
Pourquoi l'Europe a besoin d'une gauche forte
La crise économique est au cœur de l'Europe. Brutalement, c'est tout un système qui a implosé, ce capitalisme financier livré à lui-même et fondé sur la recherche massive et immédiate du profit. Pour des millions d'Européens, confrontés au chômage et à la précarité, l'impact social est terrible. Dans ce contexte si tourmenté, disons-le nettement : l'Europe n'a pas été à la hauteur. Ni sur le plan social et économique, ni dans l'affirmation de ses propres valeurs.
Au cours des cinq années précédentes, c'est un fait, aucun acte significatif n'a été posé, qui aurait armé l'Europe face à la récession actuelle. Historiquement, pourtant, sous l'impulsion de Jacques Delors, s'étaient concrétisées des synergies aussi considérables que la solidarité entre régions européennes, les programmes Erasmus ou la mise en place des comités d'entreprises européens. Mais là, rien, panne absolue du modèle social européen !
Résultat : nul plan de relance concerté, nul dispositif pour soutenir, par exemple, le secteur automobile européen et le réorienter vers la voiture de demain. Et les pays de l'Est ? Certains, au bord de la faillite, se tournent aujourd'hui vers le FMI, car l'Union européenne n'a jamais porté cette volonté politique de tisser avec eux les liens stratégiques pourtant indispensables. Toujours en manque d'un ministre des Affaires étrangères, l'Europe peine d'ailleurs à faire entendre sa voix sur la scène mondiale.
Faire face à la résurgence des réflexes nationalistes
Dans ces conditions, comment prétendre peser sur les futures réformes à l'échelle planétaire ? De cette crise profonde peuvent d'ailleurs jaillir les dérives et les conflits les plus redoutables. Gramsci a décrit les dangers de toute transition historique : « Le vieux monde se meurt, le monde nouveau tarde à paraître et dans ce clair-obscur, les monstres surgissent. »
Oui, l'époque est menaçante. Face à la tentation du repli, à la résurgence des réflexes nationalistes, il faut donc que l'Europe retrouve les voies d'une ambition collective qui a nourri sa dynamique. Le monde a besoin d'une Europe influente, inventive et audacieuse, donc d'une Europe unie.
Dans cette perspective, à qui faire confiance ? A la droite européenne ? Celle-ci dirige la plupart des Etats membres, préside la Commission européenne et détient la majorité au Parlement. Pourtant, tout au long de cette législature, elle s'est contentée de défendre une conception étriquée de l'Europe : une zone de libre échange, un point c'est tout.
Dès lors, au moment où le capitalisme spéculatif vole en éclats, nul ne doit s'étonner de voir notre continent manquer à la fois de cohérence et d'arguments, d'autant que par dogmatisme, les conservateurs européens n'ont pas poussé l'audace jusqu'à faire bouger le carcan d'un budget limité à 1% du PIB de l'Union.
Tels sont les faits, et la sémantique n'y peut rien : ceux qui, aujourd'hui, prétendent « refonder le capitalisme » se sont toujours inscrits dans la logique mécanique d'un système qui a failli. Y compris sur le plan philosophique. Car les mêmes qui évoquent en France une hypothétique « politique de civilisation » cautionnent les tests ADN pour les étrangers. Et au Parlement européen, ils soutiennent une directive autorisant le maintien des immigrés pendant dix-huit mois, dans les centres de rétention. Ce n'est pas cela l'Europe.
Le sentiment pesant d'une grosse machine bureaucratique
L'Europe procède des Lumières, elle est de toutes les couleurs et de toutes les religions. Elle ne se réduit à aucun culte, à aucune langue. Elle est, par nature, universalisme. Quand le désespoir des ouvriers anglais de Lindsey les rassemble autour d'un mot d'ordre aux relents xénophobes (« des emplois britanniques pour les travailleurs britanniques »), c'est bien l'identité même de l'Europe qui est abîmée.
L'enjeu du 7 juin, date du prochain scrutin européen, est donc immense. Renouer avec les fils si féconds d'une construction singulière. Le vœu des Pères fondateurs s'est réalisé et notre continent a connu un demi-siècle de paix. L'Union européenne est un espace démocratique qui n'a pas d'équivalent dans le monde.
Pourtant, on le voit, l'aventure s'est grippée. Plus d'horizon, plus de souffle. Juste le sentiment pesant d'une grosse machine bureaucratique, produisant des textes modérément utiles, voire franchement contre-productifs. Dessein enthousiasmant à l'origine, l'Europe serait-elle condamnée à devenir le symbole d'une technocratie froide et déconnectée du peuple ?
C'est la gauche qui, depuis l'origine, affirme les principes de régulation et de contrat social, défend les services publics et souligne la modernité du rôle de l'Etat. La réalité donne aujourd'hui crédit aux valeurs fondatrices de la social-démocratie. Mais la suite est plus exigeante. Les progressistes européens abordent cette campagne autour d'un projet commun, le « Manifesto ». Belle avancée, même si elle appelle d'autres étapes. Car leur unité doit être à la mesure des attentes de nos concitoyens.
Construire la première puissance social-écologique dans la mondialisation
Oui, nous devons donner à l'Europe des outils qui demeurent inopérants à l'échelle de chaque Etat, à commencer par une gouvernance économique centrée en particulier sur l'emploi. Il faudra aussi muscler la législation européenne sur les droits et la représentation des salariés, notamment face aux effets du dumping social. Un grand emprunt de 100 milliards d'euros permettrait de financer les investissements stratégiques, dans les secteurs de la protection sociale, des transports, du bâtiment et de l'énergie.
L'Europe peut être également une force d'impulsion pour l'éducation, la formation des salariés, ainsi que la recherche et développement : plus que jamais, il faut soutenir le savoir faire et la capacité d'innovation de nos entreprises. En cohérence avec cet impératif, la gauche européenne doit affirmer sa volonté de construire la première puissance social-écologique dans la mondialisation.
La croissance de demain ne sera pas fondée sur la consommation aveugle d'énergies en voie d'épuisement ni sur la spéculation, mais sur la production réelle de richesses durables, à forte valeur ajoutée et partagées. Quand, en 2004, au Parlement européen, la droite (dont des élus UDF qui siègent aujourd'hui au MoDem) refuse de confier à la Banque centrale l'objectif stratégique d'une croissance durable, c'est bien l'illustration d'une lecture erronée du temps présent.
Le 7 juin, il faudra donc choisir. Entre les deux seules familles politiques porteuses, au niveau de chaque pays membre, d'un projet à vocation majoritaire pour l'Europe. D'un côté, les conservateurs, de l'autre les sociaux-démocrates, qui représentent l'unique force d'alternance de ce scrutin, à distinguer d'autres partis, impuissants politiquement hors d'un processus de coalition à l'échelle de toute l'Europe.
Trente ans après les premières élections européennes au suffrage universel, ce futur scrutin revêt une dimension fondatrice. Seule une dynamique progressiste pourra doter l'Assemblée européenne d'un mandat de gauche, ancré dans son époque. Ce message, qui est aussi une promesse ambitieuse, nous devons le porter avec force, le dédiant à l'avenir de 482 millions d'Européens.
- 12811 visites
- Version imprimable
Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89
Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)
Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)
En savoir plusAccrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.
123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque




























6
De Front Populaire
être humain | 00H32 | 18/03/2009 |
C'est déjà trop tard. Cette Europe est définitivement celle de la concurrence libre et non faussée. Elle met en concurrence les peuples et préparent les affrontements et divisions de demain.
Il aurait fallu y réfléchir avant le Traité constitutionnel, qu'il n'est plus question de ne pas adopter, fût-ce contre les peuples. Il aurait fallu y penser avant le dernier élargissement. Il aurait fallu en concevoir le positionnement éclairé, progressiste et social au sein de l'OMC.
Maintenant, c'est terminé. En Europe, capitaux et marchandises circulent librement. Les êtres humains, toujours pas. Pour paraphraser Churchill, les eurocrates ont préféré la honte par peur de la régression : ils auront et la honte et la régression.
La véritable capitale de cette Europe-là, c'est Schengen.
De Numerosix
Prisonnier dans le village global | 00H51 | 18/03/2009 |
De Alain Pacifique
02H27 | 18/03/2009 |
ce qui me gêne un peu dans ce discours , c'est que les sociaux démocrates onr appelé à voter oui à la constitution européenne, qui ouvre largement la voix à cette europe libérale qu'ils dénoncent. cherchez l'erreur ! !
De nono le simplet
ceinture noire de karaoké | 04H16 | 18/03/2009 |
Même si je suis loin d'être un fan du PS , merci à Bertrand de venir s'exprimer dans la rue .
L'Europe sera sociale ou ne sera pas et il ne faut pas compter sur la droite conservatrice pour la faire avancer .
C'est avec ces clés qui faudra voter le 7 juin .
Je voterai certainement socialiste ce jour là ou PG même si mon envie est de ne pas voter , mais ne pas voter serait un beau cadeau fait à la droite et je n'ai pas envie de leur en faire en ce moment !
De papy38
retraité | 07H52 | 18/03/2009 |
Le parti socialiste incarné par Mr DELANOE est un parti social démocrate, et l'on pourrait lui attribuer le sobriquet de « gauche molle », coupé de ses racines historiques : le peuple. Et le PS est devenu une assez bonne machine électorale, malgré les tensions qui le traversent. Un parti dominé par ses élus et leurs ambitions.
Je ne méprise pas les femmes et les hommes qui le composent. Certain(e)s sont des politiques sincères. Je peux en parler puisque je l'ai quitté en novembre, pour vivre une autre aventure.
Mauvais sujet, j'avais voté non au traité constitutionnel européen, estimant qu'il fallait mettre en avant une « Europe sociale » (ce que M. Delanoé n'avait pas compris à l'époque).
Oui, il faut une gauche forte, mais pas forcément celle que le maire de Paris imagine, dominée par le Parti Socialiste, mais allant puiser sa force dans la sève de ce peuple jusqu'à présent soumis à l'injustice et aux licenciements et désireux de changer la donne. Pourquoi pas « Un Front de gauche » ? Moteur d'un renouvellement des idées et porteur de projets novateurs ? (modestement j'utilise le point d'interrogation).
De thierry reboud
Fan-club à kk, carte n° 1 | 09H11 | 18/03/2009 |
Sur ce type d'incantation (L'Europe a besoin d'une gauche forte), on ne peut guère qu'être d'accord avec Delanoë. Je serais même tenté d'ajouter qu'une gauche forte a besoin d'un PS fort et à gauche.
Le problème, vu de France, c'est que le PS n'est pas tout à fait pour rien dans le délabrement actuel de la gauche, délabrement du point de vue de la perspective d'un exercice du pouvoir. Le PS français n'a pas peu contribué à la validation du néo-libéralisme, tant au niveau français qu'au niveau européen. Je crois que Mitterrand disait qu'il s'occupait de faire l'Europe et qu'il appartiendrait à ses successeurs de faire que cette Europe soit à gauche. On voit trop bien ce qu'il en a été : une gauche à la mode de Blair. Avec une gauche pareille, pas besoin de droite.
Pardon, Delanoë, mais une gauche forte sur le modèle proposé par Blair, je trouve qu'il y a quelque chose qui coince… Alors, camarade Delanoë, on se bouge enfin ?