A débattre

Secret défense : des lieux vont devenir hors-justice

Au nom du secret défense, un projet de loi pourrait restreindre l'accès des juges d'instruction à certains lieux.

Nicolas Sarkozy en visite sur la base militaire de l'Ile Longue en juillet 2007 (François Mori/Reuters).

Imaginez : un ministre a autorisé le versement de commissions sur un énorme marché de vente d'armes à l'Ouzbékistan. Pour financer la campagne d'un candidat à la présidentielle, il a aussi organisé tout un système de rétro-commissions. Mais il est dénoncé. Les juges enquêtent…

Si une telle situation (purement imaginaire) se produisait, les magistrats n'auraient sans doute aucun moyen de mener leur enquête. Car le secret défense va désormais s'étendre au-delà des documents auxquels il s'applique. Le nouveau projet de loi N°1216, issu de la loi de programmation militaire, veut sanctuariser des lieux susceptibles d'abriter de tels secrets. Il en distingue trois sortes :

  1. Les « lieux sensibles », déclarés à la Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN), soit des « services administratifs sensibles ou dans certains locaux d'entreprises privées intervenant dans le domaine de la recherche ou de la défense ».
  2. Les « lieux neutres » où sont « découverts incidemment des éléments classifiés couverts » par le secret défense.
  3. Les « lieux classifiés », c'est-à-dire des « lieux auxquels il ne peut être accédé sans que, à raison des installations ou des activités qu'ils abritent, cet accès donne par lui-même connaissance d'un secret de la défense nationale ». En clair, les sièges des services de renseignements (DGSE et DCRI) et certaines installations militaires, comme les stations d'écoute ou la base de l'Ile Longue réservée au sous-marin nucléaire.

Les lieux classifiés seront définis au préalable sur une liste (secrète, mais consultable par les magistrats) établie par les services du Premier ministre. Pour tout ces lieux, il y aurait un régime de perquisition spécifique :

  • Le juge d'instruction aurait d'abord à saisir le président de la CCSDN.
  • Il aurait aussi à motiver par écrit la nature des infractions, les raisons et l'objet de la perquisition.
  • Enfin, il serait obligatoirement accompagné d'un représentant de la Commission.

Question : dans ces conditions, les juges d'instruction pourront-ils encore aller à la pêche aux secrets de la République ? Le rôle de la CCSDN sera-t-il suffisant pour garantir aux juges une procédure régulière et… secrète ?

Lieux de pouvoirs et effet de surprise

Certains juristes sont pour ce nouveau régime de perquisitions, comme l'avocat Olivier Debouzy, contributeur du dernier Livre blanc sur la défense, l'explique dans Libération. Son principal argument ? Les lieux de pouvoir restent à la portée des juges :

« Les bureaux de ministres, de directeurs de cabinet, les bureaux administratifs ordinaires dans les ministères ou même à l'Elysée ne font pas partie de cette liste. Tout simplement parce que si ces lieux étaient classifiés secret-défense, leurs occupants ne pourraient y recevoir quiconque sans que cette personne soit préalablement habilitée secret-défense ! »

D'autres sont plutôt contre le projet, comme Dominique Barella, ancien président de l'Union syndicale des magistrats (USM). Cet ancien juge, qui travaille aujourd'hui pour le Parti socialiste, estime que « l'effet de surprise » des perquisitions ne sera plus possible. Et surtout, qu'un simple changement de mots dans la loi constitue un détail diabolique :

« Dans ce projet de loi, l'incrimination des atteintes au secret de la défense nationale est modifiée par la substitution de la notion de “renseignements” à celle d'“informations” totalement indéfinie et extensible à l'infini. La conception de l'atteinte au secret de la défense nationale sera tellement étendue que l'on sombrera dans la défense du secret d'Etat. »

Effectivement, le glissement du « renseignement » à « l'information » mériterait une clarification du propos, tant l'univers des services secrets se méfie comme de la peste de tout ce qui peut ressembler à une véritable information. Qui plus est si elle apparaît dans un cadre judiciaire.

Quelques affaires ont traumatisé les services de renseignements

La réforme, en tout cas, vient donner un cadre légal à des pratiques jusque là laissées dans un flou juridique.

Ainsi, lorsque le juge Jean-François Redonnet, chargé d'enquêter sur l'affaire JPK, a déboulé boulevard Mortier au siège de la Direction générale de la sécurité extérieure pour récupérer des notes, il a dû patienter une bonne demi-heure avant d'avoir accès aux documents recherchés. Le temps de prévenir le ministère de la Défense, la présidence de la République et… de faire marcher les broyeuses, ajouteront les mauvaises langues.

A la DGSE, cette perquisition n'a pas été très bien vécue : la venue d'un juge dans les services suffit à les discréditer aux yeux de l'opinion. La réforme devrait donc clarifier un peu les choses, en rapprochant le secret défense des autres secrets professionnels. Le cabinet d'un avocat, par exemple, ne peut être fouillé hors la présence d'un représentant du bâtonnier.

Mais, de fait, si elle entre en vigueur, cette loi devrait mettre à l'abri l'Etat de certaines incursions judiciaires. Dans l'affaire Borrel, les juges Fabienne Pous et Michèle Ganascia n'auraient jamais avancé dans leurs enquêtes si elles n'étaient tombées sur des pépites saisies à la cellule africaine de l'Elysée, à la Chancellerie et aux Affaires étrangères. Directement dans les bureaux concernés. Ces derniers seront-ils sur la fameuse liste des lieux classifiés ou sensibles ?

Enfin, le texte laisse en suspens d'autres points jugés indispensables à l'activité des espions français. Par exemple, le respect de l'anonymat des agents en activité, comme aux Etats-Unis. En clair, cela n'interdirait pas aux juges de les entendre dans le cadre d'une enquête, mais le dispositif leur garantirait de pouvoir continuer à travailler. Une revendication de longue date que les politiques n'ont jamais voulu relayer… trop de coups à prendre.

Photo : Nicolas Sarkozy en visite sur la base militaire de l'Ile Longue en juillet 2007 (François Mori/Reuters).

6 commentaires sélectionnés

Portrait de FabiendeMénilmontant

De FabiendeMénilmontant

journaleux - blogueur | 20H33 | 15/03/2009 | Permalien

L'AFP en faisait déjà état le 27/2 :
http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2009/02/27/01011-20090227FILWWW00581-l…
c'est une histoire qui remonte à octobre (vérifie sur les liens) mais sur laquelle le Syndicat de la Magistrature n'a communiqué qu'en janvier.
Tout cela remonte à un avis du Conseil d'Etat de… avril 2007 (campagne électorale), et est bien expliqué ici :
http://numerolambda.wordpress.com/2009/02/27/extension-secret-defense/

Portrait de TARPON

De TARPON

21H12 | 15/03/2009 | Permalien

il faut savoir ce qu'on veut ,une justice intelligente ,efficace ,soucieuse de l'interet general ou un jeu de massacre comme on l'a vu dans l'affaire des fregates taiwanaises .Dans le domaine de l'armement ,il faut pouvoir faire comme les autres ou alors ne plus rien fabriquer avec les consequences que l'on connait sur l'emploi .La suppression du juge d'instruction ,les lieux « reservés » devraient rendre à la justice une serenite pêrdue .Imaginez un Burgaud enquetant sur des ventes d'armes ,toute la planete se retrouverait mise en examen.Les juges ,moins sollicités,auront d'autant de plus de temps pour se pencher sur les malheurs du citoyen,moins mediatique pour leur carriere,mais pourtant si necessaire.Un bon juge c'est un juge qui obeit .

Portrait de Utilisateur désinscrit à sa demande 2

De Hulk_

nc | 00H24 | 16/03/2009 | Permalien

Quand on voit comment est respecté le secret de l'instruction en France, par les juges, il faut bien des garde-fous non ?

Imaginez un peu : perquisition à la DGSE, et le lendemain, dans la presse, la liste des agents français qui opèrent en Chine.

C'est tout simplement pas possible. Donc de même qu'un cabinet d'avocat est protégé, les affaires d'état sensibles doivent être protégées.

La transparence absolue, c'est néfaste.

Portrait de désenchantée

De désenchantée

aucune | 01H11 | 16/03/2009 | Permalien

Qui a dit que les zones de non droit devaient être abolies en France ?

Portrait de Alain Pacifique

De Alain Pacifique

01H57 | 16/03/2009 | Permalien

@ Hulk,
« Décidément, vous avez du mal à appréhender la modernité politique, à base de pouvoirs et de contre-pouvoirs »
justement, ôtez moi d'un doute, la justice n'est elle pas un contre pouvoir ( qui devrait être ) indépendant ?
je ne vois en quoi cette nouvelle loi va améliorer le fonctionnement de ce contre pouvoir.
quant aux secrets industriels, il suffit de bons journalistes pour les mettre à jour.
au fait, si un magazine auto sort des photos d'une nouvelle voiture et que ce constructeur est classé secret defense, le journaliste risque t'il d'être accusé de haute trahison ?

Portrait de Orwelle

De Orwelle

sarko-verdose.bbactif.com | 02H23 | 16/03/2009 | Permalien

Un petit, et sans doute incomplet, récapitulatif des atteintes au système judiciaire :

*3 Décembre 2002 : une loi organique crée les juges de proximité.
*2004 : Nicolas Sarkozy édicte une trentaine de règles tendant à « protéger » les contribuables, en fait à compliquer les contrôles, et à réduire les amendes des entreprises.
*Août 2007 : Sarkozy déclare devant le Medef vouloir « mettre un terme » à la pénalisation du droit des affaires.
*Septembre 2007 : Sarkozy demande l'interdiction des dénonciations anonymes dans les domaines fiscal et pénal.
*Novembre 2007 : suppression de 63 prudhommes sur 271.
*Février 2008 : le Parquet de Paris est accusé de réduire le champ d'investigation du pôle financier (cf. Société générale et UIMM) par la juge d'instruction Dominique de Talancé.
*19 juin 2008 : en matière mobilière et personnelle, le délai de prescription extinctive de droit commun passe à cinq ans, contre trente ans auparavant.
*Octobre 2008 : programmation de l'extension du secret-défense.
*Décembre 2008 : allègement de l'encadrement réglementaire des marchés publics :
-Relèvement de 4.000 euros à 20.000 euros du seuil de passation d'un marché public « sans aucune procédure ».
-Allègement de l'obligation de publication nationale pour les marchés « déjà soumis à des obligations européennes ».
-Relèvement à 206.000 euros du seuil au-delà duquel s'applique obligatoirement la procédure d'appel d'offres pour les marchés de travaux.
*Janvier 2009 : la suppression du juge d'instruction est prévue.

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