A debattre

Strasbourg : la stratégie policière remise en question

Malgré un dispositif impressionnant et près de 330 interpellations en trois jours, le chaos n'a pas pu être évité à Strasbourg. « Ça s'est bien passé », a pourtant estimé Nicolas Sarkozy. Les manifestants interrogés par Rue89 notent pourtant des erreurs dans la stratégie policière. « La violence a terni l'image de toute la manifestation », déplore l'un d'eux.

Pour Sarkozy, « un travail remarquable »

A Bastia aussi
Samedi soir, la violence n'a pas frappé que Strasbourg. A Bastia, huit policiers ont été blessés à l'issue d'une manifestation qui a, elle aussi, dégénéré. Les organisateurs voulaient dénoncer des violences policières survenues lors d'une précédente manifestation, lundi, en soutien à Yvan Colonna. Un lycéen avait été blessé par un tir de grenade lacrymogène.

La ministre de l'Intérieur, le secrétaire général de l'Elysée et le chef de l'Etat lui-même se sont employés, dimanche, à défendre la police. A Strasbourg, « les forces de l'ordre ont parfaitement fait leur travail », a assuré Michèle Alliot-Marie sur RTL. Claude Guéant dressait le même constat sur Europe 1.

Nicolas Sarkozy leur est venu en appui dans une interview sur TF1, destinée à défendre ses succès diplomatiques aux sommets du G20 et de l'Otan. Il a salué le « travail remarquable » de la police et promis « la plus extrême sévérité » pour les casseurs :

« C'est quand même invraisemblable d'aller manifester pour la paix dans le monde et commencer par se servir de haches et de barres de fer et s'en prendre à des fonctionnaires qui ne font que leur travail. »

Voici le bilan chiffré des événements, selon la préfecture du Bas-Rhin :

  • 10 000 manifestants samedi (trois fois plus selon les organisateurs), dont 2 000 considérés comme violents
  • 9 000 policiers et gendarmes, 1 500 militaires « et autant de pompiers »
  • 15 interpellations samedi, 13 vendredi et 300 dès jeudi
  • 49 blessés légers : 33 manifestants, 15 policiers ou pompiers, et un journaliste

Des erreurs de stratégie ?

Pour le gouvernement, ce bilan est donc positif, même si aucune évaluation des dégâts matériels n'a pour l'instant été fournie. Mais le maire PS de Strasbourg, Roland Ries, interrogé sur France Info, a des doutes sur l'efficacité de la stratégie policière :

« Elle a été très présente, on a assez reproché que Strasbourg était devenu un camp retranché, mais elle n'a pas pu empêcher [les violences, ndlr], il y a eu probablement des problèmes au niveau de l'encadrement policier. »

Les forces de l'ordre ont notamment bloqué le pont d'Anvers, qui permet d'accéder au centre-ville. Objectif : circonscrire la manifestation autour du quartier du Port-du-Rhin et du jardin des Deux-Rives.

Selon Cédric, un manifestant, les policiers ont commis une erreur en bloquant le matin un des principaux accès au point de départ de la manifestation :

« Il y a eu énormément de baston toute la matinée. A onze heures, les flics bloquaient l'accès au point de départ de la manif par le pont Vauban (qui permet l'accès à Strasbourg par le sud, où se trouvait le “village” des anti-Otan, NDLR). Ils disaient : “Nous, on ouvre à treize heures.” Il y a eu des affrontements. »

La stratégie suivie dans l'après-midi étonne une autre manifestante, Héloïse. Elle a « eu l'impression qu'ils ont voulu désorganiser la manif » en ralentissant son parcours et en la déviant du trajet prévu :

« On était bloqué une demie-heure, il y avait des affrontements, puis ça repartait. On avançait vraiment pas à pas. »

Une vidéo réalisée par les Dernières Nouvelles d'Alsace témoigne de cette confusion. On y voit notamment le sénateur Verts Jacques Muller tenter de négocier avec la police le passage du cortège, pris en tenaille : « Mais putain ! ils sont fous ou quoi ? » (Voir la vidéo)


Incendie de l'hôtel : où était la police ?

Un hôtel Ibis en feu : c'est l'image la plus symbolique des événements de samedi, et celle qui suscite le plus d'interrogations. Dans le quartier populaire du Port du Rhin, un ancien poste de douane et une pharmacie (« le dernier commerce en activité » du quartier, selon le maire) ont également été incendiés. Héloïse raconte :

« Quand ça a commencé à brûler, à part les hélicos, il n'y avait plus aucun flic et les pompiers ont mis du temps à arriver. »

Selon Michèle Alliot-Marie, les policiers ont été ralentis car « il leur fallait traverser la manifestation pacifique ». Mais ils seraient « arrivés très vite », « avant les pompiers ». Même explication pour Claude Guéant :

« La police ne peut pas être partout. Elle ne peut pas être devant chaque immeuble de Strasbourg, c'est évident. Dès qu'elle a eu connaissance des incidents qui se produisaient, elle est arrivée, les sapeurs-pompiers sont arrivés, mais il faut quelques minutes pour arriver sur les lieux. »

Théorie du complot ? Un membre de la Coordination anti-Otan, chargé de répondre à la presse et qui souhaite rester anonyme, avance une autre explication. Sans trop s'avancer car « ça pourrait être diffamatoire » :

« C'est en débat, mais on ne sait pas qui a vraiment mis le feu. D'ailleurs, il y avait des policiers cachés dans les manifestants, on a vu des gens qui étaient dans la manif rejoindre les forces de l'ordre. »

Des manifestants « outrés » par la violence des casseurs

Samedi, durant notre live blogging, ce militant avait estimé que les « provocations policières » étaient à l'origine de la violence. Vingt-quatre heures plus tard, il maintient ses accusations :

« Il y a eu énormément de gens dans la manif pris en sandwich par la police, au milieu de gens un peu plus confrontatifs. Il y a des gens qui ont été molestés, des violences verbales et physiques. Il y a eu des tirs à moins de 45 degrés avec des flashballs, sans sommation. »

Les témoignages de manifestants que nous avons recueillis contredisent ces accusations. Héloïse n'a pas remarqué « de violence sur des gens qui ne provoquaient pas ». Et selon Cédric, les forces de l'ordre « ont bien fait leur boulot » :

« Ils ne pouvaient pas se permettre d'avoir des flics éparpillés, ils avaient établi des barrages stratégiques. Les Black Blocks étaient trop puissants pour que la police puisse cadrer la manif, comme pour une manif normale (…). Les policiers faisaient une grosse distinction entre les cagoulés en noir et les autres. »

Pour Cédric, il faut effectivement distinguer les casseurs des manifestants pacifiques, qui ont tenté de calmer le jeu en s'asseyant par terre ou en formant des chaînes humaines :

« Je ne comprends vraiment pas les Black Blocks, qu'est-ce que ça apporte ? Ils ont terni toute l'image de la manif (…). Il y a eu des clash entre ceux qui étaient assis par terre et les gens en noir avec des barres de fer. Ils étaient outrés et coincés entre les deux fronts. Je trouve ça fou que sur trois jours, il n'y ait pas eu de mort. »

7 commentaires sélectionnés

Portrait de elisa33

De elisa33

19H42 | 05/04/2009 | Permalien

Manif , des CRS caillassent des anti OTAN travail remarquable » de la police : ) (merci à feeld )

Manif , des CRS caillassent des anti OTAN
par feeld

  • http://www.dailymotion.com/video/x8vuhc_echauffourees-lors-de-la-manif-a…
  • Portrait de Paul Meyer

    De Paul Meyer

    Journaliste | 19H40 | 05/04/2009 | Permalien

    C'est clair, cette image est hallucinante…

    A un moment, Besancenot (qui a le sens de l'image) a dit aux manifestants : « baissez les bras, vous n'êtes pas des prisonniers » mais sans effet… Les manifestants avaient trop peur d'être pris pour des casseurs et préféraient lever les bras que risquer des coups de matraques…

    Les policiers de ce détachement étaient extrêmement nerveux, c'est ce qui arrive avec les forces d'intervention quand ils ne contrôlent pas complètement ce qui se passent derrière leur formation… Ils devenaient paranoïaques et tiraient très rapidement, violant même les consignes de leurs chefs…

    Ceci dit, plusieurs Black Blocks se sont débarrassés de leurs effets noirs et compromettants, ont gentiment levé les bras, et se sont fait passer aux yeux des policiers pour de gentils pacifistes…

    Portrait de Paul Meyer

    De Paul Meyer

    Journaliste | 19H42 | 05/04/2009 | Permalien

    C'est clair qu'à un moment, j'ai bien cru qu'on se dirigeait vers un drame… Ce sont les manifestants qui, comme un seul homme, ont décidé de forcer les policiers qui étaient derrière eux de les laisser passer qui ont sauvé la situation. Et également, les chefs de ces policiers ont pris la bonne décision : ils n'attraperaient pas les casseurs à l'issue de la manif comme ils en avaient l'intention, mais au moins, elle se terminera sans effusion de sang.

    Portrait de déluge

    De déluge

    menuisier | 20H40 | 05/04/2009 | Permalien

    Au mieux ce sont des gens qui s'imaginent être dans une stratégie d'insurrection ayant pour but de faire lever la masse (stratégie de la violence initiale libératrice du courroux populaire qui n'attend que l'ocasion de se lever).
    La même logique qu'Action Directe, le meurtre en moins.

    Au pire ce sont des petits bourges qui disent merde à papa en fourbissant leur incendie de l'hotel Ibis, qui deviendront chef marketing dans quinze ans, et vendront alors leurs mémoires de révoltés à la télé..

    En tout état de cause, ce n'est pas en caillassant du flic et en jouant les insurgés d'opérette que l'Ordre Mondial va vaciller.

    Ils sont les crétins utiles de la fabrique de peur du pouvoir.

    Portrait de septembr1

    De septembr1

    ex-intermittent | 21H05 | 05/04/2009 | Permalien

    S'opposer fermement et véritablement à la violence militaire, à la fabrication, la vente et l'usage d'armes à échelle industrielle, c'est SURTOUT éviter au maximum d'user de violence. C'est être fondamentalement non violent.

    Portrait de solene

    De solene

    vagabonde | 12H10 | 06/04/2009 | Permalien

    salut !
    j y etais, j y suis encore, et comme les autres, j'ai une experience de ce qui s'est passée tres partiale. je vous la fait partager, pour multiplier les points de vue ?

    - les 300 arrestations ont eu lieu dans des conditions absurdes : les policiers ont poursuivi les manifestants de mercredi jusque dans une foret, et la, ils les ont encerclé, et ont embarqué tout le monde (apres des heures et des heures d attente, parce qu'il n'y avait je crois qu'un bus pour les embarquer, aller, retour, aller…). sur les 300, il me semble que tous sauf genre 10 ont été relachés, aucune charge retenue contre eux, prise d'empreinte digitale et de photos, point. uniquement pour faire du chiffre, a l'avance, histoire que MAM puisse l'annoncer apres les violences ? …

    - l'hotel et la presence des policiers. ce que je sais, moi, c'est que l'hotel etait tout pres du depart de la manif, ou on etait, il y avait un concert, donc plein de gens deja, donc evidemment plein de flics autour. pourquoi tant de temps pour faire venir les pompiers ? pourquoi tirer des lacrymos depuis l autre coté du mur vers le lieu du concert sur les gens qui attendaient le debut de la manif ?

    - a propos du matin : rue (avenue ? ) de la paix, un groupe pacifiste, dont des « non violents » declarés et traités d'abord comme tel par la police (les desobeissants), avec, allez, 15 personnes masquées dedans, et qui ne faisaient rien, (ensuite, tous masqués, evidemment, pour se proteger des lacrymos tirées ! ! ), et une samba. des deux cotés de la rue, les flics nous serrent en sandwich et tirent des lacrymos, me menacent a moins d un metre avec leur flingue a lacrymos, nous donnent des ordres contradictoires (aller ici, aller la, revenir, partir, ne pas bouger), et tirent de plus en plus, refusent de nous laisser sortir individuellement, partir de la manif. ils flippent, n'ont pas d'ordre, alors ils ne savent pas quoi faire. c'etait tres etrange, comme ambiance…

    on arrive a quitter le cortege. je me suis deja faite trainer par terre sur plusieurs metres (mon jean est tombé…) par des flics, et j'ai respiré et pleuré assez pour toute la journée… il est 7h30 du matin, la journee sera longue..

    - - - -

    PS : tout le monde parle des manifs, mais aucun media, a ma connaissance, n'a parlé des blocages du matin. les gens dehors a 6h du mat, c'etait pas les cagoulés qui ne pouvaient de toutes facons pas sortir du camp pr rejoindre la ville, mais bien les non violents de Block NATO qui ont fait des blocages a plusieurs points strategiques de la ville, ont tenu plus ou moins longtemps, et ont plus ou moins reellement bloqué des gens qui entraient ds la zone orange/rouge. le sommet a pris (au moins) une heure de retard. personne n'en parle.

    Portrait de TH.

    De TH.

    multicontractuel flexisécurisé | 21H29 | 05/04/2009 | Permalien

    Bonsoir,

    On revient tout juste de Strasbourg (surtout ses environs…).
    D'une part, à la manif » de samedi, les Black Blocks ont certes foutu le bordel, mais se sont surtout montrés très solidaires avec tous les autres manifestants.
    On a été bloqués dans la zone industrielle par les CRS, qui nous avaient détournés de notre itinéraire et voulaient clairement nous faire payer notre présence. Trop de cons au m2 du côté des bleus assurément ! Bref, sans la solidarité spontanée et l'organisation des « Blacks Blocks » venus de nombreux pays, on aurait mangé les pissenlits par la racine.
    S'ils turlupinaient l'égo affligeant des CRS, et on va pas s'en plaindre, ils ont aussi assuré ce que peu d'entre nous auraient fait, vu la pression constante : tête et arrière du cortège, en faisant des aller-retours incessants, alors que les gaz lacrimo fusaient dans tous les sens.
    Ils ont fait de superbes barrages, ont toujours assuré des sorties en cassant deux-trois barrières, cela pour tout le monde ; bref, ont sécurisé la manifestation, en pétant les alentours, certes.

    De façon plus générale, la manif » pacifiste du 19 mars (nous étions 3 millions, c'est bien cela ? ) a effectivement été d'une formidable utilité pour la « cause » : utilité = nada. Alors oui, la violence légitime et son utilisation ne sont pas à exclure a priori : n'usent-ils pas de l'article 35 de la Declaration des Droits de l'Homme de 1793 ? Pour mémoire : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ».

    TH. et Myriem

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