Entretien 03/06/2009 à 20h46

Quand le consommateur travaille gratis sans le savoir



Un client scanne les achats dans un magasin Tesco à Compton (Danny Moloshok/Reuters)


Régler ses achats à une caisse automatique, suivre les instructions d'une boîte vocale pour changer de forfait téléphonique, enregistrer ses bagages : le consommateur travaille à l'oeil sans le savoir. C'est la thèse de Marie-Anne Dujarier, sociologue et auteur de l'étude « Le Travail du consommateur » (La Découverte, 2008), qui analyse ce phénomène pour Rue89.


Quels sont les raisons qui poussent les entreprises à faire travailler les clients ?

Je pars de l'observation que les entreprises demandent de plus en plus au consommateur de coproduire ce qu'il achète. Je parle de « travail » à partir du moment où la tâche qui lui échoit suppose une implication physique ou cognitive, qu'elle est inscrite dans un rapport social et enfin, qu'elle crée de la valeur pour l'actionnaire.

Quelles formes peut prendre ce travail du consommateur ?

On peut en distinguer trois :

  • C'est l'externalisation de tâches rendues très simples vers le consommateur. Ceci est surtout visible dans l'extension du self-service : pompes à essence, caisses automatiques dans les gares ou les cinémas, self scanning... La plupart du temps, le client est contraint ou fermement incité à les utiliser.
  • Le fait de faire appel à l'envie que les gens ont de travailler, même bénévolement. Il s'agit de capter dans la foule, des oeuvres, des données, des idées, des productions dans un but lucratif. Il s'agit typiquement des vidéos sur Youtube, ou des informations abandonnées sur Facebook, comme de la participation à des tests de produits... Ici, le consommateur vient travailler de lui-même, pour le sentiment d'utilité, la quête de reconnaissance et la socialisation que procure l'activité.
  • Le travail d'organisation : il s'agit des efforts que doivent déployer le consommateur pour résoudre les contradictions créés par le marketing, qui le traque et le fait « roi » simultanément.

Qui gagne, qui perd à ce système de coproduction ?

Pour les entreprises, les consommateurs sont vus comme une main d'oeuvre gratuite, abondante et parfois enthousiaste à la tâche. La relation de service réapparaît cependant parfois, lorsque les gens ont trop de difficultés à faire le travail. Mais ce retour est le plus souvent payant, en temps ou en argent.

En ce qui concerne les clients, c'est d'abord une question de compétence : ceux qui sont capables de se débrouiller avec les systèmes y trouvent un important bénéfice objectif et subjectif. Ça va vite, c'est parfois moins cher, c'est même parfois agréable à faire...

En revanche, l'incapacité à accomplir la tâche peut être vécue négativement. Dans ce cas, la technologie est mise en accusation plutôt que l'organisation du travail.

Par exemple, lorsqu'une consommateur appelle un répondeur pour résoudre un problème technique et qu'il échoue à trouver une solution à son cas, c'est généralement contre celui-ci qu'il s'insurge, plus que contre l'organisation du travail qui lui impose d'effectuer cette réparation lui-même, avec un automate.

Quelles catégories de la population sont les plus susceptibles d'être exclues par ces nouveaux dispositifs ?

Contrairement à ce que l'on pense, le critère discriminant est moins l'âge que la classe sociale : un cadre retraité, par exemple, pourra être plus à l'aise qu'un jeune homme qui n'a pas eu d'occasion de se former à l'informatique, par exemple.

Il y a aussi la question de la compréhension même de la logique de la tâche à accomplir, et la maîtrise des présupposés culturels et langagiers : quelqu'un qui n'a jamais pris le métro à Paris, peut-il comprendre ce que lui dit la machine lorsqu'elle lui demande de présenter son « pass Navigo » ?

Enfin, l'illettrisme est évidemment un problème pour réaliser toutes les tâches qui passent par de l'écrit. De nouvelles situations de handicap apparaissent donc ici.

Quel est le bilan social du travail des consommateurs ?

Les entreprises cherchent à réduire la masse salariale. Néanmoins, la coproduction peut aussi entraîner le développement de nouveaux emplois dans le champ de la conception et de la maintenance des systèmes experts, comme ce fut le cas dans l'automatisation du travail en usine ou dans le tertiaire. De plus, les tâches de contrôle qui ne sont pas prises en charge par la machine et par le consommateur, mènent à multiplier les postes de vigiles.

Peut-on envisager une action en justice d'un consommateur pour « travail dissimulé » ?

Cette expression juridique a été employée a propos d'une forme spécifique de travail du consommateur : la téléréalité. Selon moi, on peut bien parler de travail concernant les acteurs amateurs dans ce cas.

Ils sont des téléspectateurs qui coproduisent une émission. De là à appliquer cette expression aux autres formes de coproduction... pour l'instant, aucune action collective n'a été intentée contre ces pratiques.

Et à ma connaissance, les associations de consommateurs ne sont pas encore emparées de la question de ce point de vue. Notons que des sites Internet mettent en place des petites rémunérations, au statut incertain, pour attirer les meilleurs contributeurs.

La crainte que ces dispositifs ne mènent à une déshumanisation de la consommation vous semble-t-elle justifiée ?

Il faudrait préciser ce qu'on appelle « déshumanisation ». Le développement technique, par exemple, est tout ce qu'il y a de plus humain ! En outre, l'automatisation n'est pas directement corrélée à la suppression des relations sociales.

Par exemple, dans certains pays, des agents se tiennent près des caisses automatiques pour aider les clients à remplir leur sac. Les relations sociales peuvent être très correctes en dépit, et même grâce aux machines. C'est l'organisation du travail, résultat d'un rapport social, qui encadre la qualité des relations entre les hommes dans ces situations de consommation.

Le Travail du consommateur de Marie-Anne Dujarier - éd. La Découverte - 246p., 17,10€.

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  • Don
    Don
    • Posté à 21h58 le 03/06/2009

    Et vous ne parlez pas d'Ikea ?

  • DBL8
    DBL8 répond à Don
    Retraité
    • Posté à 22h54 le 03/06/2009
    • Internaute
      Retraité

    Chez Leroy-Merlin de Rosny, il le font pour 2 caisses depuis env. 2 ans.
    Cela n'a pas beaucoup de succès, nombreux sont les clients qui préfèrent attende et passer à une caisse avec caissière. Dont MOI !
    De plus il y a une personne qui surveille pour aider les clients qui ont des difficultés.

  • Jérôme Garric
    Jérôme Garric
    Face à l'écran
    • Posté à 05h49 le 04/06/2009
    • Internaute
      Face à l'écran

    Il me semble que vous ne parlez pas du tri sélectif. Il est vrai que le tri sélectif est paradoxalement moins appliqué dans les grands villes comme Paris et c'est certainement regrétable...Cependant, outre le côté « écologique » de cette activité, il faudrait la rajouter à la liste du travail gratis... : tri à domicile, stockage, transport, mise en container... tout cela prend pas mal de temps et de place...

  • Gandijyn
    • Posté à 10h36 le 04/06/2009

    - remplir tous les documents administratifs à domicile, et non plus au guichet (style : télé-déclaration, commande, paiement, ...)
    - prendre de la monnaie au DAB, et non plus au guichet
    - construire en kit, maison en bois, chalet, ou abri de jardin
    - faire le tri des poubelles à domicile, alors que certaines usines ne sont pas (encore totalement) équipées pour le tri.
    - ramassage des détritus en bordure de champs ou de jardin privés en bordure d'autoroute ou route nationale ou v oies de train
    - rattrapage des programmes scolaires par les devoirs de vacances
    - répondre à un sondage sur un site internet
    - répondre à « appel à témoin » pour un journal ou radio (qui en fait un scoop)
    - participer bénévolement à des oeuvres, actions humanitaires ou solidaires (alors que les citoyens paient (très chers) des impôts à ces fins) ex : pompiers, accompagnement des personnes âgées, accompagnement scolaire pour les sorties, accompagnement des handicapés, ... recherche de personnes disparues, témoignage (ou ... délation) à la police ou gendarmerie, ...
    - travail bénévole dans des associations (bricolage, interprétariat, secrétariat, gestion, formation, ...)
    - être servants aux autorités philosophiques ou religieuses
    - Entretiens des bordures des berges des canaux, de ruisseaux, rivières lacs et plages
    - Entretiens des bois et forêts après tempêtes
    - restauration d'oeuvres ou outils (particulièrement quand ils sont classés tels châteaux, églises, temples, avions, navires, mine de fond, site spécifiques, ...)
    - cueillette des fruits et légumes (pas toujours à prix « concurrentiels »)
    - distribuer des prospectus commerciaux ou politiques
    - .../...

    .. ou l'art de naître « taillable & corvéable polyvalent » à volonté à vie !