coup de coeur 25/03/2009 à 18h36

Anne Nivat, Denis Robert : deux journalistes héros de BD

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89

Elle est reporter de guerre, il est devenu célèbre par l’investigation. Leurs deux parcours très différents, mais parallèles, de journalistes-écrivains, se retrouvent au même moment en librairie, dans des albums aux cases remplies de bulles et de dessins. Anne Nivat et Denis Robert sont désormais des personnages de deux BD, dont Rue89 publie de larges extraits.

Cette double incursion du journalisme dans les rayonnages du 9e art n’est pas une première. En France, on appréciait l’oeuvre du photojournaliste Didier Lefèvre (1957-2007), auteur (avec Emmanuel Guibert et Frédéric Lemercier) du Photographe, une magnifique série mêlant photos et dessins sur les traces d’humanitaires en Afghanistan (3 tomes, chez Dupuis).

Ici et ailleurs, on connaissait aussi l’oeuvre de Joe Sacco, un Américano-Maltais considéré, depuis ses BD-reportages en Palestine et en Bosnie (édités par Vertige Graphic et Rakham), comme le pionnier d’un genre qui termine désormais en beauté chaque numéro de la revue XXI.

« Cette facilité à se fondre dans des mondes qui n’étaient pas les siens »


Parce qu’elle nous emmène sur des routes poussiéreuses et dans des contrées en guerre, et parce qu’elle glisse quelques photos entre les bulles, la BD d’Anne Nivat est à rapprocher de ces deux prédécesseurs. A ceci près qu’elle n’est pas exactement l’oeuvre d’Anne Nivat, qui n’en est pas à l’origine.

Cette journaliste baroudeuse, presque quadragénaire, docteur en sciences politiques, prix Albert-Londres -et qui écrit régulièrement sur Rue89-, a accepté la proposition de la jeune dessinatrice Daphné Collignon, qui vit entre France et Maroc.

L’artiste raconte d’abord comment elle est venue à Nivat. En l’entendant à la radio, dans un petit village marocain :

« Quand j’ai écouté Anne, c’est une des choses qui m’ont vraiment frappée. Cette apparente facilité à se fondre dans des mondes qui n’étaient pas les siens. »

Un portrait d’Anne Nivat intimiste et pudique

Ces mondes -des paysages d’Asie centrale aux faubourgs de Grozny-, Collignon les dépeint d’un beau trait gracile, léger et coloré. Elle dessine ses entrevues avec Anne Nivat dans des cafés parisiens, puis celle-ci raconte ses reportages, par le biais d’extraits de ses livres.

En insistant sur ce qui a fait sa patte et la beauté de ses textes : le temps qu’elle se donne pour vivre ses sujets. Dans un village proche de Grozny sous les bombes :

« Je me dis que si quelque chose nous tombe dessus, me trouvant près du poêle dont l’éclat jaune, bizarrement, me calme, les angles vifs de l’acier me perforeront sur-le-champ. Je serai la première à griller. »

Avant, après, Daphné Collignon continue de dépeindre son héroïne, de brosser ce portrait en BD de la journaliste, simplement intitulé « Correspondante de guerre ». Une oeuvre très intimiste et pudique, calme et sensible sans être grave ni larmoyante.



Montage de planches de ’Correspondante de guerre’

Les « affaires » de Denis Robert au rythme d’un polar


Chez Denis Robert, dont les enquêtes avaient quitté les colonnes de Libération quelques années avant qu’Anne Nivat ne les remplisse de ses correspondances de guerre tchétchène, le ton est tout autre.

Le journaliste est co-scénariste, avec Yan Lindingre, de « L’affaire des affaires », dessiné en noir et blanc, dans un style beaucoup plus proche des comics US, par Laurent Astier.

On devine sur quoi porte cette BD, premier volume d’une série qui en comptera trois : l’affaire Clearstream.

Celle qui empoisonne la vie de Denis Robert depuis bientôt dix ans. Le journaliste, tout juste quinquagénaire, attaque directement par l’affaire Clearstream 2, celle qui a pourri le début de la dernière campagne présidentielle, pour mieux évacuer cet aspect.

Avec Sarkozy en ministre de l’Intérieur rageur (les « crocs de boucher » auxquels il jure de pendre ses ennemis), la BD démarre sur les chapeaux de roues et se lit au rythme d’un polar.

Tout le tome est consacré à ce qui a précédé l’autre affaire Clearstream, la première, la « vraie ». Denis Robert remonte dans ses années 90, quand il couvrait les affaires de financement de partis politiques pour Libé, met en scène ses copains, sa famille, comment ses vacances (et son couple) pâtissent de son travail...

Dans le jardin de Van Ruymbeke, l’appel de Genève résonne étrangement

Quand on redécouvre cette période en 2009, l’aspect le plus édifiant est la préparation de l’appel de Genève, lancé en 1996 à l’initiative du journaliste par sept magistrats européens anti-corruption. Robert fait le tour d’Europe pour les rencontrer chez eux.

Une citation parmi d’autres, du Français Renaud Van Ruymbeke, à propos des paradis fiscaux :

« Aujourd’hui, l’Europe a 40 ans... Pourquoi tolère-t-on encore ces espaces sans règles ? [...] Qu’est-ce qui fait selon vous qu’on n’en sorte pas ?

Si on se place sur le plan européen, on se rend compte que la plupart des pouvoirs politiques ont eu recours à des paradis fiscaux pour se financer, voire pour des enrichissements personnels !

Pourquoi voulez-vous que les dirigeants de cette Europe politique mettent de la bonne volonté pour supprimer ces réseaux d’argent sale dont ils se sont servis pour asseoir leur pouvoir ? »

Chez Robert comme chez Nivat, on apprend et on réfléchit. Pendant que nos yeux se remplissent de la beauté des bulles.



Montage de planches de ’L’Affaire des affaires’

Correspondante de guerre d’Anne Nivat et Daphné Collignon - Soleil Productions (avec Reporters sans frontières et France Info) - 64 pages - 14,90 euros.

L’Affaire des affaires de Denis Robert, Yan Lindingre et Laurent Astier - éd. Dargaud - 206 pages - 22 euros.

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  • hycare
    hycare
    Gigoteuse d'univers
    • Posté à 19h10 le 25/03/2009
    • Internaute 8129
      Gigoteuse d'univers

    J’entame ce soir la lecture de « L’affaire des affaires ».
    Une de plus !

  • jia
    jia
    Riverain enthousiaste
    • Posté à 23h14 le 25/03/2009
    • Internaute 52311
      Riverain enthousiaste

    La BD de Denis Robert est très intéressante. Je remercie d’ailleurs Rue 89 de l’avoir faite gagner.

  • xasalja
    xasalja
    Etudiant en économie
    • Posté à 00h34 le 26/03/2009
    • Internaute 56818
      Etudiant en économie

    L’Affaire des affaires, très bonne BD, merci aux auteurs !

  • AlexG2008
    AlexG2008
    temporaire
    • Posté à 07h12 le 26/03/2009
    • Internaute 62913
      temporaire

    Excellentes ces BD, et même si « Correspondante de guerre » coûte plus de 2x plus cher (prix à la page) que « L’Affaire des affaires » (plus de 0.23€ la page pour le premier et moins 0,11€ pour le dernier :) j’apprécie moins l’équipe Robert-Lindingre-Astier/Dargaud, que celle formée de Nivat-Collignon/Soleil (je ne peux pas m’empêcher d’y trouver un petit côté « Fantômette », mais c’est peut-être que moi :)

    Pour l’Anne Hecq-D’Ott ; il y a longtemps, Farid Boudjellal m’a fait exploser la rate à répétition avec ses histoires (remember « Juif-Arabe » ? p.ex.) depuis je garde une tendresse pour Editions Soleil. Si vous ne connaissez pas Boudjellal, essayez d’en goûter un exemplaire, c’est vraiment délire géant.

    Lien

  • kris_metz
    kris_metz
    pekin moyen
    • Posté à 12h07 le 26/03/2009
    • Internaute 57458
      pekin moyen

    Denis Robert le pourfendeur de l`argent facile tient un bon fond de commerce .
    Apres les livres , les expos, voici la BD .Tjs un bon moyen de faire de la monnaie avec les « affaires » ...
    De plus ca ne risque pas de s`arreter vu l´actualitè ...

    • comptebloqué 27 juillet 2009
      • Posté à 16h54 le 26/03/2009
      • Internaute 24906
        .

      Commentaire nul et méchant !

      Ce journaliste a travaillé pour informer le public, il a été harcelé ruiné par des procédures menées par des adversaires riches et visant à le faire taire, l’anéantir, écrire lui permet d’avoir de la trésorerie pour ne pas se faire écraser et continuer.

    • dodu
      dodu répond à kris_metz
      Slow burn
      • Posté à 09h40 le 27/03/2009
      • Internaute 67365
        Slow burn

      Si les politiques et les grands médias avaient soigneusement faits leur boulot au lieu de se coucher devant le « circulez y’a rien à voir “du Luxembourg , Denis Robert aurait pu passer à autre chose . Les procès qui lui sont intentés sont des procès d’intimidation qui s’adressent non seulement à Denis Robert mais à tous les journaliste d’investigation qui auraient la prétention de travailler honnêtement .

    • Lapin Bleu
      Lapin Bleu répond à kris_metz
      Journaliste n°89910
      • Posté à 22h40 le 28/03/2009
      • Journaliste 42116
        Journaliste n°89910

      Je surenchéris sur pixote et dodu.
      Pékin moyen vous êtes, pékinoiserie moyenne vous produisez !

  • Alex Engwete
    Alex Engwete
    Consultant
    • Posté à 17h57 le 28/03/2009
    • Internaute 45440
      Consultant

    Grand merci pour ces belles planches. Un petit correctif cependant : aux USA, on n’appellerait pas ces BD des comics, qui sont des BD pour enfants, mais plutôt des « graphic novels » (romans dessinés). Les Graphic novels ont aussi ceci de particulier qu’ils ont une subdivision en chapitres, comme dans les romans...

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