Entretien

La crise ? Le NPA ? Sarkozy ? Les « impasses » selon Badiou

Invité de la rédaction, le philosophe radical Alain Badiou a répondu aux questions des internautes de Rue89.

Alain Badiou à Rue89, lundi (Audrey Cerdan/Rue89).

Alain Badiou est toujours aussi radical. Un an après son premier entretien sur Rue89, le philosophe marxiste, spécialiste de Platon, défend encore et toujours les conditions d'un retour de l'hypothèse communiste. Sarkozy ? Toujours aussi « barbare », plus encore qu'au début du quinquennat. Internet, début d'utopie communiste ? Pourquoi pas… si « l'extension de la gratuité » ne s'accompagne pas aussi d'une « extension du payant ». Entretien à partir de vos questions.

Jaquette de 'L'Hypothèse communiste' d'Alain Badiou (DR).C'est souvent la même critique : il n'est pas démocrate, il fait l'apologie de la violence révolutionnaire, il adore toujours Mao… Catalogué philosophe maoïste, Alain Badiou en réalité ne croit plus aux « révolutions », un modèle périmé selon lui.

La crise a-t-elle changé quelque chose aux conditions du débat ? « Sans doute », répond Badiou, les positions des néo-libéraux ont pris un coup. « Nous vanter le capitalisme comme la fin de l'histoire, le meilleur système…, tout cela est un peu plus difficile aujourd'hui. »

Mais il ne croit pas que la crise ait ouvert des « perspectives lumineuses ». Il parle d'une « crise classique, une crise d'endettement » et n'entrevoit pas de « changements majeurs » :

« Les termes du débat ont changé, la situation politique ne me paraît pas se modifier à la même allure (…). Le souci fondamental de tous les Etats a été de sauver le système à tout prix. »

La « barbarie sarkozyenne » ? Il maintient, mot pour mot :

« Sarkozy a même développé certains aspects spécifiques de cette barbarie : l'anti-intellectualisme, cette espèce de mépris culturel… Le système législatif a, si je puis dire, comblé mes espérances, avec la législation sur les malades mentaux, les tentatives sur le statut des mineurs, le point de vue général sur le sécuritaire qui revient avec les élections européennes, car il faut absolument conserver les voix du Front national, c'est indispensable. » (Voir la vidéo)


Sceptique sur l'extrême gauche engagée dans les élections

Sous l'article recensant son dernier livre, « L'Hypothèse communiste », de nombreux riverains ont questionné la méthode défendue par l'auteur. Oeillet rouge interpelle :

« Cette rupture avec l'ordre ancien peut-elle se faire sans violence ? »

Tandis que Samyy ajoute :

« Faut-il encore souhaiter qu'une communauté humaine délègue sa volonté à telle avant-garde ou tel despote aussi “éclairés” soient-ils ? »

Et Palmer doute des pistes avancées :

« Comment articuler hypothèse communiste et jeu électoral ? »

Les réponses d'Alain Badiou sont sévères, notamment pour le NPA de son ami Daniel Bensaïd. Le Nouveau parti anticapitaliste, dit-il, se fourvoie dans une « impasse » en s'engageant autant dans la voie électorale. (Voir la vidéo)


Comment penser Internet ?

La question est venue de guyome, qui s'interroge sur la place des nouvelles technologies dans l'avènement d'un monde meilleur.

« Monsieur Badiou, comme l'on est sur un “pure player”, je me demandais si un communisme spontané n'est pas apparu sur le Net ? »

Réponse : Internet capte tout, comme une « plaque sensible de photographie », avec tout ce qu'on trouve dans la société : « des échanges, de la pornographie en masse, quelques informations, beaucoup de conneries… » Quant à la réflexion sur son usage, on en est au « commencement » et il faut s'interroger aussi sur l'extension du domaine du « payant », réel ou virtuel. (Voir la vidéo)


Au passage, Alain Badiou, à la question légèrement ironique de François Toulouse (« Poursuivriez-vous l'hypothèse communiste jusqu'à mettre votre livre en téléchargement gratuit sur Internet ? »), répond sans hésiter :

« D'accord pour le téléchargement gratuit de mes livres… mais cela ne rendrait pas forcément service aux éditions Lignes, animées par deux jeunes formidables. »

Les trois espèces de philosophes français

Enfin, le professeur à l'Ecole normale supérieure (normalien lui-même, Badiou a aussi enseigné les mathématiques en classe préparatoire), se fait volontiers caustique lorsqu'il parle des « trois espèces de philosophes » évoluant en France. La sienne, qu'il partage avec Jacques Rancière et beaucoup de « jeunes de 25-35 ans », puis celle des philosophes académiques, issus de la faculté et enfin celle des « idéologues médiatiques », qu'il ne désigne pas mais que chacun peut deviner.

De quoi Alain Badiou est-il le nom ? A cette question, il hésite et se rassure : un « passeur », un « transmetteur d'idées », qui a su rester « fidèle » à un héritage intellectuel. (Voir la vidéo)


Pascal Riché et David Servenay

A lire : Alain Badiou, L'hypothèse communiste, circonstances 5, Nouvelles éditions Lignes, 2009.

Photo : Alain Badiou à Rue89 le 25 mai 2009 (Audrey Cerdan/Rue89).

9 commentaires sélectionnés

Portrait de Alexander Doria

De Alexander Doria

étudiant | 12H11 | 26/05/2009 | Permalien

C'est un soulagement de voir qu'il existe encore en France des penseurs tels que Badiou ou Rancière, capable de maintenir vivante la flamme de la tradition philosophique occidentale.

Le plan de la Sarkozye dans ce domaine est en effet relativement clair : il s'agit ni plus ni moins d'une vaste tabula rasa, d'une volonté délibérée de couper l'homo occidentalis de ses racines grecques ou humanistes. On impose ainsi l'enseignement des sciences contre celui des « humanités », alors que l'un ne saurait aller sans l'autre. L'on célèbre des penseurs de surface destinés à être (justement) oubliés dans les vingt ans à venir et l'on ignore ceux méritant une juste postérité. L'on met en avant met en avant l'irrationalité des fois religieuses au détriment de la pensée rationnelle héritée des ioniens.

Tous les fondements de notre « civilisation » sont ainsi à proprement dire sapés par l'élan volontiers destructeur du consumérisme libéral. Face à ce mouvement dévastateur il appartient à tout intellectuel qui se mérite de se lever et de poser un « non » définitif.

Portrait de riverain06

De riverain06

sujet du roi Ignoramus Ier | 12H28 | 26/05/2009 | Permalien

Je respecte beaucoup Badiou et les vrais philosophes. Cependant au lieu de faire des variations et palinodies sur des modèles surannés toujours reprisables avec des rustines idéologiques (néo communisme/néo capitalisme), ne devrait on pas déployer nos efforts pour conceptualiser un nouvel -ISM apte à dire et à informer notre contexte actuel. Oui ce monde est la conséquence de celui des utopies du XXe siècle, oui nous sommes dans des impasses idéologiques. Et on fait tous du Henri Dunant. Ce n'est pas que c'est mal ; ça panse plus que ça ne guérit.
Il y a des contradictions humaines, trop humaines, auxquelles doit répondre tout communiste ou communisant aujourd'hui :
- la dictature d'une nouvelle élite suscité par la société communiste en gestation
- la psychologie humaine (avarice, cupidité égoïsme) existe en dehors de tout moralisme, c'est l'obstacle irréductible du communisme au point que Marx aussi fin soit-il n'y a vu que du feu.
Je passe sur les « partisans » libéro capitalistes qui ont fini de remplacer la force de proposition par la persuasion du docteur Pangloss.
Il faut sortir par le haut, par des idées neuves de cette fuite en avant qui se contente d'accalmies qui ont pour noms « reprise économique » ou « la bourse a clôturé en hausse ».

Portrait de palmer

De palmer

passant | 13H42 | 26/05/2009 | Permalien

D'abord un grand merci à David Servenay et à Pascal Riché pour ce travail qui nous permet de « dialoguer » ( un peu ) avec A.Badiou et surtout d'apprécier son raisonnement

Ses réflexions concernant le concept de révolution et les « catégories obscures » sont indispensables au moment où l'idéologie dominante se consacre toujours plus à nous enfermer dans l'illusion électoraliste comme seul horizon.

Ses réflexions sur la verticalité révolutionnaire (parti, état, bureaucratie…) comme impasse sont déterminantes aussi ; elles confirment que l'idée communiste ne peut pas être autre chose que libertaire.

Bref, au lendemain de l'article lumineux de J.Coupat dans Le Monde (tiens Badiou n'a pas causé de cette mise en scène policière lors de l'entretien ? ) http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/25/julien-coupat-la-prolon…
, voilà de quoi agiter nos neurones.

Bien sûr, quand on est captivé par la réflexion d'un philosophe, quelques minutes de vidéo c'est toujours trop court ; d'autant que le temps imparti empêche d'obtenir des réponses à toutes les questions des internautes.

La vidéo n'a pas retenu le passage sur « les trois espèces de philosophes français ». Dommage… N'empêche, c'était globalement utile et il faudrait que ça se renouvelle souvent avec lui et avec d'autres « passeurs d'idées ».

ps : C'est le personnel de Rue89 qu'on voit en arrière-plan dans la vidéo ? Ils sont jeunes ! Merci à eux aussi pour leur boulot.

Portrait de Au sud de nul part

De Au sud de nul part

Situation | 17H39 | 26/05/2009 | Permalien

Bonjour. Entièrement d'acccord : l'écueil qui consiste à remplacer une élite par une autre n'échappe pas à Badiou qui dans l'ouvrage collectif récent « la démocratie, dans quel état » (édition la fabrique, où se trouve aussi Rancière, Bensaïd, etc…) a écrit un article où son platonisme achoppe sur cette question.

Badiou, en rusé rhétoricien démagogue, s'en tire alors d'une pirouette : du vent. Il promet un aristocratisme pour tous. Ca ne mange pas de pain.

On ne sait pas comment cet « aristocratisme » surviendra. Mais à quoi bon s'appesentir sur ce petit détail quand ce qui importe est avant tout de prendre une revanche dans le champ de la pensée ?

Il faut bien une carotte pour appater celui qui croit en l'émancipation personnelle, individuelle, mais qui pense aussi au collectif : qui se souvient de l'opposition franche mais respectueuse de Deleuze envers Badiou ? ( : ))))))

Franchement, le communisme étriqué de Badiou et son moralisme platonisant sont plutôt effrayants : on croirait que son but premier est de prendre une revanche intelectuelle. Il n'ose pas dire, par exemple, ce qui s'est passé au Cambdoge : sa prose à ce sujet dans « l'hypothèse communiste » est affligeante. Le but qu'il poursuit est de renverser la tendance qui accorde à la démocratie le fait historique de s'être opposé au totalitarisme ; en sophiste de première classe, Badiou prétend affirmer que c'est la démocratie qui est totalitaire. A ce petit jeu, hop, en quelques pages il invente un communisme propre sur lui. Tout est bon pour ne pas relier le communisme, en tant que tel, aux khmers rouges, par exemple, quitte à s'en prendre non aux dirigeants d'alors, ni au communisme, mais aux jeunes khmers rouges ! ! ! ! Incroyable. Tout est une question d'éducation….comme c'est facile.
Les jeunes khmers rouges étaient mal éduqués….ils n'avait pas l'idée du communsime en eux.

Il ne faut pourtant rien connaitre à l'histoire de ce pays pour accepter de gober une telle prose. Mais il est vrai que Badiou aime aussi jouer au réac de gauche platonicien : il évoque le jeunisme, le consummérisme, et autres fadaises….. : le libéralisme est la cause de tout, même du mauvais communisme, du jeunisme, de la perte de repères, etc…..Le plus comique est que Sarkozy comme Badiou partagent le même jugement sur le « mauvais 68 », comme un point aveugle qui les rapproche dans leur délire réctionnaire : le 68 libertaire, celui qui prône la liberté de chacun, celui qui défie le fait d'aliéner des vies, qui refuse aussi bien le groupe que l'usine. Mais Badiou prétend aliéner la vie humaine de chacun au nom du Bien, d'une Idée du communisme ; il prétend aliéner la liberté de tous dans un tout qu'il prétend cette fois être débarrassé (on ne sait pas comment….) du parti, d'une élite à la con, et d'une stricte hiérarchie.

Je me marre. Badiou est un malin : il sait fort bien que la discipline militaire, le parti, la hiérarchie étatique, sont les écueils qu'ils doit contourner pour vendre son idée du « communisme ». Ce cher Badiou qui excère l'anarchisme jouit de mater les vieux et les jeunes (surtout les jeunes) rebelles, leur expliquer qu'il sait où se trouve la vraie Idée de la Gauche. Son autoritarisme doit donc être enveloppé d'une promesse en forme d'Idée. Mais son autroritarisme transpire de partout, comme chez Platon. L'ennemi est bien le démos : il faut l'éduquer et le garder…..et faire croire que les gardiens (le parti) n'existeront plus (juré, promis, craché..)lorsque surviendra le communisme réel enfin adéquat. à son Idée.

Ce qu'il faut donc c'est bien lire ce qui chez badiou compose l'Idée du Communisme. C'est pas triste, pour le moment.

PS : Badiou connait ses limites et les règles du jeu : s'il peut facilement froudroyer les journalistes et les « nouveaux philosophes » qui ont, il est vrai, entretenu autrefois une médiocre réflexion sur le phénomène totalitaire (réflexion orientée selon un objectif de basse politique), Badiou ne peut que fort brièvement énoncer avec un respect certain le nom de hannah arendt. Là, une ligne de Badiou, une seule : on se demande bien pourquoi….Peut-ête est-ce parce que le travail de cette philosophe ne peut être balayé d'un revers de plume ? ( : ))

Factotum

Portrait de Simonette

De Simonette

Enseignant dans l'Hérault | 17H06 | 26/05/2009 | Permalien

Même si ce n'est pas encore le nirvana philosophique, il y a un petit frémissement. Timide. Badiou n'en est pas le seul nom, heureusement.
Mais, je ne peux m'empêcher de regretter les années 70 où Deleuze, Derrida, Foucault, Baudrillard, Barthes, Ghattari et Bourdieu donnaient à la France des airs de patrie des neurones agités.
Où sont les intellectuels ? Ils cherchent… des subventions pour leurs labos, pardi. Tragique !

Portrait de brazz

De brazz

18H00 | 26/05/2009 | Permalien

Désolé,mais, célèbre philosophe ou pas, c'est pour moi toujours un brave mandarin, il continue toujours sa route, persuadé de détenir la vérité et sourd -et aveugle- à tout ce qui l'entoure. Mao en 1968,ou plutôt après, car pendant, il n'y avait personne, qui ne l'a pas été peu ou prou, on avait la vingtaine ou guère plus,et on ne savait rien de la Chine. Etre mao ou même communiste en 2009, c'est exactement comme suivre Jésus ou tout autre illuminé, il devrait bien le savoir, c'est l'opium du peuple ! Incroyable comment la pensée magique peut agir sur ceux dont la profession proclamée est justement la raison !
Sans intérêt autre que discussion de salon.

Portrait de Suhrkamp

De Suhrkamp

20H17 | 26/05/2009 | Permalien

Monsieur Badiou voulait renoncer à Hegel…
Mais a t-il des arguments contre Hegel ?
En réalité aucun.
Par ailleurs parler de philosophie académique est puéril..
Quand il comprendra ce que signifie l'« universel concret », il aura effectivement quelque chose de philosophique à transmettre… mais il faudrait pour cela renoncer au marxisme, c'est-à-dire à une figure, très répandue, d'« universel abstrait » !
Enfin je dis ça pour ceux que la philosophie intéresse. Sinon il y a toujours Barca-MU …pour rester dans l'Esprit concret !
PS : c'est pas une blague, les Grecs ont inventé la philosophie ET le sport ! Et c'est pas un hasard…

Portrait de reveric

De reveric

Rillard | 22H13 | 26/05/2009 | Permalien

A RUE89 vous avez pas d'autres endroit à offrir à vos invités de prestige comme A. Badiou pour les écouter et les enregistrer qu'un fauteuil coincé entre deux bureaux ou on tape au clavier ?

Portrait de Yvon

De Yvon

08H29 | 27/05/2009 | Permalien

Merci à rue89 de nous donner la possibilité d'écouter et de comprendre les messages d'Alain Badiou , voix si différente et si importante dans la société actuelle.
D'abord dans toutes ces immenses manifestations auxquelles je participe chaque fois, on ne parle jamais de jeter le capitalisme, de crier que c'est un système mauvais qui doit disparaitre. Comme le dit monsieur Badiou « bon capitalisme » c'est déjà contradictoire et impossible. Il est étonnant de voir tous ces chefs syndicaux bien muets sur ce sujet.
J'aime bien quand le philosophe parle de lutter, de créer des forces sur tous les sujets possibles pour gagner, avancer et faire reculer le pouvoir avec cette analyse étonnante sur les élections qui n'ont JAMAIS permis un progrès social.
J'adore quand il parle de rester fidèle et de transmettre ses expériences et ses savoirs….qui peuvent nous aider à construire une autre société. Merci Rue89 de ce bol d'air !

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