SUR LE TERRAIN

Florence, Jacinta, Ignacio : ainsi va la justice au Mexique

Florence Cassez (DR)

Alors que Sarkozy doit aborder le cas de Florence Cassez ce lundi, récits de trois destins échoués dans les geôles du Mexique.

Jacinta Marcial, 42 ans, séquestration de 6 policiers

(De Mexico) Elle s'appelle Jacinta Marcial, c'est une mère de six enfants, indigène otomi de 42 ans. Elle a été condamnée à 21 ans de prison en décembre pour avoir « séquestré six policiers de l'Agence Fédérale d'Investigation (le FBI mexicain) ».

Avec deux autres femmes, avec leurs petits bras. Les preuves retenues par le juge : une photo où on voit Jacinta dans son village et derrière des policiers. On ne s'est pas embarrassé de preuves et le juge a tranquillement interrogé Jacinta en espagnol, une langue qu'elle ne comprend pas.

Son seul témoignage aujourd'hui, donné à une ONG de défense des droits de l'Homme :

« Je suis depuis trois ans en prison, et je n'ai rien fait. Je voudrais qu'on m'écoute, je ne sais ni lire ni écrire, mais petit à petit, les autres détenus m'ont appris l'espagnol et m'ont expliqué pourquoi je suis ici. »

Il se trouve qu'il existe des dizaines de témoins de ce qui s'est déroulé quand 6 policiers ont débarqué au village de Jacinta le 26 mai 2006. Ils sont venus racketter les plus pauvres, ceux qui ont des étals au marché. Les gens ont protesté, les policiers ont calmé le jeu et sont repartis. Mais ils ont choisi trois femmes pour se venger, cinq mois après. Jacinta et sa belle-fille étaient du lot.

Ignacio del Valle, 56 ans, séquestration de policiers et fonctionnaires

Il s'appelle Ignacio del Valle. A 56 ans, ce paysan, boucher et sérigraphiste a été condamné à 112 ans de prison le 21 août 2008. Son crime ? Appartenir à une organisation paysanne et avoir défendu aux côtés des zapatistes, des marchands de fleurs ambulants qu'on voulait déloger pour construire un supermarché.

Depuis le 5 mai 2006 il est reclus dans la prison de haute sécurité d'Altiplano avec les plus grands capos de ce pays. On sait peu de choses aujourd'hui de lui : sa cellule mesure 3 mètres sur 2, elle est éclairée 24 heures sur 24. Il a droit à 35 minutes de soleil, 10 min de téléphone mais pas aux journaux. Nous ne sommes pas à Guantanamo pourtant.

Sa fille se cache depuis la même date, pour les mêmes accusations. Ils étaient 300 paysans le 3 mai 2006 à bloquer une autoroute pour obtenir une table de négociation avec les autorités locales. Le 4 mai avec une violence indescriptible qui fera 2 morts parmi les habitants, la police arrête 216 personnes.

Lors du trajet qui les mène à la prison, les détenus seront victimes des pires violences. Les hommes sont constamment frappés, quant aux femmes, elles subissent des violences sexuelles. 30 porteront plainte pour viols. La Suprême Cour de Justice de la Nation (la SCJN), a reconnu le 19 février 2009 les violences subies mais a estimé que des responsabilités à un plus haut niveau ne pouvaient être prouvées. 12 autres prisonniers ont reçu des peines de prison de 31 ans chacun.

Florence Cassez, 34 ans, séquestration de trois civils

Elle s'appelle Florence Cassez, elle a 34 ans et devrait encore rester 57 ans en prison. Elle n'est pas pauvre, ni impliquée politiquement, sa vie est des plus banales et sa condition de Française aurait même dû lui valoir des égards. Que s'est-il passé pour que son cas se retrouve au menu des discussions entre deux présidents (Sarkozy a promis qu'il aborderait son cas, ce lundi à Mexico, avec Felipe Calderon) ?

Florence est une jeune femme, décrite par ses proches comme « pleine de vie et acharnée au travail » et qui débarque dans un Mexique dont elle ne sait rien. Elle vit insouciante, travaille aux côtés de son frère, ne lit jamais les journaux, « aime ce pays, ces gens si hospitaliers ».

Elle habite avec une amie mexicaine dans le centre de Mexico et rencontre un homme, Israël Vallarta, qu'elle voit pendant 6 mois : « Chez moi ou dehors, au restaurant, quand on sortait. » Israël vit dans son ranch au sud de Mexico, à une heure de route. Il lui dit qu'il vend des voitures :

« Ces voitures je vous jure que je les ais vues, je ne les ai pas rêvées. Pourquoi aurais-je imaginé autre chose ? Ce n'est pas l'homme de ma vie, on a nos vies chacun de notre côté. »

« Le mauvais endroit, au mauvais moment »

En juillet 2005, elle le quitte car elle rentre en France, et pense s'y installer. Mais ne trouvant pas de travail, en septembre elle rentre au Mexique et demande à Israël de l'héberger dans son ranch, le temps de trouver appartement et boulot. En novembre, c'est fait, elle retourne vivre à Mexico.

Le 8 décembre, elle revient pour déménager ses dernières affaires du ranch. Israël est au volant. « Le mauvais endroit, au mauvais moment », résume-t-elle. 24 heures plus tard, elle devient « kidnappeuse » en direct à la télé, à 7 heures du matin :

« Nous sommes en direct devant une planque de kidnappeurs, c'est un ranch. L'AFI vient de libérer trois victimes et regardez bien, voici les visages des deux kidnappeurs, il y a une femme française. »

Le journaliste s'approche de Florence, la caméra suit, on découvre une rousse aux cheveux hirsutes. On est sous le choc : une Française, faire ça ! En conférence de presse, le procureur précise qu'il s'agit de la bande du Zodiac, auteur d'au moins dix enlèvements. Très vite, plus personne ne se préoccupe de l'enquête, même pas le Consul de France de l'époque.

Au centre de détention provisoire de la Siedo (le bureau des enquêtes spéciales en délinquance organisée) les victimes libérées ne reconnaissent pas Florence derrière une vitre sans teint, ni au son de sa voix. Israël, lui, est clairement identifié, reconnaît les faits et innocente Florence.

Florence n'apparaît pas non plus dans l'enquête préliminaire que mène l'AFI pendant 6 mois sur la bande du Zodiac. Son dossier judiciaire reste vide. Mais voilà, le 5 février 2006, toujours en direct et à la télévision, le directeur de l'AFI, aujourd'hui ministre de l'Intérieur, doit reconnaître que l'arrestation du ranch était une « recréation ». Son explication :

« Les journalistes veulent toujours nous suivre, voir notre travail, mais ce n'est pas possible pour des questions de sécurité. Nous avons recréé cette arrestation pour que le public connaisse notre travail. C'est sans doute une erreur, mais il n'en reste pas moins que ce sont de dangereux criminels. »

On s'indigne un peu devant une telle pratique, le journaliste qui avait tendu un micro à Florence, pourtant « étoile montante » de la TV, est viré. Il s'enfuit peu de temps après aux Etats-Unis et depuis, ne veut plus entendre parler de l'histoire.

Le directeur de l'AFI, lui, deviendra huit mois plus tard, en décembre 2006, ministre de la Sécurité Publique, l'équivalent de notre ministre de l'Intérieur, un poste clef, un poste « sensible » en ces temps de guerre au narcotrafic.

« Ne laissez pas partir ma kidnappeuse. »

Avec la révélation de son arrestation, Florence Cassez depuis sa prison, croit qu'on va la sortir de là. Elle ne se doute pas que quatre jours après l'émission de télé, elle va être formellement accusée par les mêmes victimes. Cette fois, elles la reconnaissent, décrivent son accent français comme « inoubliable ».

Plus les mois passeront et plus la virulence des accusations contre Florence montera. En particulier dans la presse. En avril 2008, dans le plus grand quotidien du pays, Reforma, Cristina, une des victimes, dit de Florence :

« C'est la voix que j'ai écoutée presque tous les jours, pendant 52 jours, et c'est cette voix que j'entends encore. »

Ce vendredi 6 mars, en une du même quotidien, elle implorait le président mexicain : « Ne laissez pas partir ma kidnappeuse. »

« Victimes manipulées, qui changent leur témoignage », tranche l'avocat français de Florence, Franck Berton. Manipulées ou sous pression, une pression suffisante pour appeler les journaux, quand on veut plutôt se faire oublier.

Car ces victimes réfugiées « quelque part aux Etats-Unis », explique Reforma, sont réellement en danger. Le reste de la bande du Zodiac court toujours quand Florence en prison, occupe l'opinion publique de deux pays. Une aberration de plus dans un dossier extravagant.

Florence est reconnue coupable le 25 avril 2008. La sentence tombe : 96 ans de prison. L'énoncé du verdict dit qu'elle « appartient à la bande du Zodiac depuis 2002 ». En 2002, Florence travaillait dans une chaîne de magasins en France. Ce qui peut l'attester ? Ses fiches de paye. En mai 2008, elle appelle le Président Sarkozy à l'aide. (Voir la vidéo)


« Toute l'histoire débute par un mensonge médiatique, politique »

Personne à l'heure actuelle ne peut dire si elle est coupable ou ce qu'elle savait. Mais ce qui est sûr, c'est qu'elle n'a pas eu un procès équitable, et qu'aucun fait ou témoins convaincants ne dit sa culpabilité. En trois ans de procédure, Florence Cassez n'a jamais été « présumée innocente ». Pour son avocat mexicain, Agustin Acosta : « Toute l'histoire débute par un mensonge médiatique, politique, ce qui n'est pas rien dans ce pays. »

3 commentaires sélectionnés

Portrait de argiope

De argiope

chatouille ou pique, c'est selon | 00H44 | 09/03/2009 | Permalien

L'article parle de trois personnes qui croupissent dans les geôles mexicaines. Ce qui est dit de Jacinta Marcial et de Ignacio del Valle m'a bien plus interpellé que l'histoire peu claire de Florence Cassez. J'avais d'abord compris que le propos de l'article était de dénoncer de graves conséquences de la corruption policière dans ce pays ; les deux premiers exemples paraissent beaucoup plus emblématiques du problème.
Alors je suis déçu que l'article s'étende beaucoup plus sur la mésaventure de la Française. Et je suis aussi déçu que tous les commentaires ou presque ne reparlent que d'elle et de son « sauveur » potentiel.
Finalement, l'article sur la « justice mexicaine » a dévié sur une polémique franco-française. Si c'était le but recherché, il aurait mieux valu placer directement le débat sur le terrain de l'immixtion de la politique française dans les affaires intérieures d'un pays étranger, sans appeler à la rescousse Jacinta Marcial et Ignacio del Valle.

Portrait de kutabali62

De kutabali62

militaire | 00H46 | 09/03/2009 | Permalien

je ne sais pas quoi penser , ni sur cette femme que l'on veut nous faire passer pour une sainte , ni sur l'affaire ,elle ne semble pas claire.

j'aimerai pas a être a sa place si elle est innocente , mais l est elle et surtout ignorait elle les activités de son petit copain.

tout l'accuse et donc tout peut l innocenter

ses explications de retour au mexique car elle ne trouvait pas de boulot en France ne sont pas trés claire, ni tellement crédible ;

en tout cas , avant tout engagement en sa faveur , il faudra que nos hommes politiques se renseigne bien sur la véracité ou non des accusations.

qui se souvient de ce francais accusé soit disant a tort de trafic de stup et emprisonner a bali. personne , et les politiqes n ont rien fait . soit disant des individus auraient rempli a son insu ses bouteilles de plongée de stupéfiants ; certains médias ont voulu le soutenir mais je crois bien que son innocence n'était vraiment pas assez probante pour pouvoir être soutenue par le gouvernement francais.

peut être en sera t il de meme pour cette dame ;

Portrait de Servais-Jean

De Servais-Jean 4591

HS | 01H27 | 09/03/2009 | Permalien

Toutes ces histoires de procès à fort relents politiques me font penser au « procès » de Kafka.
Entre les inculpés de Tarnac, les bergers corses et ces embastillés mexicains, thailandais ou autres il y a une constante, celle du risque de ridicule que redoutent les politiques en reconnaissant leurs erreurs et qu'importe la vie de quelques individus si leur propre image reste préservée.

http://amate-palindromes.blogspot.com/2009/03/le-proces.html

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