Témoignage

Médecin de campagne, je fuis les gardes forcées

Guillemette Reveyron, médecin généraliste installée depuis vingt-six ans dans une commune de 4000 habitants dans l'Ain, refuse l'ordre de réquisition que lui intime la justice et va dévisser sa plaque. Elle nous envoie son témoignage.

Le cabinet de Guillemette Reveyron, dans l'Ain (Guillemette Reveyron)

Si je ne suis pas la seule dans ce cas, rares sont mes confrères qui osent parler. Dans les 41 départements où les autorités ont organisé la réquisition faute de volontaires pour les gardes, beaucoup de médecins récalcitrants aux réquisitions sont à bout de forces, et se battent contre les tribunaux. Je viens de perdre en appel et c'est ce qui m'a décidé à déménager.

Je vais m'installer, avec mes cinq enfants, dans une petite ville du Midi où le préfet qui a traduit devant le tribunal correctionnel un médecin
refusant les réquisitions vient, lui, de perdre la procédure engagée et n'a pas fait appel.

Et l'attitude actuelle du gouvernement ne va rien arranger : la loi Bachelot dans sa version initiale avait prévu de doubler l'amende pour refus de réquisition, signe qu'elle a décidé d'employer la méthode forte pour garantir la permanence des soins. Un généraliste seul sur son secteur et qui ne trouve pas de remplaçant ne pourra donc pas décider de la date de ses vacances, et sera astreint à des permanences régulières.

Une garde une nuit sur huit

Pour moi, la journée de travail commence à 6h30 et se termine vers 19 heures. Parfois, elle ne se termine pas et s'enchaîne sur une garde jusqu'à minuit ou un week-end entier. Ici le rythme est d'une nuit sur 8 et d'un week-end tous les 2 mois. A l'époque où je prenais les gardes avec mon conjoint, médecin aussi, c'était un week-end par mois et 1 à 2 nuits par semaine.

En garde, même si l'on tombe littéralement de sommeil, la difficulté est de rester concentré et vigilant car les situations sont nouvelles et les patients inconnus. Un autre problème est de tenir debout le lendemain après une nuit très écourtée. Il nous est arrivé d'être de permanence 7 jours sur 7.

… et sans assurance juridique

Quel est le niveau de sécurité d'un travail dans ces conditions ? De la Ddass au Conseil de l'Ordre personne ne semble pouvoir ou vouloir répondre à cette question.
J'ai dit à ces derniers, au préfet et à mes confrères que ce n'était plus possible pour moi. C'est alors que j'ai eu la surprise de recevoir la visite des gendarmes dans mon cabinet.

Devant des patients médusés, ils sont venus m'apporter l'ordre de réquisition. Le préfet ordonnait que je travaille la nuit et 44 heures le week-end sous menace de 3750 euros d'amende et de poursuites devant le tribunal correctionnel avec six mois de prison avec sursis à la clé.

Ce sont ces réquisitions que la loi Bachelot remet à l'honneur. Les électeurs demandent le nom du médecin de garde, donc de gré ou de force il y aura un nom dans chaque case. Les juges sollicités au tribunal administratif viennent en appel de les valider.

Le droit de réquisition sur le médecin généraliste est un droit de contrainte par corps. Normalement il devrait être rattaché à une situation d'urgence, de catastrophe naturelle, de guerre, mais finalement pour combler les vides du service public, la permanence des soins, on n'est pas trop regardant.

… et sans aucune prime versée

Pourtant, depuis septembre 2003 les médecins participent aux gardes sous le régime du volontariat. Du moins, c'est ce qui est inscrit dans la loi. La réquisition annule tous les contrats d'assurance du médecin (régime du code de l'assurance) qui travaille donc sous contrainte et illégalement puisque sans assurance réelle (il faudrait aller devant tribunaux pour faire reconnaître le lien entre assurance et travail).

Ajouter à cela que personne ne versera l'astreinte qui lui est normalement due pour avoir assuré la garde : depuis 2004, elles étaient censées être payées 150 euros les 12 heures par la Cnam, tarif ramené à 50 euros la nuit mais en réalité la Cnam n'a jamais versé un euros pour une garde réquisitionnée (préfet et Cnam se renvoyant la responsabilité).

Je me bats pour tous les collègues qui refusent les gardes mais n'osent pas se battre au grand jour, et subissent la contrainte de réquisition, jusqu'à épuisement.
Je quitte donc ce lieu d'exercice où on peut m'obliger à aller au-delà de mes propres forces.

Le serment d'Hippocrate ne m'a conféré aucune faculté surnaturelle à résister à l'épuisement. Au fait, qui se demandait pourquoi on manque de généralistes dans les campagnes ?

6 commentaires sélectionnés

Portrait de guillemette reveyron

De guillemette reveyron (auteur)

medecin en exode | 17H58 | 30/05/2009 | Permalien

Je ne suis pas en quête de compassion.
Par comparaison,un salarié d'hôpital reçoit une rémunération pour sa garde et une rémunération pour un repos compensateur qu'il est obligé de prendre au bout de 24 heures au maximum.Ses horaires hebdomadaires sont limités à 48 heures comme cela vient d'être confirmé à Bruxelle.
Un médecin généraliste libéral rural travaille « de jour » en moyenne 60 heures il faut rajouter 10 heures de gardes et 10 heures pour les papiers.
La garde est une mission du service public.Nous sommes des libéraux taxés comme des libéraux mais sans liberté d'honoraire.Nous n'avons passé aucun contrat avec l'Etat.Nous devons à nos patients une présence diurne de qualité.Nous ne pouvons pas exercer le jour ET la nuit.Il faut choisir.
Par ailleurs,ça fait trois ans que je passe régulièrement des annonces pour trouver un médecin susceptible de m'épauler au moins un jour par semaine.Je n'ai eu à cette date aucune réponse.
9% des jeunes diplômés vont s'installer en libéral les autres iront exercer à l'hôpital ou dans des structures où ils seront salariés.
Ce chiffre permet de comprendre la réalité.

Portrait de guillemette reveyron

De guillemette reveyron (auteur)

medecin en exode | 18H40 | 30/05/2009 | Permalien

La liberté d'installation est l'une des dernières libertés des médecins généralistes.Elle va être toute relative avec l'instauration prochaine d'une taxe ou d'une médecine foraine.
En clair notre ministre mi temps santé qui gère le plus gros budget de la nation à mi-temps, a imaginé contraindre les médecins à aller un jour par semaine,exercer dans une zone rurale.Bonjour la notion de médecin traitant ou celle de continuité des soins.Elle nous contraint à faire d'un côté ce qu'elle condamne d'un autre.
Je pense qu'exercer la médecine en milieu rural demande de l'abnégation ,une sorte de sacerdoce à la limite du mystique de l'abnégation.Là oui c'est possible.Mais dès lors qu'on espère élever des enfants,avoir une vie de famille,avoir un conjoint qui exerce une autre profession, alors non ça devient difficile très difficile.Mes enfants,comme beaucoup d'enfants en milieu rural font des heures de car chaque jour pour aller au lycée.Et oui ,c'est aussi ça la campagne !
Par ailleurs,et au risque de vous fâcher définitivement,si les médecins s'installent dans des petites communes,ils sont de permanence très souvent tout en ne gagnant pas correctement leur vie.On a vu ça dans certaines communes rurales où les maires faisaient venir un médecin qui dévissait sa plaque au bout d'un an faute de revenus suffisants.C'est vrai que dans ces cas-là il serait sans doute intéressant d'instaurer un salariat tout en sachant que les horaires d'un salarié ne peuvent pas dépasser 48h par semaine.Finie la permanence des soins !

Portrait de k-you

De k-you

pseudophilanthropophobe soupçonneus... | 23H09 | 30/05/2009 | Permalien

Après avoir parcouru ces différents commentaires, je suis toujours aussi partagée.
A quelque jours de passer l'ECN, ancien internat, je suis donc cette « nouvelle génération » de médecins. Et après de nombreuses années, 7 pour être exacte (il ne m'en reste plus que 3 ! ), à trimer comme une malade dans une faculté parisienne, après plusieurs mois de dépression non négligeable, d'isolement ; ayant pour seul contact mon bureau, ma concierge et la caissière de l'intermarché du bas de ma rue, je m'apprête à passer ce « foutu concours » qui fera de moi ce que je serai pendant des dizaines d'années…
Logiquement si je me base sur ces commentaires mais aussi en faisant un petit bilan rapide et efficace des différents préjugés existants actuellement à l'égard des médecin, je devrais n'avoir qu'une chose en tête : devenir ultra-spécialisée, ultrafriquée, ultranombriliste, ultraconcervatrice, ultra-antiCMU, ultra anti-RMiste, ultra antipauvre, ultra pour les riche, ultra-à-droite, ultra-pro-sarko… bref…tout ce qui a l'air de correspondre au médecin type…
Il serait bon que les lecteurs, patients, « commentairistes » et autres intervenants quel qu'ils soient, se remettent en tête, (ou se mettent en tête) que sur les 5900 étudiants qui vont, avec moi passer ce merveilleux examen mercredi prochain, 53 à 55 % seront médecins généralistes.
Il serait bon aussi de rappeler que selon la caisse des retraites, qui voit passer les feuilles de déclaration annuelle des médecins généralistes, ceux-ci, ont un revenu horaire, charges incluses d'environ 33, 48 euros. de l'heure. Donc, si l'on retire les 50¨% de charges , on obtient un tarif horaire de 16, 74 euros de l'heure.
Si un médecin travaillait 35 heures par semaine, 47 semaines par an, comme un salarié lambda, soit 1645 heure : il gagnerait donc : 2294,77 euros par mois.
Ce qui est bien. C'est vrai. Tant mieux d'ailleurs puisque c'est aussi ce que gagne un chauffeur de taxi, ou un coiffeur.
Alors il est vrai que nombre de médecins généralistes osent travailler plus que 35 heures, puisqu'ils travaillent en moyenne 60 heures par semaine. Ce qui leur fait un salaire plus agréable. Vous comprendrez donc que rares sont ceux qui ont choisi ce métier (10 ans d'études on peut penser que c'est un choix) pour l'attraction financière.
En ce qui me concerne j'ai décidé de faire médecine pour être généraliste, à la campagne… je suis de gauche, je n'aspire pas à gagner beaucoup d'argent, je veux juste une maison en pierre avec une cheminé et une bibliothèque fournie…Je ne souhaite pas grand chose de plus… comme quoi certains médecins sont des gens « normaux »…cela doit en étonner quelques uns..
Mais si j'ai décidé de faire médecine, de galérer pendant plusieurs années, pour aller ensuite passer ma vie entre mon cabinet, ma voiture et les dizaines de patients à voir a domicile, contre un salaire moyen que j'aurai pu trouver dans une profession moins difficile d'accès, c'était en grande partie pour cette liberté d'exercice que me permet la médecine. J'aime passer du temps avec mes patients. J'aime les écouter, entendre leurs petites histoires, leurs problèmes, leurs joies. J'aime me dire qu'on saura pouvoir compter sur moi par la suite.
Mais comment en être sure si je ne peux gérer mon emploi du temps ? Si on m'impose les gardes, le mode de vie, le temps passer avec chacun d'entre eux ? Chacun d'entre vous ?

La loi Bachelot, l'obligation de faire des gardes (j'en ferai par choix de toutes façons) mais aussi toutes les réformes à venir ou en cours (vous m'excuserez, je suis pas trop à la page ces jours-ci) vont à l'encontre même de ce désir de liberté. Je serai prête s'il le faut, à changer de profession si je ne peux pas l'exercer comme je le souhaite, si je dois subir une pratique médicale libérale contrôlée, justifiée… que vont-ils nous obliger à faire par la suite ? Comment exercer correctement la médecine si on nous empêche de l'exercer comme nous sentons être capable de le faire ?

Je veux et j'ai toujours voulu être médecin de campagne.
J'ai ce qu'on appelle « la vocation »
Mais cette vocation est peu a peu étouffée par l'angoisse qui me vient quand j'envisage l'avenir et les difficultés auxquelles je serai confrontée. Difficultés qui apparaissent peu à peu depuis l'arrivée de ce nouveau gouvernement… pour lequel je n'ai pas voté.. évidemment.

Portrait de Truelle

De Truelle

Généraliste | 09H47 | 31/05/2009 | Permalien

Et si on revenait au problème simple posé par G.R. :
Après sa semaine de travail de plus de 50 heures, les autorités publiques lui enjoignent d'effectuer une nuit supplémentaire et le week-end entier, sans assistance quelconque.

Dans quelle corporation, on accepterait ce genre de situation. Quel patron pourrait demander cela à un salarié sans passer pour un esclavagiste.
Rappelons que dans tous les hôpitaux, une nuit de garde est récupérée le lendemain par un jour de repos compensateur payé.
Donc les autorités publiques (et ce quelle que soit la couleur politique du gouvernement) devant un problème de santé publique exigé par la population, (couverture médicale disponible 24 h sur 24 et 365 jours par an) , ont choisi par facilité de taper sur le maillon faible, le généraliste au lieu de réfléchir à une solution satisfaisante.
(Maillon faible dans le sens de : isolé et mal défendu par sa corporation qui ne peut pas bloquer les routes, les trains ou les avions)

On peut se dire que les les médecins sont des nantis, qu'ils sont payés par la Sécu, ne peut -on pas réfléchir sur la dangerosité à faire travailler un médecin dans ces conditions.

Je fais donc une proposition au moins aussi intelligente que ces réquisitions :
Puisque les préfets ont des difficultés pour remplir les tableaux de garde, qu'ils élargissent à tous les médecins inscrits au conseil de l'Ordre : médecins spécialistes, médecins du travail, médecins de la Ddass, médecins contrôleurs de la Sécu…

PS : Petit aparté qui n'a presque rien à voir.
La Sécu ne verse pas de salaire aux médecins libéraux.
Ce sont encore les patients qui honorent leur médecins et ces patients sont ensuite plus ou moins bien remboursés par leur Sécu.
Ces honoraires servent ensuite à payer les charges du médecin (local, Csg, Ursaff, Retraite etc…) et il reste en moyenne 50% pour les généralistes comme équivalent d'un salaire soit 11 € par consultation.

Portrait de Lou ségali

De Lou ségali

10H00 | 31/05/2009 | Permalien

Madame,

J'ai parfaitement conscience des difficultés que provoque l'obligation qui vous ai faite de tenir des gardes. Mais le problème ne vient il pas tout simplement de l'ordre des médecins qui laisse les jeunes médecins s'installer où ils veulent sans tenir compte du quadrillage du territoire ? Les rues de nos petites villes sont pleines de plaques de médecins, a tel point que l'on se demandent parfois comment ils peuvent gagner leur vie.

D » autres parts, je pense que votre profession n'a de libéral que le nom,
vous êtes, les médecins conventionnés, des salariés de la sécu. Sans elle, la sécu, nous n'aurions, pour la plupart d'entre nous, aucun moyen de nous faire soigner et vos revenus seraient très probablement en forte baisse.

Le serment d » Hippocrate ne vous a pas donné de pouvoirs surnaturels, mais ce que vous nous dévoilez de vos emplitudes horaires ne concerne certainement pas tous vos collègues. Je vis dans un village de 2000 hab, 5 médecins. Chacun à 1 jours de repos par semaine + son week end et les tours de garde sont assurés avec les médecins des villages avoisinants distants d'une vingtaine de kilomètres. Soit, à ma conaissance, 12 praticiens. Ce qui représente 1 garde tous les 2 mois. Sans compter que le centre de régulation de chaque région, dans mon cas Toulouse fait tout ce qu'il peut pour ne pas vous déranger. A tel point que même les pompiers doivent passer par ce service pour vous atteindre (je parle des médecins en général).

Il vous ai difficile de trouver des remplaçants ? Mais encore une fois, que fait l'ordre des médecins ? C » est à lui d'organiser tout ça. Pas au maire de la commune comme c'est de plus en plus le cas. Et aussi à vous, médecins de campagne d'expliquer à vos jeunes collègues, directement dans les universités, qu'il y a moyen de bien gagner sa vie,
dans un cadre souvent magnifique en pratiquant un métier que l'on aime.

A, un autre petit point, je ne crois pas une seule seconde, que les médecins de quelques catégories qu'ils soient fassent le moindre efforts pour faire économiser de l'argent à la sécu. Nous si, + vos honoraires augmentent, + nos remboursements diminues et + nous cotisons. Y'a comme un problème.

Portrait de expat

De expat

10H56 | 31/05/2009 | Permalien

Bien que les conditions par rapport a des metiers qui demandent aussi une couverture 24h/24 et 7/7 soient tres mauvaises pour les medecins, leur statuts sont bien differents.

On pourrait simplement les salarier et avoir des maisons medicales gerees par les autorites locales (comme c'est le cas en Finalnde), ils toucheraient des salaires tres eleves (mais paieraient par contre des impots en proportion, au lieu de pouvoir se debrouiller car independents), le patient s'y retrouve parce que tout le monde est soigne (les enfants gratuitement, les adultes paient 10-20 €), par contre la consultation est courte (manque de medecin) et en dehors de 8-15h, ils faut aller aux urgences de l'hopital, si on habite a la campagne c'est problematique.

Vouloir l'argent, le statut social et ne pas assurer les gardes est un probleme moderne, ma mere est allee jusqu'a passe 60 ans repondre aux urgences (a l'hopital) et dans les dernieres annees on lui a donne conge le lendemain (60-64 ans).

La solution serait probablement assez simple, moins d'argent travailler des heures comme les pompiers ce qui donnerait du temps de repos (essentiel). il faudrait plus de medecins et probablement une selection plus objective et moins competitive pour la porfession, c'est a dire motivation, qualites humaines, etc…. Je n'ai pas rencontre beaucoup d'etudiants en medecine pendant mes etudes (pas de medecine) qui les faisaient pour autre chose que le futur statut social.

Le medecin cesse d'etre un etre sacre, il devient plus humain et sa vie pourrait suivre le meme chemin.

Les chercheurs ces gens inutiles et meprises, travaillent en permanence (sans autres obligations que la pression pour publier, patenter, etc…) pour des salaires tres inferieurs, la motivation n'a pas besoin d'etre financiere, un salaire et des conditions de vie confortables suffisent.

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