(De Montréal) On attribue à l'activiste américaine Claire Booth Luce l'adage selon lequel « un pessimiste est un optimiste informé ». En cette journée de la Francophonie (20 mars) et de retour d'un séjour en France et en Belgique, j'avoue que l'information s'acharne sur ceux qui ont de l'avenir de la Francophonie une vision optimiste.
Ecoutant les plages publicitaires à la télé française et belge, j'ai voulu compter le nombre de messages utilisant des termes anglophones. J'ai renoncé. Il était plus simple de compter celles qui n'en utilisaient pas. Du parfum haut-de-gamme aux couches jetables, tout semble plus moderne lorsque dit en « english ».
Optimistes, on n'y voit qu'une mode, même si elle dure depuis longtemps et semble s'amplifier. La France est un grand chêne qui, s'il arbore quelques feuilles anglophones, n'en a pas moins un tronc et des racines solides. Alors peu importe que la chaine d'alimentation Champion se rebaptise Carrefour Market, que son concurrent Auchan affiche Simply Market et que le Groupe Casino lance Leader Price.
Fréquence plus ou Flying Blue ?
On s'inquiète un peu pour les branches, tout de même, lorsqu'on constate que de grandes institutions nationales s'y mettent. On savait qu'Air France avait renommé sa carte de fidélité Fréquence Plus en Flying Blue. On note maintenant que les aéroports de Lyon se rebaptisent Lyon Airports et qu'il a fallu l'action d'activistes pour que la région de la Vallée de la Loire renonce à s'afficher, même localement, sous le vocable Loire Valley.
La compagnie Française des Jeux n'hésite pas à clamer dans ses pubs « J'ai la wiiin ! » et la Banque nationale de Paris-Paribas propose aux jeunes ses produits Ze Box et Naked Land. Je ne vous explique pas. Le patronat mène le bal. Son organisation nationale, le Medef, avait réuni ses états généraux l'an dernier sous le thème unilingue « Go for Benchmarking ! » et a consenti cette année à un thème bilingue : Vivement l'avenir/Ready for the future. C'est pourtant une rencontre ouverte aux seuls patrons français.
Heureusement qu'en France, le président Sarkozy veille. Certes, sa ministre de l'économie, Christine Lagarde, a reçu en 2007 le convoité prix de « La Carpette Anglaise » pour avoir communiqué en anglais avec ses propres fonctionnaires -ce que font déjà de grandes entreprises.
Mais le président veut rehausser la qualité de la recherche française qui, avec deux prix Nobel cette année, est, dit-il, « médiocre ». Pour sortir du marasme, il propose d'évaluer les chercheurs sur le nombre de leurs articles publiés dans les meilleures revues scientifiques dont la plupart, selon le relevé officiel français, sont… américaines.
On admet que l'utilisation de l'anglais ne modifie pas significativement la recherche lorsqu'il s'agit de calculer la masse d'une particule subatomique ou de déchiffrer le génome humain. Mais les sciences humaines ne sont pas aussi imperméables aux conditions locales et linguistiques. Le philosophe Serge Cantin, aujourd'hui titulaire de la chaire d'études du Québec contemporain à Paris, dit connaître des collègues qui ont abandonné la tradition philosophique dite continentale pour inscrire leurs recherches dans l'école analytique, non par choix scientifique, mais parce que c'est la seconde qui est plus généralement acceptée par les revues américaines.
La recherche française … en anglais !
Les historiens français ont d'ailleurs calculé que s'ils se pliaient aux nouvelles exigences d'évaluation et proposaient, tous, des articles aux revues américaines d'histoire, ces revues n'auraient simplement pas assez de place pour les publier, même en leur consacrant 100% de leur espace.
Cet appel à la soumission collective de la recherche française à un critère de qualité défini par des comités de lectures formés de chercheurs Américains ne lisant, évidemment, que l'anglais, a une conséquence logique qui m'a sauté au visage lorsque je donnais une conférence sur la diversité linguistique dans une université parisienne.
Une étudiante polonaise au français excellent m'a expliqué qu'il était « scandaleux » que son université française l'oblige à produire sa thèse de doctorat en français, plutôt qu'en anglais. Pourquoi ?
« De toutes façons, les articles scientifiques que j'écrirai à partir de la thèse le seront en anglais, pour des revues anglophones. »
C'est logique. Alors pourquoi ne pas donner tous les cours en anglais, ce serait plus simple ?
Seul un pessimiste croirait une telle dérive possible. On observe bien que, à HEC Paris, dans l'intitulé des cours de « masters » (qu'on appelle bêtement au Québec des « maîtrises », mais où va-ton chercher tout ça ? ) on n'a tout simplement pas su traduire « Strategic Management et Sustainable Development ». Remarquez, la campagne de financement de HEC s'affiche clairement : The Campaign.
« No minimal level in French will be required »
Cette année, la grande école Science Po Paris offre, sur ses quinze masters, une formation donnée en anglais pour moitié (« Corporate and public management ») et une autre totalement et seulement en anglais (« Economics and public policy »). La version française n'est pas disponible, comme c'est le cas à l'Ecole des hautes études en santé publique pour son master de « Public Health » en anglais seulement. L'école signale aimablement sur son site que « No minimal level in French will be required » (« aucun niveau minimum en Français n'est exigé »).
L'optimiste se console en notant que c'est pire ailleurs. A l'Ecole polytechnique de Turin, les étudiants qui suivent les cours en anglais sont exemptés des taxes universitaires. Ceux qui suivent les programmes en italien doivent les payer.
Un pessimiste dirait que si le savoir est produit prioritairement en anglais, les spécialistes devraient être formés dans cette langue, puis les techniciens qui interagissent avec eux. Pour bien les préparer, il serait plus simple de donner en anglais l'éducation secondaire, puis primaire. Seul un pessimiste verrait dans l'introduction récente, en France, des chaînes télé Canal Family et BabyTV, des signes avant-coureurs.
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De Numerosix
Prisonnier dans le village global | 10H03 | 20/03/2009 |
la campagne de financement de HEC s'affiche clairement : The Campaign.
L » avantage des termes anglo américains , c'est que ça fait moderne et surtout que comme les paroles des chansons rock , et pour la plupart d'entre nous , même si on en connait la signification , ça sonne bien et on fait moins attention au ridicule et au concept creux que ça cache ..
Alors que pour en revenir à HEC , par exemple , leur devise en français
« Apprendre à oser » ramène pour tous ceux qui ont un minimum de culture cinématographique française à la phrase d » Audiard : « les cons , ça ose tout , c'est même à ça qu » on les reconnait «
De mr_megot
. | 10H52 | 20/03/2009 |
Mais enfin, la moitié des étudiants d'HEC ira travailler dans un pays anglophone ou travaillera en anglais quotidiennement, il est ridicule de reprocher à l'école de proposer un master en anglais ? ! Quand à la bouffonnerie de leurs slogans anglicisants pour faire moderne et cacher les concepts creux qu'ils recouvrent, c'est pathétique mais anecdotique, et ca n'est certainement pas avec ca qu'on doit constater la baisse d'influence de la francophonie.
L'enseignement du francais dans le secondaire, l'exportation de livres francais à l'étranger, ca ca a un sens, plus que ce concept foireux de « francophonie en France » caricatural du petit francais se plaignant qu'on dise master au lieu de maitrise.
Et le but de la recherche c'est un tout petit peu d'être mondial, pour écrire sa thèse le doctorant francais doit utiliser des articles du monde entier, il serait bien avancé s'il avait sur son bureau des papiers en polonais et en arabe…
De haggis
10H58 | 20/03/2009 |
En commençant à l'ire l'article, je me suis dit : encore un article sur « le français se perd ma bonne dame ! ». Et puis en le lisant, je comprends mieux votre point de vue. Je vis en écosse depuis 4 ans et d'ici je ne me rends pas compte de cette « invasion » de l'anglais dans les média et autres, vu que je n'écoute pas la radio et ne regarde pas la télé (hors podcast et video internet qui ne sont pas touchés par les pubs) Je pense que c'est plus un effet de mode qu'autre chose, j'ai toujours trouvé idiot qu'on cherche à créer un mot français pour un mot anglais qui désigne quelque chose de nouveau (courriel au lieu de « email » , pourriel pour le spam et autre invention linguiste pas jolie jolie). Ici aussi on utilise des mots français dans le langage courant par effet de mode ou historique (termes gastronomiques et dans la mode essentiellement). Ca tient à l'évolution des langues pour moi et à l'influence d'une culture (et donc d'une langue) dans tel ou tel domaine. Je parle français car je suis française, et en plus je l'enseigne ici. Mais je n'y suis pas plus attachée que ça. Je crois que c'est surtout un rejet face à l'enseignement du français en France. J'étais (et je suis encore) hermétique à tous ces textes et auteurs qu'on me présentait comme « merveilleux ». J'ai toujours un peu de mal aussi avec le « raffinement » de la langue. C'est une langue complexe, difficile à enseigner aux non-francophones qui pourtant « adorent » le français et son côté mélodieux voir « sensuel ».
Il y a un côté archaïque à vouloir défendre bec et ongle la prévalence du français, ça m'a toujours un peu agaçée, cet espèce de chauvinisme. On double les films, et les interviews à la télé alors qu'ici (en Grande Bretagne) on sous-titre. Les français ont souvent l'impression qu'ils font mieux que les autres, que leur style de vie, leur langue , leur cuisine est meilleure et qu'il faut les protéger de « l'extérieur ». Pourtant c'est comme ça que la France et le français se sont construits, par les vagues d'immigrations qui petit à petit ont changé notre langue, notre façon de vivre, notre cuisine. Peut être que ça évolue plus vite maintenant. Mais il me semble ça à toujours été comme ça, pour le meilleur et pour le pire.
De Citoyenne_lambda
12H12 | 20/03/2009 |
Une remarque en passant : j'ai souvent constaté que les français qui truffent leur expression de termes anglais maîtrisent peu ou mal - voire pas du tout - cette langue.
De Tita
oiseau | 12H23 | 20/03/2009 |
Faisant parti des Français vivants au Portugal, j'ai pu constater qu'ici le Français n'est pas mort. Cependant, il est confiné à un usage précis : la mode et le haut de gamme. Par exemple, les magasins qui veulent faire « chic » ont des enseignes en Français. Ceux qui veulent faire « jeune et branché » sont en Anglais. Les autres restent dans la langue autochtone.
Dans l'image populaire, il semble que le Français soit aussi la langue vieillotte des vieux bourgeois, cultivés, mais à côté de la plaque. Cette vision n'est pas très flatteuse, n'est-ce pas ?
Mais il y a pire. Une amie m'a expliqué que le français était aussi « associé à une certaine préciosité et donc à l'homosexualité », C'est pire car l'homosexualité est guère apprécié ici par une population plutôt conservatrice et homophobe.
La francophonie concerne entre 220 millions de locuteurs et 600 millions de personnes sur les cinq continents ont des connaissances en français. C'est en cela la 6eme langue la plus parlé au Monde, mais aussi l'une des deux langues internationales parlés sur les 5 continents. Défendre la francophonie ne se résume donc pas uniquement à se défendre de l'anglais, mais aussi à remédier aux images négatives (vieillote, etc…) que le Français véhicule chez les autres locuteurs.
De Jaycib
Désagrégé de l'Université | 13H11 | 20/03/2009 |
La pénétration de la langue française par des termes anglais souvent mal digérés existe depuis longtemps, mais elle s'est effectivement accélérée ces derniers temps (parallèlement à l'essor de la globalisation de l'économie, ainsi que des nouvelles technologies).
J'ai longtemps vécu aux Etats-Unis. J'y ai bien remarqué que les langues et les cultures étrangères n'ont rien à craindre tant qu'elles apportent quelque chose de nouveau au monde. Le problème n'est pas celui de la langue dans laquelle on crée les nouveaux savoirs, mais celui de la créativité persistante des cultures. Le fait que les chercheurs doivent écrire en anglais (dans Nature, Science, PNAS, etc.) ne pose pas à mon sens de problème particulier. Si l'auteur a quelque chose de significatif -- ou plutôt de « signifiant » -- à dire, les lecteurs iront le lire et le consulter dans sa langue originelle. On a bien vu en Histoire, par exemple, que Fernand Braudel, Le Roy Ladurie (et toute l'école des Annales) avaient un impact certain sur la perception anglo-américaine de l'Histoire malgré la barrière de la langue.
Les Allemands l'ont bien compris. Il n'existe pas de mouvement de « germanophonie », mais ce n'est pas pour autant que les auteurs germanophones se sentent menacés. Ils cultivent leur jardin « vernaculaire » (déjà hautement distingué par l'Histoire) sans se soucier du rayonnement de leur langue. En tout cas, ils ne donnent aucun signe d'angoisse face à l'invasion de l'anglais. La clé du problème n'est pas celui de la survie de la langue, mais celui de la créativité. C'est vrai dans tous les domaines.