ENQUETE 12/03/2009 à 19h02

Dans la jungle des SSII, « on a une vie d'esclave »

Renée Greusard | Journaliste Rue89


Un employé dans une entreprise de Jakarta, en Indonésie (Dadang Tri).

Licenciements abusifs, harcèlement, dépression : il ne fait pas vraiment bon vivre en SSII. Derrière ce sigle, les sociétés de services en ingénierie informatique. Elles fournissent à des entreprises des informaticiens ou ingénieurs compétents dans un domaine. En 2007, l'Unedic a décompté 10 000 licenciements dans ce secteur.

Le col de sa chemise à carreaux sort de son pull fin. Bleu marine. Il a une mèche sur le côté. C'est presque une caricature du cadre et il gagne entre 3000 et 4000 euros par mois. Oui mais voilà, à 32 ans, Benoît [les prénoms de salariés ont été changés, ndlr] est dépressif.

« Là, ça va mieux. J'ai un traitement qui marche bien. Je suis sous antidépresseurs, anxiolytiques et je prends des somnifères. »

Employé dans une SSII, Benoît est spécialisé en informatique de gestion. Sa société l'envoie en mission ou « le vend », comme il le dit, à d'autres entreprises pour une compétence bien définie. « Je suis chargé d'automatiser la gestion des entreprises. » Aujourd'hui, Benoît s'estime moralement harcelé, poussé au licenciement :

« Je suis au placard. J'ai eu trop de clients et maintenant on me reproche d'être en intercontrat. »

L'intercontrat. En théorie, quand une mission s'achève, l'informaticien retourne à sa maison mère. En attendant une nouvelle mission, il peut être formé à de nouvelles compétences. En pratique, la période des intercontrats est souvent pour les salariés un mauvais moment à passer. Surtout quand la SSII ne trouve aucune mission pour son employé.

« Tu me coûtes trop cher »

Avant de se « retourner contre sa direction », Matthieu était responsable technique et commercial dans une SSII. Il était justement chargé de vendre les prestations, de « placer des collaborateurs » sur de nouvelles missions. Il raconte :

« On dit clairement au salarié “tu me coûtes trop cher”. J'ai vu des employés en intercontrat qui n'avaient plus d'électricité ! Vous entrez dans votre bureau, vous n'avez plus d'ordinateur ni de lumière. »

Le turn-over est donc très important dans les SSII. En 2007, l'Apec (association pour l'emploi des cadres) l'estime à 16% chez les cadres, soit plus du double que dans tous les secteurs confondu, où il s'élève à 7%.

Philipe Roux, directeur général de la société TRSB, pointe du doigt les employés :

« Le problème ne vient pas des entreprises mais des salariés. Quand une mission un peu moins noble se présente, certains la refusent. Et ça, clairement, ça excède l'entreprise. Un collaborateur ne peut pas refuser une mission. »

Au Munci (mouvement pour une union nationale des informaticiens), si on reconnaît l'existence d'un « opportunisme des informaticiens », on évoque aussi « [des] salaires ou évolution de carrière bloqués, [des] missions inintéressantes ou inadéquates, [des] problèmes de management ou de contournement du droit du travail, [et une] mobilité géographique excessive ou non désirée ».

Selon le Munci, l'Unedic a, en 2007, recensé 10 000 licenciements. Et si l'Apec annonce avec optimisme 38 000 recrutements de cadres en SSII en 2007, le Munci fait remarquer « la forte disproportion entre les recrutements “bruts” et les créations d'emplois “nettes” dans l'informatique, avec environ 75% de remplacements de personnel. »

L'informaticien, cette denrée périssable

Benoît évoque une autre raison pertinente à ce mouvement des salariés :

« L'informatique est un domaine en perpétuelle évolution. Externaliser la main-d'œuvre permet d'éviter le risque de se retrouver avec des informaticiens périmés. »

Régis Granarolo, le président du Munci, évoque, lui, pudiquement, des sociétés aux « visions commerciales à court terme ». De fait, elles brassent de l'argent. En 2007, l'Apec estimait le chiffre d'affaire du marché des SSII à 40 milliards d'euros. Un secteur bien portant, puisqu'il connaissait cette année-là une croissance de 6,5%, toujours selon l'Apec.

Et pour gagner de l'argent rapidement, certaines SSII n'hésitent pas à employer des méthodes éthiquement discutables. Une pratique consiste à vendre des compétences inexistantes. Cela s'appelle du prêt de main-d'œuvre illicite ou du délit de marchandage. Des faits passibles au pénal de deux ans de prison et de 30 000 euros d'amende. Concrètement, la SSII ne vend plus un savoir faire, mais… une personne.

« On m'appelait parce qu'un serveur avait planté, qu'un PC d'utilisateur ne démarrait pas, qu'il y avait des problèmes de conversion de fichier ou qu'un PC faisait un écran bleu », raconte Serge à propos d'une entreprise où il a été en mission.

« On a une vie d'esclave “

Pendant dix ans il a travaillé en SSII, avant de quitter ce secteur. Ecœuré.

‘On nous traite comme des chiens, on n'a aucun droit. Au XXe siècle, on a une vie d'esclave.’

Pour qu'il n” y ait pas délit de marchandage ou prêt de main-d'œuvre illicite, la règle est pourtant simple : le prestataire doit être sous les ordres de la SSII et non de la société cliente.

Aujourd'hui, Serge est en litige avec TRSB, la dernière SSII qui l'a employé. Il lui reproche notamment des faits de “sous-sous-traitance” ou d'avoir été “vendu” à une première entreprise, puis ensuite revendu par son acheteur à une autre société. Sans apport de compétence par les intermédiaires.

Philippe Roux, le directeur général de TRSB, le reconnaît : “La sous traitance existe dans le métier de l'informatique”. Puis il déclare qu'“il pourrait y avoir cinq ou six niveaux différents, ce ne serait pas un problème ! ” “Archi faux”, juge Régis Granaralo. “Qu'est-ce que les sociétés intermédiaires viennent apporter là comme valeur ajoutée ? C'est totalement anormal.”

De l'autre côté de la barrière, Matthieu, l'ex-commercial, a clairement observé ces pratiques. “La plupart des commerciaux vendent des prestations qu'ils n'ont pas. On s'appuie exclusivement sur le salarié.”

“On balance les gens sur des missions où ils se débrouillent”, déplore Anaïs, passée, elle, par huit SSII depuis 1981. Le CV trafiqué pour placer le plus de salariés dans des missions, elle connait :

“Une fois, une société m'a vendue avec une expérience que je n'avais pas. On m'a présentée comme étant spécialiste. J'ai préféré être honnête et dire la vérité au client.”

“Chaque fois qu'il y a eu des trous dans mon CV, on m'a demandé de les boucher”, confirme Benoît. C'est un autre grand défaut de ces entreprises : elles “n'ont pas de culture de gestion des ressources humaines”, explique Régis Granarolo du Munci, après avoir appelé “à ne pas mettre toutes les SSII dans le même sac”.

Delphine s'est suicidée

A GFI, trois employés se sont suicidés en seulement un an. Delphine était l'une d'eux. Déjà dépressive, cette chef de projet n'a pas supporté la pression de son manager sur son équipe. “Tous les problèmes qu'il y a eu dans cette équipe ont reçu une réponse autoritariste du manager”, explique Alexis Zadounaïfsky, du syndicat Sud Groupe GFI.

Si le syndicaliste tient à préciser que GFI n'est pas la pire SSII en France, et que la direction travaille à l'amélioration des ressources humaines, il regrette aussi une prise de conscience trop lente. Il évoque aussi une forme de dilettantisme dans la gestion du personnel : “Le manager avait la confiance totale de la direction”, se souvient-il avant de préciser :

“C'est la part d'improvisation des SSII. On fait d'un commercial un manager. Il faut gagner de l'argent vite, faire des contrats vite. Les choix sont faits dans la précipitation.”

Du côté de l'administration de GFI, silence radio. Contacté, le service communication de l'entreprise n'a pas donné suite à nos appels.

Photo : un employé dans une entreprise de Jakarta, en Indonésie (Dadang Tri).

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  • Lurker
    • Posté à 20h15 le 12/03/2009

    Pour avoir testé les SSII (je n'avais pas l'intention d'y rester bien longtemps), j'ai pu me rendre compte par moi meme a quel point le problème est simple.
    Une entreprise va aller voir une SSII dans deux cas :
    1/ Petite entreprise, on prend un prestataire (un ingé de SSII, donc) comme avant on prennait un CDD. Pour une surcharge (réèlle) de travail, ou pour une compétence dont on a besoin ponctuellement. Cela me semble a peu pres legitime
    2/ Grosse entreprise, on prend un prestataire pour deux raisons : la premiere, c'est que cela ne compte pas comme un employé, mais revient grosso-modo au même prix. Mais cela fait une masse salariale plus reduite, moins de problemes de licenciements/reclassement, et a priori (je n'y connais rien, mais je l'ai souvent entendu dire) des avantages fiscaux non-négligeables. Deuxieme raison, le chef de projet dans une grosse boite a une marge de manoeuvre limitée en termes d'embauche, mais pas forcément en termes de moyens. Beaucoup plus simple pour lui de payer « ponctuellement » (comme un point qui serait en moyenne d'un an) et de changer si il y'a problème.

    Une SSII ne licencie pas. Elle mute. Vous êtes parisiens ou lyonnais, vous travaillez pour une SSII. Un point *CERTAIN* de votre contrat de travail stipule que vous êtes mobile. On vous embauche pour une mission (ou un choix de missions) sur Paris ou Lyon, et le jour ou le client ne veut plus de vous, on vous mute a Mendes. Non que Mendes soit une ville ignoble, mais vous n'allez pas changer completement de vie parce qu'on vous le demande. Donc vous demissionnez (ou refusez la mutation, ce qui revient exactement au même).

    J'ai vu des gens faire 5h de trajet par jour (Melun->Cergy) pendant des mois, parce qu'ils n'avaient pas vraiment le choix, sous peine de « demission'. Payés assez peu pour leurs etudes (ingénieurs, donc bac+5 pour la plupart), aux alentours de 30/32ke par an. Et chose amusante, les frais de transport ne sont a la charge de l'employeur (pour moitié, en île-de-France) qu'entre les locaux de l'employeur (la SSII) et ceux du client. Exemple : votre SSII est a Cergy. Votre client a Osny (juste a coté de Cergy). On vous paiera royalement la moitié d'un ticket de bus, alors que vous passez 6 zones le matin, et 6 le soir.

    Enfin, le principe même de SSII est long a discuter, mais il est clair qu'une SSII n'apporte généralement aucune valeur ajoutée, seulement des avantages financiers/fiscaux. Mais c'est ce qui interesse les clients, après tout, cela doit être bon pour la France, donc pour le Peuple.

  • Lurker
    • Posté à 20h19 le 12/03/2009

    Pour les raisons de travailler, je ne vous contredirais pas.
    Mais reparer des ecrans bleus et des problemes de demarrage, ce n'est pas forcément votre travail, si vous avez été embauché comme Ingénieur Recherche et Developpement. Comme si on demandait a un architecte de reparer un robinet qui fuit.

    L'informatique n'est pas un tout, mais une somme de métiers, tous très différents, même s'ils se recoupent forcément.

  • Siggg
    Siggg
    entrepreneur social
    • Posté à 23h26 le 12/03/2009
    • Internaute
      entrepreneur social

    Et si les SSII mettaient leurs intercontrats au service de la solidarité ?

    Plutôt que de laisser des ingénieurs en standby déprimer « dans des placards » comme c'est parfois le cas, et si on les laissait mettre leurs compétences, sur leur temps de travail, à la disposition des projets informatiques d'associations d'intérêt général, le temps de leur retrouver une mission commerciale classique ? Ce serait une forme de mécénat innovante qui ne coûterait même pas un euro aux actionnaires mais qui rendrait de sacrés services au monde associatif.

    Dans le climat actuel, on risque d'avoir de plus en plus de ces situations d'intercontrat alors que nos problèmes de société deviennent de plus en plus criants. Ce serait bizarre de ne rien faire pour changer ça, non ? En plus, cela permettrait aux boîtes pour qui « développement durable » veut dire autre chose que « joli chapitre du rapport annuel » de se démarquer pour de bon, de passer à l'acte à moindre coût et de se rendre utile sur des causes justes.

    L'idée vous plaît ? Ca s'appelle faire du wecena. J'essaie de faire connaître ce concept dans la profession et auprès des patrons de SSII soucieux d'exercer leur responsabilité sociale d'entreprise sans sacrifier la performance économique. Plus d'infos sur Lien

    Qu'en pensez-vous ?

  • manu2005
    • Posté à 08h25 le 13/03/2009

    J'ai passé ma vie de SSII en SSII.

    Le SSII, si on essaie de la vivre comme un poste en fixe, c'est galère, limite esclavage.

    Mais si vous savez à qui vous avez affaire (ça va vite), alors, vous pouvez retourner la situation : vous êtes libre, de partir, où vous voulez, quand vous voulez, puisque « précaire ».

    Donc, de choisir la meilleure offre, de partir (voyager) quand vous en avez marre, ...etc

    On ne peut pas travailler pour un SSII et avoir une vie pépère.
    Mais, n'ayant pas de vie pépère, changer d'emploi devient très facile.
    Je n'ai jamais eu de crédit, car je n'ai jamais de salaire assuré...
    Je n'ai jamais acheté de maison, car je n'ai jamais eu de travail fixe.
    Partir là où il y a du boulot (il y a toujours un endroit), c'est très facile (j'ai femme et enfant).

    Les SSII sont des négriers, souvent.
    Mais je préfère ne pas travailler que de bosser pour 150€/mensuel de frais de déplacements(hôtel, resto, train) - offre véridique, à laquelle j'ai répondu : « quand vous aurez de l'argent, rappelez-moi »

    Enfin, la tractation entre la SSII et l'employé doit être simple : Il y a ça à faire la-bas, on vous donne ça, ça vous dit ?

    Tout autre test, étude..etc, ça sent pas bon, laissez tomber.
    La SSII n'est là que pour l'argent.
    Si on vous tracasse avec vos compétences, c'est juste pour vous esclavagiser.
    Sûrement pas pour la qualité, ils s'en foutent.
    Et si vous ne faites pas l'affaire, vous serez viré illico, donc ils ne prennent pas de risque.

    Par contre, je note de plus en plus que le client final...
    Déjà assez exigeant vu les tarifs, devient irrespectueux.
    Mais bon, pas que pour les prestataires, c'est plutôt dans l'air du temps.
    C'est pour cela que je ne bosse plus.
    Parce que les sous, plutôt que de les claquer dans des objets aussi clinquants qu'inutiles (Rolex ? ) je les ai mis dans ma retraite anticipée…
    Bref, à cinquante ans, sans Rolex, je dis merci aux SSII de m'avoir sorti du monde du travail.
    Et je me dis que si les travailleurs, plutôt que de courir après une « sécurité du travail » (drôle non ? ) courraient après la liberté…
    Mais bon, tant que la liberté sera de porter des Nike…

  • Ryuu
    Ryuu répond à Lurker
    Informaticien parisien
    • Posté à 13h33 le 13/03/2009
    • Internaute
      Informaticien parisien

    Travaillant en SSII (et étant relativement content de mon sort), je voudrais ajouter quelques remarques :

    Une grosse entreprise, qui utilise le même logiciel depuis des dizaines d'années (comme c'est souvent le cas en finance par exemple), peut avoir besoin d'une grosse équipe d'informaticiens pendant 1 an et demi, 2 ans, pour changer de logiciel par exemple, puis seulement un ou deux ensuite pour assurer la maintenance. Il est totalement logique pour elle de passer par une SSII, car elle n'a alors pas à s'occuper du recrutement, et les emplois ne seront pas précaires (mieux vaut un CDI dans une SSII qu'un CDD chez un autre).

    Pour la mobilité, mon contrat stipule que je travaille en région parisienne. Ils peuvent toujours tenter de me muter sur Lyon, si je veux pas, c'est niet, et c'est bien précisé sur mon contrat. Pareil pour mes frais de transports : non seulement ils sont remboursés à 100%, mais c'est sur le trajet « domicile-siège entreprise-client ». J'ai conscience d'être privilégié sur ces points, c'est surtout pour témoigner sur le fait que toutes les SSII n'exploitent pas complètement leur salariés.

    Par contre, les conditions de travail abominable, j'ai connu quelques missions ou je confirme qu'elles existent. Et elle ne vient pas seulement de la hierarchie : les collègues peuvent vous démolir le moral, dans un délai de quelques semaines. Je l'ai vu, et c'est assez effrayant.