Témoignage 27/04/2009 à 10h21

Pandémies : retour sur le Sras, qui avait affolé la planète en 2003

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Il aura fallu trois mois pour que les autorités chinoises brisent le silence et que le risque de pandémie mondiale soit maitrisé.


Joconde contre le Sras à Pékin en 2003 (P.Haski/Rue89)

Comment naissent les pandémies, comment se diffusent-elles ? Pour le savoir, médecins et enquêteurs travaillent comme dans des polars, à la recherche du « cas zéro », le premier malade qui peut permettre de comprendre le phénomène de contamination. En 2003, j’ai vécu de près, en Chine, un cas de pandémie qui avait mis la planète en ébullition : le Sras, la pneumopathie atypique, première maladie émergente du XXI° siècle. Retour sur une affaire édifiante.

C’est à Foshan, une ville de la province du Guangdong, dans le sud de la Chine, qu’a été retrouvé le cas zéro du Syndrome respiratoire aigü sévère (Sras). Mais c’est par Hong Kong qu’il a été découvert.

Le 21 février 2003, un médecin de Canton agé de 64 ans, se trouve dans l’ascenseur de l’hôtel Métropole de Hong Kong où il est venu participer à un mariage. Il éternue sans arrêt pendant le trajet entre le neuvième étage où se trouve sa chambre et le rez-de-chaussée.

Quelques jours après, il succombe dans un hôpital de Hong Kong à une maladie respiratoire jusque-là inconnue, non sans avoir contaminé quatre membres du personnel et sa famille venue lui rendre visite, ce qui provoquera la mort de 300 personnes dans le territoire, 416 dans le monde entier, dans 27 pays différents.

Toutes les personnes qui se trouvaient dans l’ascenseur avec ce médecin malade seront à leur tour contaminées, et iront répandre le virus dans leur entourage, certains à Hong Kong même, d’autres à Singapour, au Vietnam, jusqu’au Canada où l’on comptera également des dizaines de morts.

Silence des autorités

On apprendra plus tard que ce médecin avait soigné, à l’hôpital de Canton, le « cas zéro » venu de Foshan, mais que les autorités de la province du Guangdong, qui avaient eu à traiter une épidémie inconnue, passée de l’animal à l’homme, s’étaient abstenues de prévenir les instances internationales ; pas même les responsables sanitaires de Hong Kong, le territoire voisin pourtant rattaché à la Chine depuis 1997.

Lorsque les spécialistes de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) voient arriver des nouvelles de contaminations de nature similaire en provenance de lieux aussi éloignés que Toronto, Hong Kong et Singapour, ils y voient le risque d’une véritable pandémie mondiale. Le virus est alors inconnu, venu de l’animal, il se transmet visiblement de l’homme à l’homme par la voie des airs, et voyage facilement. L’alerte mondiale est donnée, comme aujourd’hui avec cette grippe porcine.


Il faudra trois mois pour que le risque de pandémie soit maîtrisé, non sans avoir mis la planète en panique, mis l’économie KO à Hong Kong, et provoqué une mini crise politique à Pékin. Le monde aura eu la chance que ce virus soit finalement moins facilement transmissible qu’on ne l’avait initialement redouté, et que les autorités chinoises, après avoir tenté de cacher l’affaire, aient finalement pris conscience du risque sanitaire majeur et se soient mobilisées avec tous les moyens d’un pays autoritaire.

« Le gouvernement chinois a un problème : le monde ne croit plus ses chiffres ».

A Pékin, la semaine du 14 avril 2003 fut absolument dramatique. Alors que les journalistes étrangers étaient informés par d’innombrables rumeurs de l’existence de dizaines de malades et de nombreux morts dans les hôpitaux de la ville, le maire de la capitale, couvert par le ministre de la Santé, s’obstinait dans le déni.

Jusqu’à ce qu’un médecin militaire à la retraite, Dr Jiang Yanyong, véritable héros de cette épidémie, outré par les mensonges du ministre de la Santé à la télévision, n’envoie un fax d’abord à la télévision d’Etat, resté sans effet, puis au magazine américain Time, pour dénoncer la crise sanitaire camouflée. Il le paiera cher par la suite.

Le vendredi après-midi, cette semaine-là, l’OMS convoque une conférence de presse à Pékin, et, devant des dizaines de caméras du monde entier -mais aucun média chinois-, le directeur du bureau de l’Organisation mondiale de la Santé en Chine fait une déclaration sans précédent, mettant en doute les démentis du gouvernement chinois :

« Le gouvernement chinois a un problème : le monde ne croit plus ses chiffres ».

Le soir même, le Bureau politique du Parti communiste chinois tient une réunion de crise, et décide le limogeage du maire de Pékin et du ministre de la Santé. Il décrète des mesures d’urgence pour lutter contre le risque de pandémie.

Ces annonces provoqueront la panique parmi les 14 millions d’habitants de Pékin, brutalement confrontés à la vérité de la maladie. Mises en quarantaine d’immeubles, circulation limitée, quartiers isolés pour le Sras dans les hôpitaux... En quelques semaines, toutefois la crise était surmontée. Le mensonge était oublié et la lutte héroïque du peuple était glorifiée...


Affiche de propagande Sars 2003 à Pékin (P.Haski/Rue89)

« Je t’autorise à dire que je suis un salaud »

Les leçons de cette victoire rapide sur ce qui avait été considéré comme un vrai risque de pandémie mondiale sont simples. L’information la plus transparente a initialement manqué, la coopération entre les autorités chinoises et le reste du monde a d’abord fait défaut, mettant la planète entière dans une situation risquée.

Lorsque ces deux handicaps ont été levés, il aura fallu encore quelques semaines de contrôles, de mesures radicales et de prévention efficace, pour obtenir la victoire sur un virus, il est vrai, peu combattif.

Mais le risque se cache aussi beaucoup dans les comportements individuels. Un de mes amis français se trouvait alors en Chine pour une conférence, et a paniqué lorsqu’il a appris que l’interprète qui lui avait parlé à l’oreille pendant toute les débats pour lui traduire les discours, était hospitalisée avec le Sras.

Au lieu d’attendre dans sa chambre d’hôtel l’expiration des sept jours d’incubation pour savoir s’il avait été lui aussi contaminé, il avait pris un billet pour Paris le jour même, au risque de contaminer tout un avion et d’introduire le virus en France. Une fois enfermé chez lui, il m’avait envoyé un e-mail :

« Si tu apprends que j’ai le virus et que j’ai contaminé quelqu’un, je t’autorise à dire que je suis un salaud. »

Fort heureusement, il était passé entre les gouttes. Mais cette anecdote montre à quel point la propagation d’un virus peut dépendre de comportements de panique de gens par ailleurs tout à fait sensés.

L’OMS est bien dans son rôle lorsqu’elle alerte aujourd’hui sur le risque de pandémie provoqué par la grippe porcine au Mexique. Car chaque expert sait qu’un jour, surgira un virus inconnu qui se diffusera dans le monde entier à grande vitesse, et, à l’instar de la grippe espagnole de 1918 qui avait fait jusqu’à 100 millions de morts selon certaines estimations, provoquera une catastrophe planétaire.

Mais l’OMS a un atout : elle est dirigée par Margaret Chan, une Chinoise de Hong Kong qui était directrice des services de Santé publique au moment du Sras en 2003...

Photos : 1) Oeuvre d’artiste contre le Sras, Pékin 2003 ; 2) Poste de contrôle de la fièvre placé dans un lieu public en Chine, 2003 ; 3) Affiche de propagande du Parti communiste chinois contre le Sras, Pékin 2003 (P. Haski/Rue89)

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  • ESTEVE
    • Posté à 11h47 le 27/04/2009
    • Internaute 23620

    A l’époque dont parle Pierre HASKI, j’étais prof au Lycée Français de HONG KONG. S’il avait fallu trois mois au nouveau premier ministre pour reconnaître que l’épidémie de pneumonie n’avait pas été « importée » mais venait bien du GUANGDONG (province de CANTON), nous le savions depuis Janvier : le Consul de France de cette ville, un des parents d’élèves du Lycée, avait publié un communiqué décrivant tous les symptômes d’une « pneumopathie atypique » qui sévissait à Shenzhen et « dans le delta de la Rivière des Perles ». Comme ce n’est pas lui qui l’avait inventée, on peut supposer que les toubibs de la région étaient au courant depuis un bout de temps ! Dès ce moment, nous avions annulé au Lycée français tous les voyages d’études et échanges scolaires qui devaient avoir lieu dans cette région. Mais quelques esprits forts ayant mis en doute la clairvoyance du diplomate et critiqué son style « peu conforme aux usages », celui-ci s’était fait taper sur les doigts par le Ministère des Affaires Étrangères. Ironisant sur sa femme et son fils évacués à HONG KONG, certains parlaient même en ricanant du « virus L. » (du nom du Consul) : ils furent pourtant les premiers à prendre la poudre d’escampette quand le diagnostic dudit L. fut avéré... et que l’épidémie se répandit à HONG KONG.
    Pierre parle de la panique qui a saisi un certain nombre de Français à l’époque. Je confirme ! Et quand j’ai entendu Jacques CHIRAC, en visite à HONG KONG, déclarer à mes compatriotes l’année suivante (discours du 12/10/2004 à la communauté française de HONG KONG) : « Notre pays est fier de votre sérénité, notamment pendant la crise du SRAS… », j’ai bien rigolé. En fait tout le monde s’était carapaté au pays natal : pas de quoi être fier ! Quand on m’avait pressé de prendre le premier avion pour la France - j’étais resté seul au lycée - j’avais demandé naïvement : « s’il y avait une épidémie en France, est-ce que vous iriez vous réfugier en Suisse ? »
    Il y aurait beaucoup de choses à raconter sur cette période, très instructive sur la nature humaine... Mais apprend-on vraiment des expériences passées ?

  • jivé13
    jivé13
    salarié comme plus de 90%des (...)
    • Posté à 11h50 le 27/04/2009
    • Internaute 52558
      salarié comme plus de 90%des (...)

    Le journaliste digne de ce beau nom c’est celui qui sait resituer l’évènement , le mettre en perspective et remettre en mémoire des éléments passés utiles à la compréhension du présent.
    je retrouve dans votre article beaucoup de cette démarche.Merci.
    A côté de l’attitude des gouvernants et de celle des individus face à un risque de pandémie, pour ma part, je soulignerais le rôle des « experts médicaux » qui ont accès aux tribunes médiatiques et qui sont assez souvent les sujets de « conflits d’intérêt » tout simplement parce qu’il travaillent un peu ou beaucoup avec des groupes pharmaceutiques. Ces derniers, même s’ils n’inventent pas l’épidémie, ont intérêt à sa dramatisation.
    la souche H1N1 est si peu nouvelle qu’elle figure dans tous les vaccins antigrippaux depuis de longues années. La fabrication du vaccin qui traditionnellement débute l’été pour une mise en vente en octobre en Europe, peut très bien être relancé ce printemps si il y a un marché.

  • Jana
    Jana
    bretonne en Normandie
    • Posté à 13h12 le 27/04/2009
    • Internaute 13372
      bretonne en Normandie

    Bonjour Pierre, merci pour ce billet.

    Cet article « Retour sur » me semble très utile dans le contexte de cette histoire porcine.

    Comment rester lucide, capable de critique sur l’information en boucle, qui matraque, sans citer ses sources ( lobby ?) ou les attitudes soit de déni, soit de dramatisation pour raisons « politicardes »

    Comment s’’informer sérieusement - sans panique, sur les mesures de prévention, les précautions à prendre, les symptômes, pour éviter individuellement des attitudes incohérentes , voire stupides ou dangereuses .

    Est-il possible de développer le commentaire de JV 13 :
    . « Ces derniers, même s’ils n’inventent pas l’épidémie, ont intérêt à sa dramatisation.
    la souche H1N1 est si peu nouvelle qu’elle figure dans tous les vaccins antigrippaux depuis de longues années »

    La question d’Estève est d’actualité : « Mais apprend-on vraiment des expériences passées ? “

    Je veux l’espérer...

  • jivé13
    jivé13 répond à Jana
    salarié comme plus de 90%des (...)
    • Posté à 14h41 le 27/04/2009
    • Internaute 52558
      salarié comme plus de 90%des (...)

    @Jana
    Le diable est dans les détails... et aussi dans les mots.
    Jeannne Brugère-Picoux, professeur à l’Ecole nationale vétérinaire de maison-Alfort répond au journal 20 minutes ce jour :
     » Parler de grippe PORCINE est une aberration.On devrait parler de grippe mexicaine, car la grippe porcine classique n’est pas dangereuse pour l’homme.
    Les cas ont été recensés en ville et non dans des élevages. La contamination ne s’est pas faite au contact des porcs, mais d’homme à homme.Il n’y a pas eu, à l’origine, de maladie animale.Le porc n’est donc pas en cause ».
    Pourquoi cette mise au point du Prof ?
    Parce que c’est toute la différence avec la peste aviaire (et non pas grippe), qui était causée par le virus H5N1 totalement inconnu chez l’homme comme facteur de grippe interhumaine.On craignait qu’il mute et s’adapte à l’homme. Ce qui ne s’est heureusement pas produit.
    Avec cette grippe humaine mexicaine on est en « pays “ connu. Cherche la composition des vaccins antigrippaux sur plusieurs années, tu verras que H1N1 et H3N2 sont toujours là.
    Autre questions intéressantes : Est-il vrai, (comme je l’ai lu une seule fois) que cette épidémie n’a pas commencé hier, et que 75% des sujets contaminés ont guéri de leur grippe sans plus de problèmes ?
    Quel est le profil des patients qui sont décédés de cette grippe ? personnes âgées ? enfants ? malades chroniques ? personnes socialement défavorisées ? personnes jeunes ou dans la force de l’âge ? Ce n’est à l’évidence pas la même chose si on se préoccupe de la virulence de cette souche virale.
    Je ne doute pas qu’on nous donnera les bonnes réponses.

  • Sophie Verney-Caillat
    Sophie Verney-Caillat répond à jivé13
    Journaliste Rue89
    • Posté à 16h38 le 27/04/2009
      rédacteur
    • Journaliste 50753
      Journaliste

    De ce que m’a dit un épidémiologue, la grippe espagnole était aussi de type H1N1, et venait sans doute aussi du porc. Donc on devrait plutôt parler de grippe mexicaine en effet.
    Cependant, le virus mute sans cesse et c’est pour ça qu’il n’est pas évident de le traiter. On ne sait pas encore à quand il remonte ni sa dangerosité exacte, c’est ce que l’OMS est en train d’essayer de démêler.
    Les personnes décédées sont plutôt dans la force de l’âge.