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Le travail féminin rémunéré, la révolution de Christine Delphy

La théoricienne féministe Christine Delphy en conférence à Montréal en novembre 2007 (Marie-Julie Garneau/Flickr).

En partenariat avec Nonfiction.fr

Depuis près de quarante ans, Christine Delphy reprend avec patience et opiniâtreté la lutte contre ce qu'un de ses maîtres aura épinglé d'une expression célèbre -selon elle, sûrement trop tard, trop facilement et de façon irrémédiablement trop fermée- « la domination masculine » (Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998).

Jaquette de 'L'Ennemi principal' de Christine Delphy (DR).Précis et rigoureux, parfois même un peu austères, les articles de Delphy témoignent d'une pensée qui, à chaque ligne, essaye de réfléchir à contre-courant, de s'opposer aux évidences qui empêchent les opprimés de s'apercevoir du poids qui pèse sur leurs épaules et qui, parfois, les pousse même à apprécier leur propre oppression. Bref, autant d'invitations à penser autrement.

Son travail est republié en deux volumes. Cette première partie (qui reprend des textes allant de 1970 jusqu'à 1978) se limite à tracer la carte du patriarcat : l'auteure y définit les contours de l'exploitation des femmes par l'homme.

La sociologue et féministe, chercheuse au CNRS, n'épargne personne : bien pensants et défenseurs du politiquement corrects passez votre chemin.

Contre le « bon sens commun »

Delphy a choisi de prendre la parole pour dénoncer l'exploitation des femmes et elle porte ses raisonnements jusqu'à leurs conséquences ultimes sans la moindre intention de prêter l'oreille à ce qu'« ils » (les hommes mais aussi ses collègues sociologues et les femmes qui se satisferaient de leur condition) pourraient dire de sa remise en question des vérités a-historiques, naturalistes, biologistes, essentialistes ou soi-disant neutres.

Les années n'ont pas fait pâlir la rage de la féministe et, contrairement à ce que le « bon sens commun » voudrait trop vite nous faire croire, la lecture de ses textes nous enseigne que les choses ne sont peut-être pas si fondamentalement changées que cela concernant les modalités d'exploitation et d'oppression des femmes et des autres minorités.

En effet, l'un des écueils critiques à éviter serait celui de considérer les textes de ce premier volume, en particulier ceux sur la succession du patrimoine ou sur la question du travail domestique des femmes en milieu rural, comme « vieillis ». Ce qu'elle dénonce du point de vue du fonctionnement, la manière dont elle dégage des structures et la façon dont elle signale les oppressions ne manquent pas de nous remettre face à notre quotidien.

En cela, son « matérialisme féministe » n'a rien perdu de son efficace. Avec cette dernière expression, il faut entendre l'analyse du système abstrait qui est déterminé par un ensemble de rapports de production visant à exploiter, voire exproprier, les femmes de leur travail.

De l'expropriation du travail des femmes au profit des hommes

Elle pointe bien comment les rapports sociaux entre les classes ne fonctionnent pas indépendamment de la constitution des classes. La domination, ou plutôt l'exploitation, n'existe donc pas naturellement entre deux groupes donnés mais est à la base de la constitution de ces groupes, de leurs rapports et de leur identification.

Ainsi, l'analyse de Delphy, quant à la prise en compte du travail domestique des femmes, renverse-t-elle celle des marxistes qui ne voyaient l'exploitation des femmes que comme une conséquence de l'exploitation capitaliste. Or l'auteure démontre comment l'exploitation de la femme passe par la non-rémunération d'un travail domestique fourni en famille alors qu'il pourrait être vendu, s'il était accompli à l'extérieur.

Contre ses amis marxistes, Delphy prouve ainsi que l'exploitation des femmes ne prendra pas fin avec l'abolition des rapports de production capitalistes, mais avec l'abolition pure et simple du patriarcat, de l'expropriation du travail des femmes au profit des hommes.

Le premier volume de L'ennemi principal se clôture d'ailleurs de manière ouverte : un appel à une révolution de la connaissance qui adviendrait grâce au féminisme matérialiste.

Au bout de son analyse de l'« économie politique du patriarcat », Christine Delphy laisse présager qu'une révolution de la pensée est encore possible, une sortie de la pensée dominante, une fin effective du patriarcat, est envisageable à condition de ne laisser personne indemne. Extrémiste de la pensée, Christine Delphy a choisi de mettre sa plume au service de la révolution. Personne ne parviendra à la convaincre de mettre un peu d'eau dans son encre : elle brille du rouge du sang des opprimés.

L'Ennemi principal : l'économie politique du patriarcat - de Christine Delphy - Paris, Syllepse, 2009 - 276 p. - 20€.

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Photo : La théoricienne féministe Christine Delphy en conférence à Montréal en novembre 2007 (Marie-Julie Garneau/Flickr).

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16 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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De yalienx

un passant | 16H36 | 31/03/2009 | Permalien

Je travaille dans une entreprise où les femmes sont majoritaires (60 à 65%), y compris aux postes de direction, et où elles sont largement aussi bien payées (mieux ? ) que les hommes. J'ai donc du mal à me passionner totalement pour ce type de discussions, même si je sais que les problèmes d'égalité hommes / femmes se posent d'une manière générale dans notre société.

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enseignante | 18H06 | 31/03/2009 | Permalien

Vous devriez donner le nom de cette entreprise , ça pourrait intéresser les dames de rue 89 !

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| 19H26 | 31/03/2009 | Permalien

+1

et le secteur surtout, pour voir s'il s'agit d'un secteur majoritairement féminisé (social, santé, petite enfance…) ou si, bonne surprise, d'un secteur masculinisé ou neutre.

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un passant | 21H39 | 31/03/2009 | Permalien

Je n'ai pas très envie de donner le secteur, car pas envie de trop « personnaliser » mes propos (et à terme trop me dévoiler : je préfère rester totalement anonyme), mais je dois dire qu'il s'agit d'un secteur plutôt masculin dans l'ensemble (même fortement masculin), et assez traditionnaliste. Pourtant, chez nous, une majorité de femmes. Et ce qui est le plus frappant, c'est que la majorité de femmes se retrouve jusqu'aux dirigeants. C'est suffisamment rare pour être signalé, car on voit souvent des boîtes dans lesquelles les femmes sont majoritaires aux postes les moins élevés dans la hiérarchie, mais ne parviennent pas à gravir les échelons…

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Lion indomptable | 07H38 | 01/04/2009 | Permalien

Alors au pif, tu es sage-femme, assistante-maternelle.
Amigo, sans cette information, tu fausse justement le débat. Ton exemple n'est du coup plus comptable.

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un passant | 17H27 | 01/04/2009 | Permalien

cabinet d'avocats…

P.S. : je suis un mec (cela dit, je pourrais être sage-femme puisque c'est aussi le nom des hommes qui pratiquent ce métier, et pour cause ! )

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| 19H13 | 01/04/2009 | Permalien

nous y voilà.
je ne connais pas trop le secteur, c'est vrai,
mais tout de même, il me semble que les facs de droits ne manquent pas de femmes non ?

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un passant | 23H10 | 01/04/2009 | Permalien

Exact ! Et il y a beaucoup de femmes dans les cabinets d'avocats en général… chez les jeunes ! Mais les hommes progressent plus vite et on trouve assez peu de femmes associées dans ces cabinets. Ca augmente petit à petit, mais ça reste un milieu très masculin.

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Lion indomptable | 07H58 | 02/04/2009 | Permalien

Et perso, je trouve que c'est un mauvais exemple, STATISTIQUEMENT. C'est comme une PME ou toute autre entreprise familiale. Il est facile qu'il soit entièrement feminin, entièrement noir, entièrement blanc masculin, bref tout est possible.
Mes critères auraient été :
- Entreprise de plus 100pers
- Secteur traditionnellement masculin ou connu comme tel
- etc.
Bref, un vrai contre-exemple.

En tout cas, épanouis-toi dans ton cabinet. Et bien de choses Mme Delphy.

Portrait de liberationdelevangilepopulaire

De liberationdelevangilepopulaire

sans mandat du ciel ni de quiconque | 20H48 | 01/04/2009 | Permalien

… « une révolution de la pensée est encore possible, une sortie de la pensée dominante, une fin effective du patriarcat, est envisageable »…

Gandhi :
« Appeler les femmes “le sexe faible” est une diffamation ; c'est l'injustice de l'homme envers la femme. Si la non-violence est la loi de l'humanité, l'avenir appartient aux femmes. »
Honneur aux femmes !
http://anarchieevangelique.wordpress.com/

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De kawouede

20H23 | 31/03/2009 | Permalien

On peut lire ses contributions sur le site Les mots sont importants
http://lmsi.net/
souvent passionnant

Portrait de Alain Pacifique

De Alain Pacifique

04H47 | 01/04/2009 | Permalien

« l'exploitation de la femme passe par la non-rémunération d'un travail domestique fourni en famille alors qu'il pourrait être vendu, s'il était accompli à l'extérieur »
l'auteure veut elle un revenu minimum universel payé par l'état ou plutôt , ce que préconise lepen, un revenu pour les femmes au foyer ?
juste pour info, je suis père au foyer avec 2 jeunes enfants. ; ))

Portrait de ni_coco

De ni_coco

30 ans | 11H39 | 01/04/2009 | Permalien

debat depassé.
- quid de la remunération des hommes qui bricole dans le domicile familial ?
- quid de la remuneration des hommes au foyer
en passant accepter de rémunérer les femmes au foyer revient paradoxalement à les caser dans le role , en reprenant le vocabulaire feministe, machiste de femme.
toi fais la bouffe, moi chercher viande et sous pour vivre.

La solution se trouve dans le respect mutuel. le feminisme a permis des avancées pour les femmes qui j'approuve, mais aussi un rapport au masculin plus que bizarre.
pour moi le feminisme est mort et devrait s'en rendre compte.

une nouvelle forme de « feminisme » devrait arrêter d'opposer les hommes et les femmes. il emergera quand le feminisme militera pour une égalité homme-femme pour la garde d'enfant suite a un divorce par exemple.
dans le cas contraire je monte le mouvement « masculisme “
et tac !

Portrait de anini

à ni_coco Portrait de ni_coco De anini

enseignante | 13H01 | 01/04/2009 | Permalien

Je ne pense pas que le féminisme ait obtenu la pleine égalité entre hommes et femmes et même dans nos pays européens , loin de là !
Quel est pour vous le rapport« bizarre » établi entre masculin et féminin ?

Portrait de alicejul

à ni_coco Portrait de ni_coco De alicejul

thésarde | 20H39 | 01/04/2009 | Permalien

la réaction antiféministe ne vous a pas attendu et le mouvement masculiniste existe bel et bien… au Quebec, il remet en cause l'école mixte au prétexte que les garçons sont moins bons et auraient besoin d'une attention particulière… ce mouvement a de façon moins comique des liens très ambigus avec les pères auteurs de violences sexuelles envers leurs enfants
Pendant ce temps là, de l'ordre de 100.000 viols sont commis chaques année (source Observatoire National de la Délinquance), les femmes gagnent en moyenne 18.9% de moins que leurs homologues masculins (à travail et évolution de carrière égaux), elles sont beaucoup plus touchées par le chômage et le temps partiel subi, elles représentent moins d'un quart de l'Assemblée nationale et du Sénat(source Observatoire de la Parité), et elles passent en moyenne deux fois plus de temps que les hommes aux taches ménagères et aux soins aux enfants (source insee)

Portrait de mamane

De mamane

Ingénieur | 12H14 | 01/04/2009 | Permalien

Un grand bravo à cette grande, et véritable, féministe qu'est Madame Delphy

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