Revue de commentaires 26/04/2009 à 19h15

Légaliser les mères porteuses : à tout riverain son éthique

Sophie Verney-Caillat | Journaliste Rue89


Scultpure « Pregnant Woman » de Ron Mueck à Berlin (Tobias Schwarz/Reuters).

Après avoir lu les dix clés du débat sur la légalisation des mères porteuses, vous avez, en 285 commentaires, apporté vos témoignages et participé au débat soulevé par cette question. Retour sur les points ainsi approfondis, et merci pour vos contributions (spéciale dédicace à Claire_Zoom personnellement concernée et fervente supporter de l'appel de CLARA en faveur de la légalisation, qui a largement animé le débat).

Au nom de la liberté des femmes à disposer de leur corps faut-il les autoriser à porter l'enfant des autres ? Existe-t- il un « droit à l'enfant » pour les couples qui ne peuvent en avoir et qu'en est-il des « droits de l'enfant » à connaître sa filiation ? Où s'arrête la liberté et où commence l'éthique ?

Alliances iconoclastes

Dans ce débat, on découvre des alliances iconoclastes, par exemple entre la philosophe Sylviane Agacinski au nom de la dénonciation de la marchandisation du corps (elle vient de publier Corps en miettes) et la ministre catholique Christine Boutin, partisane d'une conception traditionnelle de la famille et de la reproduction.

Les riverains ont semblé d'accord pour dire que légaliser les mères porteuses revenait à ouvrir une boîte de pandore dont on ne peut mesurer d'avance tous les effets. Et on vous épargnera les noms d'oiseaux échangés, les accusations de fanatismes émanant des deux camps (« espèce de Benoit XVI » contre « espèce d'Arche de Zoé »).

Quel lien entre la mère porteuse et l'enfant ?

Des mamans comme Solstice sont intervenues pour dire :

« On ne peut pas “désincarner” la fonction de la mère porteuse. Il y a des échanges entre l'enfant et vous : il réagit ou ne réagit plus selon votre état physique ou émotionnel. »

Pour elle, la mère porteuse doit faire partie de l'entourage des « parents intentionnels » pour éviter que l'enfant ne souffre d'un « déni ».

Dans le même ordre d'idée, neopingouin a un regret :

« Notre société butte sur sa conception judéo-chrétienne de la filiation, qu'elle s'entête à réduire à un lien génétique, organique alors que dans les temps anciens les nourrices donnaient le sein aux mères qui ne pouvaient pas. »

Et quels effets psychologiques le fait d'avoir été porté par une autre mère que la sienne peut-il avoir pour l'enfant ? joli grain de sable pense que cet « abandon programmé » peut être lourd de conséquences car « l'enfant a une vie intra-utérine (il ne devient pas vivant le jour de sa naissance ! ) », ce que conteste Claire_Zoom citant le pédopsychiatre Marcel Rufo.

A celles qui, comme Nadine Morano, se disent prêtes à porter un enfant pour leur fille, ben85 lance, un rien provoc : « Imaginons la tête d'un enfant qui apprend qu'il a été enfanté par sa grand-mère… Les psychanalystes ont de beaux jours devant eux ! »

Plutôt adopter ? Un faux sujet

Par ailleurs, à la générosité de la mère porteuse avancée par certains,
jaycib oppose cet argument :

« Il s'agit d'une location du corps d'autrui, mais à des fins
nouvelles : c'est l'essence même de la capacité gestative d'une personne qu'on loue, en d'autres termes ce qui lui appartient en propre, et qui était jusqu'ici inaliénable. »

Il conseille clairement aux parents concernés de plutôt chercher à adopter, estimant que « le don de vie n'est pas moindre ». Ce qui a prodigieusement agacé Claire_Zoom :

« C'est assez facile de renvoyer les couples infertiles à l'adoption quand on n'a soi-même pas de difficulté à procréer. C'est aussi une vision utilitariste : l'adoption est là pour donner une famille à un enfant, pas le contraire. De plus, cette position est irréaliste : il y a seulement 800 adoptions en France. »

La disposition, prévue par les sénateurs, qui permet à la mère porteuse de finalement garder l'enfant jusqu'à trois jours après l'accouchement, risque de nous mener « au devant de cas déchirants, humainement parlant. Rien que le fait qu'on “tique” déjà sur ce point devrait peut-être faire réfléchir les politiques quant à la délicatesse d'une telle loi », remarque ben85.

L'Etat doit-il s'en mêler ?

Jean-Luc Pouly déclarait carrément dans cet article sur Rue89 :

« J'ai des doutes sur la capacité des parlements à élaborer des lois sur de tels sujets, lois qui se glissent souvent entre celle sur la réglementation de la pêche à l'anchois et celle sur la retraite des intermittents du spectacle. »

Il n'est pas le seul. Irfan remarque ainsi :

« C'est une des questions les plus personnelles qui soient, les plus puissamment difficiles à débattre. C'est sur ce genre de sujets qu'il faut laisser aux citoyens la plus grande latitude, la plus grande libéralité dans leurs actes, parce que chacun aura une réaction différente. »

Légiférer pour encadrer et éviter le trafic d'enfant ou que des starlettes « se fassent faire un bébé » parce qu'elles n'ont pas envie de déformer leur corps, tout le monde en convient.

Mais comment prévoir tous les futurs litiges, par exemple si l'enfant souffre d'une malformation ou si la mère porteuse rencontre des ennuis au cours de la grossesse ? « Et moi j'imagine que si jamais l'enfant nait tout difforme, mentalement très déficient, les “parents” le prennent quand même ou alors ils laissent la pauvresse de mère porteuse se débrouiller avec ? », provoque à dessein di.

Gestation ou maternité ?

Une question importante n'a pas été tranchée : si on légalisait les mères porteuses, faudrait-il autoriser uniquement la « gestation pour autrui » (dans ce cas l'enfant a été conçu
avec les gamètes du couple demandeur ou de tiers donneurs, la mère porteuse ne fait que porter) ou inclure la « maternité pour autrui » (c'est-à-dire que la femme qui porte l'enfant est sa mère génétique) ?

Claire_Zoom préfère que la mère porteuse n'ait aucun lien génétique avec l'enfant car ce serait « une charge supplémentaire pour la mère porteuse et sa famille du fait des ressemblances physiques avec l'enfant ainsi né ». Elle souhaite que les parents fassent appel à un don d'ovocytes anonyme dans le cas où la mère intentionnelle ne peut donner les siens.

Jusqu'où aller ?

Si la France légalisait la gestation pour autrui, cela ouvrirait la possibilité pour les homosexuels d'enfanter, craignent les uns et espèrent les autres. Là encore ce que la science rend possible, l'éthique doit-elle l'autoriser ? Thierry Reboud s'avoue bien incapable de trancher mais se dit « pratiquement convaincu qu'accepter la gestation pour autrui revient à ouvrir une révolution morale dont il est pour ainsi dire impossible d'envisager les conséquences ».

A noter que le débat se poursuit également sur le site des Etats généraux de la bioéthique.

Photo : scultpure « Pregnant Woman » de Ron Mueck à Berlin (Tobias Schwarz/Reuters).

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  • dodu
    dodu
    En partance pour nulle part
    • Posté à 19h36 le 26/04/2009
    • Internaute
      En partance pour nulle part

    Je suis extrêmement partagée sur ce problème : d'un point de vue éthique , je ne sais pas si j'aurai pu , à titre personnel ,envisagé une « location d'utérus » mais d'un autre sens , à partir du moment où cette pratique augmente et est acceptée par d'autres pays d'Europe , je pense qu'inéluctablement elle s'imposera , de façon directe ou indirecte , en France . Aussi vaut-il mieux tenter de prendre les devants et réfléchir à une loi équilibrée , respectant les droits des uns et des autres (enfant compris) plutôt qu'attendre d'avoir à légiférer dans l'urgence parce que sous la pression de tel ou tel lobby . Mais nos députés en seront-ils capables , je reste dubitative .

  • Di
    Di
    • Posté à 20h34 le 26/04/2009

    Dans la mesure ou le couple choisit une mère porteuse dans son entourage immédiat (soeur, cousine, amie de longue date) je trouve que c'est acceptable. Surtout qu'une proche s'impliquerait forcément plus, et pourrait éventuellement devenir la « marraine ». Cet enfant, puisqu'elle pourra continuer de le voir et de l'aimer, cela lui permet donc de tisser de véritables liens avec le foetus qu'elle porte. Autrement, faire appel à une agence qui vous trouve une porteuse anonyme, je trouve ça plutôt glauque. Porter un enfant pour une inconnue, c'est forcément une transaction commerciale. Une inconnue va être simplement le sac qui porte cet enfant, et elle devra tout faire pour ne pas s'attacher. Qui sait aujourd'hui l'impact que cela aura sur ces enfants ? Depuis le temps qu'on nous dit toute l'importance qu'a la vie in-utéro !

    Autre argument pour choisir une porteuse dans son entourage au lieu d'avoir recours à une agence : ces agences étant des agences privées (donc à but lucratif) j'ai bien peur que ces femmes qui accepteront de porter les enfants d'inconnus soient le plus souvent des femmes dans des situations financières fragiles - donc, ce ne sont pas des femmes libres de leur choix, et ce serait donc profiter de leur pauvreté - une forme d'esclavage.

  • Irfan
    • Posté à 21h22 le 26/04/2009
    • Internaute

    Bien présenté.
    Pour ma part, le débat qu'on a eu m'a fait voir que la complexité de la chose était sans doute encore plus grande que ce que je pensais, et que la monétarisation ou non de la gestation pour autrui n'était pas simple.
    Toutefois, je reste sur mes positions : il faut mieux encadrer ce qui est du rapport monétaire entre le couple demandeur et la mère porteuse, et laisser la plus grande latitude aux citoyens concernés pour ce qui reste. Ce sera de toute façon mieux que ce qui se passe actuellement.
    Je rappelle aussi l'importante distinction, pas toujours faite, entre une mère porteuse et une « mère biologique » qui donnerait « son » enfant à un couple qui n'a pas forcément de lien de parenté (ou alors 1/2) à celui-ci. Ce qui reviendrait à une drôle d'adoption...
    D'ailleurs, cette situation existe déjà. Je connais un couple d'homosexuelle qui ont eu un enfant fait par le frère de l'une à l'autre membre du couple. Ce serait injuste que des personnes fertiles et s'aimant ne puissent pas avoir un enfant parce que la femme, pour des raisons physiques, ne peut pas porter un enfant. Et ne pas donner à ces gens qui en ont la possibilité celle d'avoir un enfant qui portent leurs gènes, en les renvoyant à l'adoption, c'est faire peu de cas de leur choix, et de la nécessaire complexité de celui-ci.

    Quant au reste, je m'étais assez largement exprimé dans le débat que nous avions eu, j'espère que mes positions ont convaincu certains, ou ont fait réfléchir d'autres. Pour ma part, beaucoup de riverains m'ont apporté.

    (ps : cité dans le corps d'un article de la Rue, la gloire ! )

  • Di
    Di
    • Posté à 10h06 le 27/04/2009

    En lisant attentivement les commentaires sous « les dix clés du débat sur la légistation sur les mères porteuses », j'ai eu l'impression que cette volonté d'avoir un enfant « génétiquement lié » tient presque de l'obsession chez certaines femmes (ou couples) stériles. Comme si un enfant « génétiquement lié » leur appartiendrait plus qu'un enfant « adopté ». Pourtant, même si l'enfant sort de votre propre utérus, il est un être à part qui ne vous appartient pas, il vous est juste confié, et votre rôle est simplement de l'élever pour qu'il devienne indépendant de vous, il me semble. S'il vous ressemble, c'est bien souvent QUE physiquement. Son caractère, son comportement, peuvent être aux antipodes des vôtres.

    Parfois aussi ces femmes qui veulent absolument une mère porteuse et non un enfant adopté me font penser un peu à ces jeunes filles qui se trouvent le nez trop long par rapport à leur mannequin ou star préférée, et qui sont donc persuadées que seule une chirurgie esthétique pourra leur apporter du bonheur dans leur vie. Je me demande si le bonheur, le vrai, ne passe pas par l'acceptation de son sort - par l'acceptation de nous-même tel que la Nature nous a faits, avec nos qualités et nos défauts.

    Pourtant, des femmes stériles heureuses, ça existe aussi. J'en connais une de près - c'est une de mes meilleures amies. Bien sûr, au début, elle était déçue de ne pas pouvoir avoir d'enfants, mais elle a acceptée son sort. Elle est l'amie la plus jolie, la plus féminine, la plus généreuse, que j'ai. Son couple est le plus soudé et le plus heureux que je connaisse.

  • solstice
    solstice répond à ginkoland
    pigiste
    • Posté à 10h33 le 27/04/2009
    • Internaute
      pigiste

    La réponse « adoption » est un faux problème : il y a si peu d'enfants « adoptables » en France qu'il faut aller chercher très loin (et très cher) des enfants dont on peut légitimement se demander s'ils font partie d'un trafic d'être humains...

    On ne peut donc pas régler le problème ainsi.

    De plus, l'alchimie qui unit les parents à leur enfant est si complexe, dans le cas d'une maternité « normale » (déni de grossesse, baby blues etc.) que je comprends très bien que l'on hésite avec un enfant totalement étranger, avec un vécu sans doute lourd...

    L'adoption est certainement plus facile à vivre si on a déjà été parent : on est décomplexé et plus zen. Je n'ose pas imaginer quelle mère j'aurais été en élevant sur le tard un enfant, né de mes entrailles ou d'une autre...

    Lorsque l'on se pose la question d'adopter, c'est que l'on a derrière soi des années de galère, de fausses couches, de faux espoirs, de dossiers d'adoption... Il n'y a pas d'image d'Epinal de charmants parents de moins de 30 ans adoptant un enfant à la naissance à la suite du décès en couches de sa maman biologique. Les vécus sont bien plus lourds, de chaque côté.

    Alors, élever son enfant porté par une autre peut être rassurant.