A la Une 29/05/2009 à 19h29

Irlandais de Vincennes, Coupat : terroristes fantasmés par l'Etat


Coupat libéré, l'affaire Tarnac se dégonfle. Le parallèle avec les trois Irlandais accusés à tort en 1982 n'en est que plus troublant.

Jeudi, sur le coup de 17 h 10, Julien Coupat a donc quitté la prison de la Santé, où il était enfermé à Paris depuis novembre. Dans le coffre de la 206 de sa mère, tandis que le comité de soutien faisait semblant de l'attendre de l'autre côté du bâtiment pour dérouter les médias, comme le racontait Hélène Decommer qui a fait le pied de grue pour Rue89 sur place.

Pour l'occasion, la gauche s'est réveillée : Olivier Besancenot, Les Verts (qui avaient déjà appelé à la libération du militant de 34 ans), ou encore Arnaud Montebourg, qui se fait toutefois étriller par nos riverains lui reprochant un certain opportunisme...

Elle entend politiser le dossier, maintenant que les discours va-t-en-guerre de Michèle Alliot-Marie en novembre sont en grande partie discrédités par le parquet, ce dernier décidant finalement de relâcher Julien Coupat.

« Ce terrorisme-là, comme les autres, me trouvera devant lui. »

Vous êtes nombreux, depuis le début de l'affaire et l'arrestation des prévenus le 11 novembre, à avoir comparé ce qu'on a pris l'habitude d'appeler « l'affaire Tarnac » et celle des Irlandais de Vincennes. La libération de Coupat jeudi donne de l'allant à ce parallèle, même si les deux histoires ne se rejoignent pas complètement.

Toutes deux n'ont pas le même substrat idéologique (Foucault, Debord, Agamben pour Coupat). Mais elles ont notamment en commun la construction politique d'un dossier judiciaire. Le 9 août 1982, l'attentat de la rue des Rosiers fait sept morts dans le quartier juif de Paris, et François Mitterrand promet :

« Ce terrorisme-là, comme les autres, me trouvera devant lui. »

Trois semaines plus tard, le 28 août 1982, trois Irlandais (« dont une femme », précisent toujours les médias un peu bizarrement), sont arrêtés dans un appartement de Vincennes, en proche banlieue.

Le lendemain de l'arrestation, l'Elysée jubilait :

« Deux arrestations jugées importantes ont été opérées aujourd'hui en France dans les milieux du terrorisme international et des documents et explosifs ont également été saisis. »

Dans la foulée, les médias annonçaient très vite « une grosse prise ». (Voir la vidéo)

Avec l'interpellation de neuf personnes dont Julien Coupat, le 11 novembre, on relève aussi la correspondance avec un agenda politique. Plusieurs mois avant l'affaire des caténaires dans la nuit du 7 au 8 novembre, Michèle Alliot-Marie avait ordonné à ses services de concentrer leurs efforts « la mouvance ultra-gauche », aidée par les RG qui y voyaient là un territoire lucratif.

Comme l'a montré récemment l'universitaire Antonin Grégoire sur Rue89, la place Beauvau cherchait en fait à faire émerger une figure qui incarnerait ce qu'Alliot-Marie entendait vendre à l'opinion comme « une menace ».

« Il peut y avoir une radicalisation allant jusqu'à la violence »

Tarnac fera l'affaire : les prévenus sont mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » le 15 novembre, et la ministre de l'Intérieur estime le lendemain, sur Radio J que la « mouvance ultra gauche » regroupe environ 300 personnes.

Sur la qualification de « terrorisme », MAM précise :

« Cela ne veut pas dire que toutes sont prêtes à des actions violentes mais, parmi elles, il peut y avoir une radicalisation allant jusqu'à la violence. »

Autre point de convergence : l'appartenance présumée des intéressés à des réseaux « internationaux ». C'est ce que confirme Michèle Alliot-Marie le 16 novembre, et déjà ce que l'on annonçait pour les Irlandais de Vincennes.

Or, dans les deux cas, l'enquête se révelera justement largement « franco-française ». L'enquête a posteriori sur le rôle joué par Paul Barril chez les Irlandais le confirmera, tandis que, pour Coupat et ses proches, la piste allemande est largement délaissée depuis le début, même si le crochetage des caténaires avait très vite été revendiqué outre Rhin.

Dans l'affaire des Irlandais de Vincennes, armes et munitions avaient été découvertes dans l'appartement que les prétendus terroristes occupaient avec une petite fille de 9 ans. Notamment une arme à feu dans la malle à jouets de l'enfant, et une bombe prête à exploser dans les étagères des toilettes, versés au dossier par Barril lui-même.

Mickaël Plunkett, l'un des trois prévenus, contestera ces faits à sa libération et dénoncera une opération montée. La procédure s'est discréditée par la suite et l'on parle depuis de scandale policier et judiciaire.

A Tarnac, pas d'armes, juste des gilets pare-balles

Pas d'armes saisies à Tarnac en revanche, même si les mis en examen ont refusé de signer les scellés lorsque les enquêteurs ayant débarqué en nombre dans la ferme collective leur ont demandé de s'expliquer sur des gilets pare-balles apparemment découverts sur les lieux.

C'est ce que Benjamin Rossoux, habitant des lieux et mis en examen, a notamment expliqué à Médiapart dans une longue interview vidéo.

Différence plus notable encore : la médiatisation de la sortie de prison. Quand on replonge dans les images de celle des irlandais, le contraste avec la libération de Coupat est flagrant.

Ainsi, lorsque Christine Ockrent annonce que les Irlandais ont été remis en liberté par le juge le 20 mai 1983, ils sont en prison depuis neuf mois, mais c'est la transat d'Olivier de Kersauson qui ouvre le journal de 20 heures. (Voir la vidéo)

En octobre 1983, les trois Irlandais obtenaient un non-lieu et l'annulation de la procédure. A sa sortie de la Santé, jeudi, Julien Coupat était encore mis en examen, comme plusieurs de ses proches qui ont notamment interdiction de se voir et obligation de pointer au commissariat tous les jours.

L'affaire suivra son cours mais Coupat dehors, la baudruche de Michèle Alliot-Marie s'est déjà considérablement dégonflée. Au moins pour ce qui est de la prétendue« dangerosité » dont la ministre parlait encore récemment.

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  • thierry reboud
    • Posté à 20h03 le 29/05/2009
    • Internaute

    Coupat le dit très bien dans l'entretien qu'il a donné au Monde daté du mardi 26, l'antiterrorisme est quasiment devenu une doctrine sociale, de telle sorte qu'est tenu pour terroriste ce que désigne l'antiterrorisme. (Par chance, certains s'efforcent de correspondre aux besoins sociaux de l'antiterrorisme...) Hazan (l'éditeur de L'Insurrection qui vient) faisait récemment observer que nous vivons sous régime de Vigipirate depuis les années Giscard sans que nous nous en offusquions plus que ça (bon, quand je dis nous, ça ne désigne évidemment pas un tel ou tel autre...)

    Je cite encore l'entretien avec Coupat : Le Prince n'a plus d'autre soutien que la peur qu'il inspire quand sa vue n'excite plus dans le peuple que la haine et le mépris. Nous y sommes, de fait. Mais le pouvoir utilise aussi à l'envi la peur que nous sommes si disposés à ressentir, et il suffit de constater que les affaires criminelles sont évoquées sous le vocable d'insécurité (c'est-à-dire un sentiment) alors qu'il serait sans aucun plus pertinent de parler de délinquance ou de criminalité (qui, contrairement à un quelconque sentiment, sont mesurables).

    La question qu'on peut se poser, c'est de savoir si au bout du compte nous ne désirons pas le délicieux frisson de la menace terroriste, a fortiori quand nous savons que notre crainte n'est pas véritablement fondée. Auquel cas le pouvoir, des Irlandais à Coupat, ne ferait finalement que répondre à notre aspiration honteuse.