Témoignage 14/05/2009 à 15h06

Comment je me suis fait démolir par des casseurs de pédés

Alexis Le Sec | Scénariste

Vous êtes deux. Vous : 38 ans, marié, 2 enfants. Votre frère : 36 ans, célibataire. Vous êtes hétéros, mais c’est un vendredi soir et vous avez soudainement envie de vous faire casser la gueule par des casseurs de pédés ? Leçon en sept étapes :

1 : choisissez un bar de la rue Amelot, Paris XI. Bar qui a le bon goût de se clamer « interdit aux moches ». Mais ça, vous ne le savez pas. Vous ne l’apprendrez que 48 heures plus tard en vous connectant au site de cet établissement ouvert à l’électro et aux casseurs de pédés. Ce soir-là, vous y allez parce que c’est près de chez vous.

2 : habillez-vous comme tous les jours, que ce soit pour un rendez-vous dans les chaînes, acheter des poireaux ou emmener vos gamins à l’école. Baskets blanches, jean, blouson « ajusté » comme disait mémé, tee-shirt. Des fringues de pédé, quoi.

3 : entrez, commandez, asseyez-vous à une table pour discuter tranquillement. Faites-vous aborder par un jeune homme blond, 25/30 ans, 1,85 mètre, tee-shirt blanc et sweat à capuche, accent du sud. Il voudra savoir ce que vous faites dans la vie. Réponse de votre frère, sur le ton de blague : psy pour chiens, donneur d’organes, etc. Le mec va se marrer, mais insister. Il mettra le bras autour du cou de votre frère : « En fait, vous devez être deux pédés. » Vous restez cool alors il partira.

4 : sortez du bar, fumez une clope. Il y aura pas mal de monde dehors autour du bar. Le blond se ramènera avec un pote, 25/30 ans, cheveux bruns ondulés, veste de sport en satin blanc. Le blond insistera pour savoir ce que vous faites dans la vie. Maintenant il sera complètement bourré. Il s’agitera, balancera que « vous les parisiens » n’aimez pas les provinciaux. Vous lui répondrez que vous avez grandi en Ardèche, façon de faire comprendre à ce gentil blond embierré qu’il se fait une parano. Mais ça ne marchera pas. Il va devenir « lourd » : nouvelles vannes sur les pédés, les parisiens et leur morgue. Votre frère dira calmement à ce jeune homme qu’il n’a qu’à vous laisser s’il vous trouve antipathique. Il répondra qu’il ne partira pas.

5 : retraversez la rue pour vous dire au revoir tranquillement. Vous serez maintenant devant la porte du bar -gardée par un vigile pas très vigilant- et vous commettrez un geste déplacé : poser la main sur une épaule, faire la bise -autant de comportements qui, comme le savent les singes Bonobo et les chats tigrés, sont ostentatoirement homos. Là, un petit mec, 25/30 ans, brun, veste noire zippée vous accostera, bourré comme un kiwi élevé en serre. Il vous racontera qu’il est dans la prod ciné. Vous parlera d’une collaboration avec Dahan (Mmh...). Vous dira que maintenant il est dans le graphisme, qu’il travaille à Paris et Toulouse. Il aura l’accent du sud, comme les deux précédents. Il n’arrêtera pas de parler, vous dira qu’il veut « se faire des relations à Paris », que « le collectif, c’est important », « que ce qui compte, c’est la fraternité ». Il voudra lui aussi savoir ce que vous faites dans la vie, décidément... Son monologue sera passionnant comme un discours de Raffarin traduit en tchèque, mais votre frère répondra poliment qu’il trouve cela intéressant. Il dira au brun, pour ne pas lui donner l’impression que vous le snobez, qu’il travaille dans la com’ et vous pour la télé. Le type deviendra agressif, mais votre frère reste diplomate et vous distant. Il s’éloignera, la queue molle et basse.

6 : très vite le petit brun réapparaîtra et se jettera sur vous sans prévenir : coup de boule, direct. Vous tomberez à terre, le petit brun et le grand blond qui vous avaient accostés dans le bar se jetteront sur vous et vous balanceront des coups de pieds. Votre frère plongera pour vous tirer de là. Vous vous relèverez, crachant le sang qui vous envahit les sinus et vous dirigerez vers ces deux super héros anti-pédés pour vous expliquer. Mais vu votre état, votre frère vous retiendra. Le vigile très vigilant n’interviendra pas. Furieux, vous parviendrez à attraper un de vos agresseur et le collerez à une Golf rutilante garée en face du bar. Deux mecs sortiront de la voiture, mécontents qu’on vienne saloper leur capot... Mais ils comprendront que c’est vous qui avez été agressé -et pas le mec que vous avez agrafé sur leur peinture. Dans la confusion, les casseurs de pédés et de parisiens se tireront comme des lapins (désolé pour l’insulte, les lapins...). Par un passage donnant rue Amelot.

7 : discutez avec le videur du bar, qui n’en reviendra pas. Il vous dira qu’il vous avait vus pendant la soirée : « Ça se passait bien, je pensais que vous étiez potes. » Psychologue en plus d’être vigilant ! Vous direz qu’il est inutile d’appeler la police, que les mecs sont partis, que le plus urgent est de vous faire soigner car vous pisserez le sang par le nez et tiendrez à peine debout, le visage tuméfié. Pendant que l’équipe du bar vous fera asseoir à l’intérieur, votre frère discutera une seconde avec les propriétaires de la Golf. Ils n’auront pas vu où sont passés les agresseurs.

Gain pour votre frère : dent ébréchée, courbatures, bonne bosse derrière la tête.

Gain pour vous : deux yeux au beurre noir, un nez cassé (vous avez deux yeux, mais un seul nez). Plus les phalanges de la main gauche brûlées. Seize jours d’ITT. Le SAMU reviendra vous chercher chez vous le lendemain, suspectant des lésions cérébrales. Que de joie en traversant Paris un samedi, gyrophare sur le toit.

Remerciements à l’équipe du bar, dont le « physio » (énormes guillemets) laisse entrer de tels individus, se révélant incapable de repérer les semeurs de bordel. Mais bon, on est en économie libérale, bordel -ainsi qu’en bordel libéral, d’ailleurs. Donc s’ils la paient, les casseurs de pédés ont bien le droit de boire leur bière.

Remerciements de nouveau à l’équipe du bar, dont le « videur » -qui est aussi le physio : réduction de personnel malgré les bénéfs engrangés grâce aux consos des casseurs de pédés ? - n’est pas intervenu. Bizarre, non ? Vous, même avec un nez cassé, les sinus pleins de sang, une main éraflée, vos 65 kg, vous en avez attrapé un.

Et restez fair-play...

...quelque soit votre sexualité, vos origines, votre situation familiale, la couleur de vos amygdales ou le poids de votre couille gauche, il est indéniable que...

...Vous avez le crâne rasé, portez des blousons XS, des lunettes XXL. Que vous avez lu Dustan et trouvez Delanoë sympa : vous êtes une saloperie gay-friendly.

Vendredi soir approche. Pédés, hétéros, bi, etc, bonne éclate à vous tous.

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  • nixar
    nixar
    informaticien, Paris
    • Posté à 15h35 le 14/05/2009
    • Internaute 31373
      informaticien, Paris

    Il y a une dizaine d’années je me suis pris un pain par un abruti en passant par la rue de Lappe en rentrant chez moi un samedi soir, parcequ’un brave garçon était énervé que je ne lui donne pas de clope (que je n’avais pas).
    Bon. Les flics, pour une fois, n’étaient pas loin (20m !), l’ont taclé ; on est parti au poste puis ils m’ont emmené à l’Hôtel Dieu pour que je me fasse ausculter. Merdique, mais la suite ..

    Dans la salle d’attente je vois un groupe de deux garçons, la gueule en sang, et trois filles, visiblement traumatisées. Je leur demande ce qui leur est arrivé.

    Ils se sont fait agressé par des skins qui voulaient casser de l’arabe.

    ...

    Ah bon ... vous avez pas l’air arabe je remarque à haute voix.

    « Ils en ont pas trouvé » me répond mon interlocuteur, très sérieusement.

    ....

     ! ! ! !

    Je suis resté bouche bée pendant cinq bonnes minutes.

  • Yerri
    Yerri
    Etudiant en Suède
    • Posté à 17h09 le 14/05/2009
    • Internaute 38289
      Etudiant en Suède

    A Lyon il m’est arrivé de rentrer dans un bar avec un ami - hétéro comme moi - et que les conversations s’arrêtent pour laisser la place à des petits rires qui redoublent quand on commande un café et un chocolat chaud. Le patron aura le bon goût de faire semblant de ne pas comprendre : « Quoi ? Deux bières ? Ah ah ah ! ! »
    Un client confirme mes soupçons en murmurant à son compère : « Ah, eux, c’en sont ! »

    Évidemment quand on ne s’habille pas comme un randonneur ou comme un maçon en pleine journée de travail, qu’on est deux mecs et qu’en plus on boit du chocolat chaud, les « déviations sexuelles » sont indiscutables.

    Comme quoi l’homophobie est une injustice d’autant plus stupide qu’elle ne touche pas toujours que les homosexuels.

  • Mila Saint Anne
    Mila Saint Anne
    internaute
    • Posté à 17h11 le 14/05/2009
    • Internaute 14402
      internaute

    Alors moi j’ai une bonne recette aussi qui marchait bien il y a quelques années. Si vous voulez la retenter....

    - vous rentrez chez vous avec un pote.
    - vous êtes une fille mais en jean, avec une casquette et vos cheveux dedans et un foulard violet (la couleur est importante...).
    - vous croisez, sur le trottoir d’en face des mecs en blousons de cuir qui vont à un meeting du Front National.
    - vous les regardez (enfin vous remarquez surtout qu’ils doivent avoir des trucs sous leurs blousons ou qu’ils sont tous à 9 mois de grossesse...)

    Et voila, ça suffit.
    Si tout se passe bien ils traversent la rue, vous mettent sous le nez un sympathique arsenal.
    Sortez doucement vos mains (vides) de vos poches.

    Arrivée à cette étape, vous prenez un coup de matraque en vous faisant traiter de « pédale ».

    .... je passe sur la suite, dont les variantes sont infinies...

    Et en plus vous pouvez pas rentrer chez vous directement après, parce que les flics jugent que votre foulard violet (même avec des taches rouges) vous signalent comme une dangereuse gauchiste venue casser du mec d’extrême droite.

    En même temps, j’avais plus tellement envie de rentrer chez moi ce soir là.

    Tiens tant que j’y suis, j’en profite pour remercier le mec en costard-cravate qui passait ce soir là dans la rue qui nous a permis de ne pas nous faire complètement démonter la tête.

    Bref, les homophobes, en plus d’être cons ils sont miro, les pauvres !

  • The_Reaper
    The_Reaper répond à guerzit-
    • Posté à 17h29 le 14/05/2009
    • Internaute 33315

    Je suis un peu d’accord avec ce post : il n’y a peut-être pas à voir du « casseur de pédé » dans le comportement éméché et complètement stupide de ce type (ce gros con, pourrait-on dire). Des cons, il y en a partout, et on ne peut pas forcément non plus tenir rigueur au physio et au bar d’avoir laissé rentrer un tel type ; le gros con est le type de personnes le moins stéréotypé qui existe, on en trouve dans toutes les catégories d’âge, sociales et/ou ethniques sur terre.

    Des gros lourds qui ont envie de faire jouer les poings une fois l’éthylotest en surchauffe, on en trouve dans tous les bars, dans toutes les boîtes, dans toutes les soirées animées de Paris et du monde entier. L’homophobie ici me semblait être un peu un prétexte. Douteux, on en conviendra, mais un prétexte quand même. A la rigueur, il aurait pu vous casser la gueule car vous étiez parisiens (d’ailleurs, il a, d’après ce récit, évoqué que c’était une tare), bruns ou aux pieds poilus.

    D’ailleurs, si je voulais jouer l’ironie du style de mes potes homo, je dirais que, vu le comportement ambigu du type, qui s’approche de 2 mecs comme ça, cherchant à tailler le bout de gras sans raison, j’y verrais bien une homosexualité refoulée et l’envie pressante de passer à l’acte : p

  • Iv
    Iv répond à bozox
    Roboticien utopiste
    • Posté à 17h41 le 14/05/2009
    • Internaute 39192
      Roboticien utopiste

    C’est surtout une histoire, une anecdote, ça n’a pas grand chose à faire sur la page principale de rue89. Même si moi non plus je n’aime pas ce genre d’aggressions débiles, ça n’est pas du très bon journalisme que de s’attarder sur un fait divers particulier.

    Si on commence à couvrir ce genre d’aggression, il va y en avoir une dizaine par semaine juste pour Paris. Les fachos vont demander à ce qu’un article soit fait dés qu’une vieille se fait piquer un sac par un gamin bronzé et moi je vais demander à ce que tous les faits divers de Grenoble soient publiés...