Tribune 12/04/2009 à 12h29

Théorie de la séquestration de patrons



Dans le bureau Nicolas Polutnik, directeur séquestré de Caterpillar France à Grenoble (Robert Pratta/Reuters)


Le phénomène est en train de faire tâche d'huile et les Français ne semblent pas totalement désapprouver. Au-delà du côté dramatique, il y a quelque chose d'intéressant du point de vue des sciences sociales. Sur un plan théorique, on peut comparer la séquestration et le kidnappping (attention, j'ai bien dit sur un plan théorique, je ne met pas ces deux phénomènes au même niveau sur un plan moral, bien entendu).

Dans les deux cas, ces actions sont un moyen d'obtenir quelque chose : une rançon ou une renégociation des conditions de départ des salariés. Ces actions reposent sur une menace : tuer les otages ou garder les dirigeants enfermés dans des conditions très pénibles pendant un temps plus ou moins long. Enfin, dans les deux cas, un « raisonnement par induction à rebours » nous apprend que l'action initiale ne devrait pas avoir lieu.

Une démarche a priori irrationnelle

Concernant le preneur d'otage, ce dernier n'a rien à gagner à se débarrasser des otages puisque la mort (ou une peine très lourde) serait alors la seule issue envisageable. Par conséquent, sa menace n'est pas crédible. Sachant cela, les individus devant payer la rançon ne le feront jamais. Si le preneur d'otage est rationnel, il anticipe cela et, par conséquent, n'entreprend jamais la prise d'otage initiale.

Les choses sont similaires avec la « séquestration » de dirigeants. Séquestrer une personne (a fortiori durablement) est interdit par la loi et les salariés qui se livrent à ces actes ont en théorie beaucoup à perdre. Les personnes séquestrées, sachant cela, n'ont pas intérêt à céder, car elles savent que la séquestration ne pourra pas durer longtemps (en fait, c'est encore plus simple : elles peuvent céder, sachant que
tout accord conclu sous la contrainte n'a aucune valeur juridique). Du coup, l'action initiale ne devrait pas avoir lieu.

Une menace malgré tout crédible

Malgré tout, de la même manière qu'il se produit des kidnappings ou des prises d'otages, on assiste à des séquestrations actuellement. Dans le premier cas, on explique cela par le fait que le kidnappeur est potentiellement irrationnel, ou plus exactement qu'il existe une probabilité faible qu'il commette une « erreur » et tue les otages. Même faible, cette probabilité peut suffire à rendre sa menace crédible et donc conduire le preneur d'otage ou le kidnappeur à passer à l'acte.

L'explication est à mon avis un peu différente dans le cas des séquestrations. L'objectif des salariés qui se livrent à cette activité est d'obtenir une réouverture des négociations afin d'obtenir de meilleures compensations. S'ils agissent, c'est qu'ils pensent que leur menace est crédible (on peut aussi penser qu'ils sont tellement désespérés qu'ils ne réfléchissent plus vraiment à leurs actes - je mets de côté cette possibilité).

Plusieurs raisons (complémentaires) à cela :

  • D'une part, ils peuvent se dire que les personnes séquestrées vont très mal vivre leur séquestration et qu'ils vont vouloir y mettre un terme rapidement.
  • D'autre part, ils peuvent penser qu'il y a réellement des marges de manoeuvre et qu'il est tout à fait possible pour l'entreprise de concéder des mesures de départ plus favorables aux salariés.
  • Enfin, il y a aussi la croyance que les pouvoirs publics (tribunaux et forces de l'ordre) n'interviendront pas pour mettre fin à la séquestration ou annuler l'accord qui en est ressorti.

Un jeu à trois joueurs

Etant donné le nombre de séquestrations qui ont eu lieu ces dernières semaines, on peut envisager que l'on est dans le cadre d'un « jeu séquentiel » avec trois joueurs (les salariés qui séquestrent, les patrons séquestrés et les pouvoirs publics), avec les « noeuds » suivants :

  • séquestrer ou non
  • céder ou non
  • intervenir ou non

A la fin de la séquence, peu importe le résultat, le même ensemble de noeuds se reproduit. Toutefois, suivant la séquence qui s'est produite, les différents joueurs vont procéder à une actualisation de leurs croyances sur les types de joueurs auxquels ils ont à faire.

La « menace » de Sarkozy arrive trop tard

Pour être concret, le fait par exemple qu'une récente séquestration ait permis aux salariés d'obtenir ce qu'ils voulaient est de nature à renforcer leurs croyances suivant lesquelles :

  • Les pouvoirs publics n'interviendront pas
  • Les dirigeants cèdent soit parce qu'ils ne supportent pas bien le fait d'être retenus, soit parce qu'il existe de réelles marges de manoeuvre pour négocier

De ce point de vue, la « menace » de Nicolas Sarkozy arrive trop tard car elle n'est plus guère crédible.

Bref, on peut donc s'attendre à ce que les séquestrations se reproduisent, sauf si les dirigeants, anticipant la probabilité de plus en plus forte d'être à leur tour séquestrés, prennent les devants et concèdent à leurs salariés de meilleures conditions de départ.

Pour l'Etat, le plus simple est de ne rien faire

J'ai une hypothèse derrière la tête : tout ce que je viens de dire est relativement évident et les pouvoirs publics avaient certainement en partie anticipé cet enchaînement.

Ne rien faire correspond de ce point de vue à une décision stratégique de laisser les négociations se réguler toutes seules : comme il est impossible à l'Etat de mettre son nez dans les affaires des entreprises qui licencient et de déterminer le plan de licenciement le plus « juste », il est rationnel de laisser « marchander » dirigeants et salariés. Oui, le gouvernement est du côté des salariés dans cette affaire !

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Photo : dans le bureau Nicolas Polutnik, directeur séquestré de Caterpillar France à Grenoble (Robert Pratta/Reuters)

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  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 13h06 le 12/04/2009

    Vous avez oublier un paramètre menant au kidnaping/ séquestration :

    Le fait que ceux qui s'y livrent pensent ne plus rien avoir à perdre.

    A l'évidence, les employés qui séquestrent pensent être dans cette situation, et pensent également que toutes les instances intermédiaires censées prendre en charge (pouvoir politique, régulation par droit du travail, moyens classiques de pression syndicale) le chomage et la précarité ne seront d'aucun secours ni recour.

    Dos au mur, tant qu'à crever, autant se battre et prendre, même momentanément, même symboliquement, le pouvoir sur l'oppresseur ou celui qui le représente.
    C'est toujours ça de pris, histoire d'orgueil, de fierté, ne pas subir tout le temps et montrer que l'on compte quand même.

    Si en plus ça peut marcher....

  • Ben85
    • Posté à 13h27 le 12/04/2009

    Il me semble que l'origine de cette colère sociale, c'est que les salariés se sentent en danger. Ce sentiment d'insécurité vient de la conjoncture économique mondiale, mais également du fait que les politiques ne sont pas capables de « protéger » les plus vulnérables. Au contraire, beaucoup de mesures prises ces dernières années fragilisent le statut de la plupart des travailleurs.
    La séquestration des patrons est une violence sociale qui répond donc à une autre, celle d'un système capitaliste sans foi ni loi qui concasse en toute légalité des travailleurs sans défense...

  • désactivé à la demande du riverain
    • Posté à 14h19 le 12/04/2009

    La France patauge dans le compassionnel violent, dans le victimaire épais, dans la bonne conscience bombée... On sait merveilleusement se victimiser, se draper dans les haillons avantageux des héros de Germinal, dont on prétend sans rire être les réincarnations . On est devenu le pays du lynchage. Les patrons sont considérés comme des voyous, alors que c'est eux qui créent des richesses, c'est les impôts payés par les entreprises privées qui permettent de payer notre immense armée de fonctionnaires. On a toutes les complaisances pour la violence sociale qui est sanctifiée pour toutes sortes de raisons (ou de lâchetés). On accepte que les lois soient bafouées, que les institutions soient délégitimées, que les gouvernants légitimes soient dénigrés et insultés. Et ceux qui pratiquent ces violences ont une bonne conscience inoxydable d'autant plus qu'ils sont encouragés à cela par une classe politique lâche et p…….. qui n'hésite pas à soutenir démagogiquement les infractions à la loi qu'ils ont eux-mêmes votée. D'ailleurs, si ces violences se produisent, c'est parce que nulle part au monde, les salariés sont autant protégés, perçoivent des indemnités de licenciement aussi confortables, des allocations-chômage aussi avantageuses, des pré-retraites aussi intéressantes. Plus de 50% de la richesse nationale est confisquée par l'Etat pour être redistribuée. Or, on parle de notre pays comme d'un pays sous-développé socialement. On a bcp parlé de l'Algérie dernièrement. Dans ce pays qui est infiniment plus riche que nous, grâce à ses nombreuses ressources minières de toutes sortes, eh bien le revenu moyen est de 200€, la misère et le chômage règnent partout, la Sécurité sociale est quasi inexistante… Les Français laissent depuis quelque temps l'extrême-gauche tenir le haut du pavé, débiter les mensonges les plus éhontés, mais les réveils risquent d'être durs…

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 14h31 le 12/04/2009
    • Internaute
      délinquante avérée

    le chocolat pascal a dû m'embrumer le cerveau ! Je n'ai pas compris la phrase de conclusion : Oui, le gouvernement est du côté des salariés dans cette affaire ! Pourquoi ? il n'est pas du côté des patrons ?
    - il a revu les modes de licenciements, qui sont quasiment libres maintenant, en modifiant le code du droit du travail
    - il laisse délocaliser, sans lever le petit doigt pour reprendre les fonds publics alloués aux entreprises et l'argent versés sur les contrats aidés
    - il laisse faire, même les entreprises qui sont largement bénéficiaires
    - n'a-t-il pas créé un fonds d'aide ?

    Le non interventionnisme ne bénéficie pas aux salariés, s'ils obtiennent quelque chose, c'est bien par leurs actions et encore, ils négocient de l'argent pour leur licenciement, quand leur entreprise veut mettre la clé sous la porte. Parfois, ils arrivent à négocier sur le nombre de licenciements si l'activité doit continuer. Les salariés de Caterpillar jouent sur les deux plans.