du Caire, a directement lié la naissance d'Israël à l'Holocauste, mais pour ma part je ne peux croire qu'il ait eu une vue aussi réductrice de l'histoire. Ce qu'il a tenté de dire, c'est que cet Etat est né sur des bases difficiles, contestées, sujettes à polémique, mais quel est l'Etat qui ne s'est pas édifié ainsi ?

Encore ajourd'hui, des entités étatiques aussi anciennes et avérées que l'Espagne sont soumises à des revendications, des remises en cause, des dénégations qui, heureusement, n'ont pas atteint la violence que la contestation de la simple existence d'Israël revêt tous les jours, qu'elle soit physique ou fantasmée (il n'y a que la France pour accueillir des aberrations telles que la sinistre « Liste antisioniste » aux élections européennes, mais bon, c'est bien le pays qui a envoyé la romancière Irène Nemirovsky à la mort).

Dire qu'Israël existe seulement à cause de la Shoah est une aberration qui nourrit encore aujourd'hui l'antisémitisme le plus virulent, mais aussi les secteurs les plus négatifs de la société israélienne. La pulsion de refonder l'ancien Israël sur les lieux de sa création millénaire a toujours existé, même si elle n'a pris sa forme « rationnelle », politique, « sioniste » qu'au moment de la débâcle des grands ensembles colonialistes. Et c'est avant la barbarie nazie, quand l'aire géographique de l'ancien Israël restait indéfinie, que la question se pose : y a-t-il eu une « nation palestinienne » désireuse d'acquérir son indépendance, et le manifestant ouvertement avant ou parallèlement au projet sioniste d'un « nouvel Israël » ?

J'ai cherché partout, mais cela m'a échappé. T.S. Lawrence, « Lawrence d'Arabie », assurément l'Occidental le plus lucide sur ce qui se passait alors dans la région, ne le mentionne jamais. Dans la conscience musulmane de l'époque, Jérusalem était alors une bourgade, et les habitants de la région une quantité négligeable. Ce constat n'a rien de négatif, d'ailleurs : qui, parmi les juifs d'Europe, pensait à la communauté juive végétant à Jérusalem depuis des siècles, survivant aux multiples invasions chrétiennes et islamiques ?

Combien d'expropiations les juifs vivant dans la sphère musulmane ont-ils subi ?

Dans le processus de la re-création d'Israël en ce lieu que d'aucuns tiennent à toute force d'appeler la Palestine mais qui a eu bien d'autres noms dans l'hsitoire, il y a eu en effet des déplacements de population, des expropriations de terrain. Mais, et c'est un aspect de ce douloureux processus historique que Barack Obama n'a hélas pas souligné assez clairement, combien de déplacements et d'expropiations les juifs vivant dans la sphère musulmane ont-ils subi en retour ?

Pourquoi l'exil massif des juifs d'Algérie, du Maroc, de Tunisie, de Lybie, d'Egypte, d'Irak, du Yémen, d'Iran, du Caucase, du Liban, de Syrie, s'est-il produit à cette époque ? Parce que quelques zélotes de l'Agence juive les avaient convaincus de quitter leur terre ancestrale ? Non, parce que l'islamisation de ces territoires en pleine mutation leur avait rendu la vie impossible. Parce que ces pays neufs, qui revendiquaient leur religion d'Etat avec une virulence « révolutionnaire », ne voulaient pas de « leurs » juifs. Cela, je l'ai vu et vécu.

La ferme de mon arrière-grand père, qui était plus Berbère que n'importe qui, même s'il s'exprimait aussi bien en arabe qu'en français, a été brûlée. Mon père, qui avait soutenu l'indépendance de l'Algérie et avait été chargé de mettre en place le système de santé publique à Constantine, a dû quitter le pays de ses ancêtres après des menaces de mort, et une vie devenue intenable. C'est une triste réalité qui reste oblitérée jusqu'à ce jour, et que Barack Obama a certainement en tête même s'il a choisi de ne pas la mentionner dans son discours.

Pour créer son propre Etat, il faut commencer par reconnaitre le voisin

J'ai vécu en Israël, en tant que correspondant de presse. J'y ai de la famille. J'ai habité dans la vieille ville de Jérusalem, à des moments d'extrême tension. Je n'ai jamais pensé que le monde arabe était collectivement responsable du parcours aberrant que ma famille, enracinée en Algérie depuis des siècles, bien avant l'invasion française, avait dû suivre. J'ai été à l'écoute des revendications palestiniennes, professionnellement et personnellement. Mais je ne cesse de m'interroger : y a-t-il une prévention fondamentale du monde musulman contre le fait que des juifs puissent vivre librement, sans statut de « dhimmis », de « protégés », et même en ayant l'audace d'avoir leur propre Etat ?

Tant que les élèves de Cisjordanie et de Gaza étudieront des cartes du Moyen-Orient sur lesquelles Israël n'apparait même pas, comme je l'ai vu de mes propres yeux dans maintes écoles de la région, la négation de l'autre l'emportera, avec son cortège de folies et de meurtres. Pour créer son propre Etat, il faut commencer par reconnaitre le voisin. C'est un BA-ba que ni le Fatah ni le Hamas n'ont été capables de comprendre après des décennies de violence, d'assistance internationale et de subventions dilapidées. Et quant au « droit du retour », il est peut-être encourgeant qu'il soit si constamment invoqué : pour l'instant, ni moi ni nombre de mes amis musulmans, ne penseraient revenir dans ce cauchemar qu'est devenu l'Algérie. Mais cela aussi changera. Un jour.

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Portrait de thierry reboud

De thierry reboud

Fan-club à kk, carte n° 1 | 20H19 | 07/06/2009 | Permalien

S'il suffisait, pour avoir du génie, de prouver que l'histoire est à venir, on peut parier que la chose serait une denrée moins rare qu'elle ne semble l'être. Pourtant, soutenir qu'un événement est un tournant historique à peine une semaine après qu'il s'est produit, voilà qui manifeste une confiance un peu candide, surtout si l'on considère que l'événement en question est un discours dont, par nature, les effets (s'il doit en produire ) ne se feront sentir que de manière lente et peu perceptible. Tout au plus peut-on constater que le discours du Caire d'Obama indique qu'un nouveau regard est porté par la plus grande puissance, ce qui n'est déjà pas si mal.

Pour tout dire, je me pose des questions sur l'ensemble du texte dont je me demande s'il ne ressortit pas tout simplement de l'apologétique obamaniaque à tendance publicitaire, voire carrément propagandiste. Franchement que Barack signifie bénédiction en arabe et en hébreu, que voulez-vous en tirer ? A ce compte-là, on pourrait tout aussi bien rappeler que Benoît signifie Barack en français qu'on ne serait guère plus avancé, sauf à téléphoner d'urgence au Vatican.

Quant au développement sur l'histoire de la fondation d'Israël, il n'est pas plus que la énième livraison orthodoxe sur ce thème, et fonctionne d'autant mieux qu'il tord les arguments opposés pour les rendre compatibles avec la démonstration. Par exemple, à part quelques esprits simplets (qu'on trouvera à n'en pas douter prochainement dans ces commentaires, bonjour Soh), on ne soutient plus que marginalement qu'Israël existe seulement à cause de la Shoah. En revanche, et c'est tout simplement une évidence démographique reconnue dès 1948 par Ben Gourion lui-même, ce sont les conséquences de la Shoah qui a fourni l'important flux de réfugiés et qui a indirectement apporté la masse de population nécessaire à la survie de ce qui, sans cela, ne serait resté qu'un foyer vivotant péniblement.

Quant à la conclusion, c'est carrément du grand art. Les Palestiniens de Cisjordanie ne font rien d'autre que ce qu'ont fait avant eux (entre autres multiples exemples) les Juifs sionistes dans l'Europe dues 19 et 20èmes siècles : ils façonnent une mythologie nationale. (En cas de besoin, je précise que mythologie ne signifie pas ici mensonge, mais récit cohérent.) Ce type de récit national est aussi indispensable pour créer une nation que le territoire sur lequel on veut l'établir. Notons simplement que les Palestiniens vivent sur un territoire qu'ils n'ont pas quitté depuis plus longtemps que l'immense majorité de ceux qui ont créé Israël et qui sont ensuite venus le développer : ce n'est déjà pas si mal.

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