Le 93, rue Lauriston, siège de la Gestapo française, créé la polémique et embarrasse deux anciens ministres.

Le passé honteux du 93, rue Lauriston sème le trouble : deux anciens ministres ont été obligés de faire marche arrière, alors qu'ils avaient eu gain de cause. Le premier est Claude Goasguen, maire (UMP) du XVIe arrondissement : il est contraint de ne pas présenter au Conseil de Paris un « vœu » qu'il a pourtant fait adopter en conseil d'arrondissement. L'autre, c'est Hervé de Charette, député (UMP) du Maine-et-Loire, qui assure retirer « sa demande » de transformer le « 93 » rue Lauriston en « 91bis ».
Explication : au 93 rue Lauriston, entre 1940 et 1944, des Français, auxiliaires de la Gestapo, ont torturé des dizaines de résistants. Aujourd'hui, le bâtiment est toujours là, personne n'y réside, mais c'est le siège d'une institution, la chambre de commerce franco-arabe.
« S'abstenir, c'est comme voter contre »
Cette demande de changement de numérotation a été présentée sous forme de vœu par le maire Claude Goasguen lors du dernier conseil d'arrondissement, lundi 2 mars. Et là, malaise. Claude Goasguen s'est trouvé confronté à une fronde des élus de sa majorité : huit s'abstiennent, autant surpris par le vœu que gênés. « S'abstenir, c'est comme voter contre », assure l'une des intéressées. Les trois élus socialistes votent contre. Le vœu est néanmoins adopté par le conseil d'arrondissement.
La Chambre de commerce franco-arabe est une Institution présidée depuis l'été dernier par Hervé de Charette, ancien ministre des Affaires étrangères. Ce dernier a demandé à Claude Goasguen, dont il est très proche, de soumettre sa requête aux conseillers de son arrondissement.
Depuis la tenue du conseil d'arrondissement, les élus de tout bord montent au créneau. Jean-Yves Mano (PS) considère que Claude Goasguen a fait « une grosse connerie ».
« C'est une faute politique d'avoir imaginé qu'on puisse effacer l'histoire pour faire plaisir à quelqu'un ».
« Cela dépasse largement les clivages politiques », souffle une élue de la majorité, qui préfère garder l'anonymat pour ne pas semer le trouble dans le camp du Maire. Une prise de parole publique dont n'a pas peur Dominique Baiguini, élue de la majorité au sein du Nouveau Centre. Elle a d'ailleurs adressé une lettre ouverte à Hervé de Charette, dans laquelle elle emploie des termes très vifs :
« Qui s'est exprimé ? Le représentant d'intérêts privés qui oublie qu'il fut ministre de Jacques Chirac, premier Président français à reconnaître la responsabilité de l'Etat français dans la déportation des juifs, ou le locataire ingénu en mal d'adresse re-nommée ? “
En effet, d'où est venue cette idée de faire disparaître le 93 rue Lauriston des Pages jaunes ? Le bras droit d'Hervé de Charette, Eric Hélard, affirme que cette adresse le dérangeait depuis son arrivée à la chambre de commerce. M. de Charette ne retire rien de ce qu'il a dit à notre confrère du Parisien :
‘Le passé de l'adresse m'a tout de suite embarassé, surtout que je suis reponsable d'un organisme franco-arabe. Ma requête partait d'une bonne intention : faire disparaître l'adresse de la honte.
Des propos qui suscitent deux interrogations. Premièremement, est-ce que ça change quelque chose que ce soit un organisme franco-arabe et pas, par exemple, franco-britannique ? Oui, confirme Eric Hélard, qui est non seulement élu de Paris dans le XVIe, mais aussi directeur des relations extérieures de la chambre de commerce franco-arabe. Il évoque des sensibilités exacerbées’ dans les pays arabes. C'est donc, semble-t-il, pour des préoccupations d'ordre diplomatique qu'Hervé de Charette souhaitait un changement de numérotation.
‘L'histoire n'a pas à être réécrite ni détournée’
Deuxième interrogation : peut-on faire ‘disparaître’ les adresses des lieux de mémoire qui dérangent ? Ces adresses de la honte, Robert Créange les connaît bien. Il est Secrétaire général de la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes, et ironie de l'histoire : cette association d'anciens résistants est domicilée au 10, rue Leroux, dans le XVIe, là même où la Gestapo a fusillé sept membres des FFI (Forces françaises de l'Intérieur). Et lui, il l'assume. Pas question de déménager. ‘L'histoire n'a pas à être réécrite ni détournée’, affirme-t-il.
Petit goût de révisionnisme dans cette affaire ? Personne n'ose le mot. Le maire du XVIe arrondissement s'en défend. Il n'a d'ailleurs jamais été envisagé d'enlever la plaque commémorative (qui figure sur le bâtiment mais très loin de celle de la chambre de commerce franco-arabe, et très loin aussi de la plaque ‘93’).

Mais pour éviter que la polémique n'enfle encore, la chambre de commerce franco-arabe préfère plier bagage. ‘Je voulais qu'elle reste dans l'arrondissement’, regrette Claude Goasguen. C'est pour cela qu'il a soumis le vœu au vote lundi dernier, explique-t-il : ‘Je sentais que la chambre de commerce allait partir’.
Mais l'émotion suscitée par son vœu, non, il ne l'avait pas ‘sentie’. Faute politique ? Incapacité à prendre le pouls de cette mémoire meurtrie, alors même qu'une partie de ses élus appartient à la communauté juive ? Lors de la présentation du vœu, le maire omet de faire mention de la chambre de commerce franco-arabe : il évoque seulement les ‘domicilés’. Claude Goasguen explique qu'il voulait éviter tout ‘amalgame’. Gêné aux entournures, le maire rétropédale, et joue, sur son blog, l'homme politique fairplay, en demandant leur avis aux internautes.
Pour l'historien Jean-Pierre Rioux, cette affaire est ‘scandaleuse’ et aussi difficilement compréhensible :
‘Je ne suis pas sûr que beaucoup de Français ou d'étrangers savent ce qui s'est passé au 93, rue Lauriston, ou même rue des Saussaies. Tout cela est très largement oublié. Le souvenir néfaste n'a pas été entretenu comme il fallait. Mais il ne faut pas saisir prétexte de cet oubli pour accélérer le processus.’
La demande de débaptiser le ‘93’ rue Lauriston ne sera jamais présentée au Conseil de Paris ; la chambre de commerce franco-arabe déménage. Fin de l'histoire ? Simple anecdote ou réel malaise ? Périodiquement, ce genre de débat refait surface. Exemple : la proposition de loi du député Gérard Charasse (radical de gauche) de débaptiser le ‘gouvernement de Vichy’, pour remédier au ‘discrédit immérité’ dont souffrent la ville de Vichy et ses habitants.
Photos : Au 93, rue Lauriston, siège de la Gestapo française (Audrey Cerdan/Rue89).




















7
De pasver
precaire | 13H57 | 07/03/2009 |
Le fait de changer de N° ne va t il susciter la curiosité de gens ; « Pourquoi 91bis et non 93 ? “et finalement perpétuer ce mauvais souvenir qui finalement finissait pas s'estomper.
De nono le simplet
gardien de phare en intérim | 14H03 | 07/03/2009 |
les habitants de Vichy souffrent aussi de ce que ce nom a d'imfamant mais je ne crois pas que l'on doive renommer cette belle ville d'eau « » tissu à carreaux roses « » .
De solstice
pigiste | 14H05 | 07/03/2009 |
Non, non et non : il faut assumer son héritage et je trouve honteux de petit bricolage. Au nom de tous les torturés, déportés, humiliés, le 93 rue Lauriston est justement là pour nous rappeler notre histoire, et pas que la belle…
De Anastaze 53186
☺ | 14H25 | 07/03/2009 |
Entre « devoir de mémoire » et « vouloir d'oubli »…
C'est trop tard, c'est avant 1941 qu'il aurait fallu le démollir le 93
C'est comme la villa Suzini à Alger, ou la maison Seré à Buenos Aires, elles n'auraient jamais dû être construites.
C'est bien connu quand on se tape sur le doigt avec un marteau, c'est de la faute du marteau.
De kasherhallal
pour le métissage | 14H38 | 07/03/2009 |
ce n'est pas parce que l'immeuble serait au 91 bis, que les murs ne garderaient pas le souvenir des cris des torturés. Alors, laissons le 93
De Hautpoul
15H01 | 07/03/2009 |
C'est ridicule de vouloir changer un numéro de rue parce que des atrocités se sont déroulées sur ce lieu. Pourquoi alors ne pas détruire l'immeuble (il y aurait beaucoup d'espaces verts dans les villes) et encore plus des villes ? Il est vrai qu'on les renomme plus facilement qu'on détruit ( ; -).
Les hommes politiques manquent de courage et par lâcheté ils veulent effacer les parties sombres de l'histoire avec lesquelles ils devraient cohabiter. Que cet immeuble soit utilisé aujourd'hui pour n'importe qu'elle institution ; franco-arabe ou autre ; n'a pas d'importance. Ce qui est important c'est de garder une trace visible de ce qui s'est passé à cet endroit afin d'en garder le souvenir. Quitte à faire des commémorations annuelles.
De Cyp_
nc | 15H06 | 07/03/2009 |
Nous habitons dans une maison maudite, à Puy l'Évêque (Lot) : celle du couple Rebières, qui furent de furieux délateurs à la solde de la Gestapo, pendant la dernière guerre : ils faisaient régner la terreur dans le canton ; c'était le lieu de réunion de la Milice et des interrogatoires sanglants s'y sont déroulés.
Les maquisards les y ont cueili un beau matin de 44 et les ont fusillés sous le grand pont, tout à côté…
Après, elle fut tour à tout un taudis infect pour les réfugiés de la guerre d'Espagne, puis un squatt… avant de tomber dans l'oubli pendant vingt ans. Ici, on l'appelle « la maison du pendu », pour je ne sais quelle raison.
C'est grâce à cette mauvaise réputation que nous l'avons achetée à un prix ridicule.
Nous y sommes fort bien et nous foutons complètement des horreurs qui y ont eu lieu.