Enquête

Le rapport Kouchner au Gabon : cher, inutile et redondant

Trois semaines après la sortie du livre de Pierre Péan, de nouveaux éléments à charge apparaissent contre l'ex-« French doctor ».

Bernard Kouchner à l'Assemblée le 4 février (Philippe Wojazer/Reuters)

France Inter a levé le lièvre des rapports de Bernard Kouchner sur le système de santé gabonais. Et le résultat est édifiant : l'audit du French Doctor apparaît bien léger et surtout inutile. Trois semaines après la sortie du livre polémique de Pierre Péan, la position du ministre des Affaires étrangères devient de plus en plus fragile, à mesure que se dévoile les travaux du consultant. A-t-il vendu son influence à Omar Bongo ? Enquête.

Que contient le rapport Kouchner ?

Première révélation de l'enquête de la radio publique, le rapport d'audit de 107 pages (dont 17 d'annexes) est co-signé par quatre personnes : Bernard Kouchner, Eric Danon (un diplomate), Isabelle Stroebel (médecin de santé publique) et Jean-Elie Malkin (médecin de l'OMS). Il sera suivi d'un second rapport égrénant leurs propositions de réforme. Pour cette mission, les auteurs ont passé 24 jours sur place (Kouchner trois fois une semaine), en septembre et novembre 2003.

La première partie du rapport est un constat sans surprise de l'état de délabrement du système de santé gabonais : hôpitaux sous-équipés, absence d'encadrement, médicaments inaccessibles, couverture sanitaire insuffisante… Au passage, les consultants insistent sur la volonté politique d'Omar Bongo :

« On observe aujourd'hui un engagement politique fort au profit de la santé. La santé faisant partie des secteurs prioritaires de développement de la politique générale du gouvernement et surtout du Président. »

Dans un second rapport de 24 pages remis en août 2004, les consultants font le tour des propositions de réforme envisagées. En commençant, en introduction, par la patte des « French Doctors » :

« Pour certains d'entre nous qui avons été à l'origine de Médecins sans frontières, il s'agit non de remplacer un concept par un autre, mais de les compléter tous par celui de “malades sans frontières” en organisant et pérennisant les financements des systèmes de santé des pays les plus pauvres, sous la direction des autorités politiques et des peuples concernés eux-mêmes. »

Et de défendre un principe d'actualité en France : il faut, disent-ils, « en finir une fois pour toutes avec un des dogmes les plus difficiles à combattre, celui de la gratuité des soins » afin de « s'orienter progressivement vers une participation aux coûts ». Le tout à travers « trois axes principaux » :

  1. La création d'une couverture maladie pour tous les Gabonais
  2. L'amélioration de l'offre de soins
  3. Une nouvelle politique des personnels de santé

En tout point, les réformes prônées ressemblent à un copier-coller du système de soins français. Pas forcément très adapté pour un pays comme le Gabon, classé 107e à l'Indicateur de développement humain (IDH) du Pnud en 2008.

Combien le rapport a-t-il été payé ?

Dans son livre, « Le monde selon K », Pierre Péan avance un montant global de 2,6 millions d'euros pour l'ensemble de la mission. Le ministre Kouchner a fourni une estimation plus modeste dans le Figaro :

« Je n'ai jamais touché les sommes dont parle Pierre Péan. J'ai été bien moins payé que la plupart des experts internationaux (Banque mondiale, OMS…) J'ai été rémunéré moins de 6000 euros par mois après impôts sur trois ans pour un travail considérable dont tout le monde peut se féliciter. »

Le patron d'Imeda, la société relais d'Eric Danon, avance le nombre de 1,3 million d'euros, réglés en quatre fois sur trois ans. Quant à l'avocat de Bernard Kouchner, il fait état d'un contrat de 400 000 euros pour le consultant de luxe, avant impôt. Soit un salaire de 13 000 euros par mois, sur trois ans.

Dans tous les cas, ce tarif semble bien supérieur à ceux pratiqués sur le marché du conseil. A moins de considérer que Bernard Kouchner ait vendu autre chose que sa compétence d'expert en santé publique. Ses proches accréditent d'ailleurs cette hypothèse, par l'argument de sa proximité avec le président gabonais. France Inter cite un « proche » non identifié du chef de la diplomatie :

« Bernard Kouchner est la seule personne qui a pu dire à Omar Bongo : “L'hôpital qui porte le nom de ta mère est dans un état inacceptable. C'est inacceptable que tu ne fasses rien pour lui. Tu as l'argent pour le remettre en état ! '”

En clair, dans le langage des affaires, Kouchner a joué le rôle d'ouvreur de portes auprès des responsables politiques africains. A son équipe, ensuite, de transformer l'ouverture en contrat. Dans cette vidéo, il justifie son travail à l'Assemblée nationale, face aux questions des députés PS. (Voir la vidéo)



Ce rapport était-il nécessaire aux Gabonais ?

Dernier aspect tout à fait contestable de la mission conduite par le ministre-consultant, le soupçon de plagiat. Un an et demi tout juste avant de remettre ce fameux rapport en mains propres au président Bongo, un autre rapport -Evaluation de la coopération française dans le secteur santé au Gabon (1990-2001)- dressait un état des lieux complet de la situation sanitaire du Gabon.

Ce texte de 160 pages, signé par trois experts, a été commandité et publié par… la Coopération française. Autrement dit, le Quai d'Orsay ! Cette vraie mission d'évaluation, la première depuis 1989, fait l'objet d'une méthodologie précise. Elle pointe toutes les lacunes de la politique de santé locale, ainsi que celles des programmes de coopération. Extrait :

“Manifestement, la santé ‘publique’ n'est pas une priorité et l'Etat ne manifeste aucune volonté d'y remédier. (…) Le Gabon a ainsi pris quinze ans de retard par rapport à de nombreux pays africains en matière d'organisation de système de santé et s'avère incapable à ce jour de mener une politique sanitaire efficace.”

Il rappelle la promesse, jamais tenue, d'Omar Bongo en 1998 :

“Je vous fais aujourd'hui la promesse que dans les toutes prochaines années, tout Gabonais, où qu'il vive et quels que soient ses revenus, aura accès à des soins de qualité.”

En évoquant, au chapitre des solutions, un projet de… couverture maladie. En résumé, expliquent les experts, tout le monde sait ce qu'il manque et comment améliorer la situation, mais il ne passe rien.

Dernier point, étrange, que les opposants au régime Bongo ne manquent pas de relever. Lors des discussions qui eurent lieu à partir de 2005 pour mettre en place une caisse d'assurance-maladie, aucun député gabonais n'a eu entre les mains le rapport Kouchner. Pour quelle raison ? “Clause de confidentialité entre Imeda et le Gabon”, répond-t-on à Paris. Les Gabonais, eux, attendent toujours l'effet French doctor…

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Ailleurs sur le Web
Le dossier complet de France Inter, avec le rapport d'audit du Gabon, daté de 2004
Evaluation de la coopération française dans le secteur santé au Gabon (1990-2001), le rapport de la Coopération française publié en octobre 2002
L'entretien de Bernard Kouchner dans le Figaro, où il justifie ses missions africaines

6 commentaires sélectionnés

Portrait de funkystefffff

De funkystefffff

Citoyen Grolandais du côté de ma mè... | 19H21 | 27/02/2009 | Permalien

« Calomnie ! » comme dirait Monsieur K., bien sûr cet argent, il n'en voulait pas, on a insisté pour lui donner autant… Vous connaissez Monsieur K, lui, complètement désintéressé, pour sauver l'Afrique, il est prêt à se donner sans compter. Lui, le « French Doctor », le fondateur de MSF, ça fait des jaloux ! ! Son savoir sur la santé est sans limite et inestimable, comme c'est petit de compter son salaire, savez-vous que sans lui l'Afrique ne serait pas sorti définitivement de la misère… C'est une stèle qu'il faut lui dresser !
Vous, messieurs et mesdames des médias, si vous cherchez bien je suis sur que vous verrez qu'il a reversé tout cet argent aux africains souffrant de la famine, car oui Messieurs Dames, c'est un homme de Gauche !
Quand je repense à sa prestation dans le journal de 20h, suite à la sortie du livre « Monsieur K. », j'en pleure encore… Quel grand homme ! ! !

Portrait de papy55

De papy55

prof. en province | 20H08 | 27/02/2009 | Permalien

Le recyclage de propositions « anciennes » (et surtout anonymes ! ) sous forme d'idées neuves que l'on s'approprie, c'est un sport couramment pratiqué dans le privé comme dans le public…, cela finit par payer sous forme de promotions, primes etc…..mais là dans le cas K., ce n'est plus petit bras, les sommes sont à la hauteur de ces personnages, qui plus est, n'en n'ont même plus conscience tant cela leur paraît être des broutilles !

Portrait de Chris152

De Chris152

Enseignant | 21H05 | 27/02/2009 | Permalien

La coopération sanitaire est une nébuleuse où l'argent est présent et très souvent roi. Il n'y a que voir les grosses 4x4 des ONG à l'image de celles de l'OMS, ONU, ONUSIDA, PNUD, HCR, PAM, PNE, FAO, UNICEF, etc. qui paradent et tournent tournent entre les hotels multi-étoiles (bcp plus chers qu'en Europe) et les autres lieux de pouvoir. Un vrai spectacle, un peu hallucinant pour ceux pour qui c'est la première fois. J'avoue que chaque fois que j'y retourne, je trouve cela hilarant, lamentable, et finalement me laissant un goût amer.
Et si, par extraordinaire, (oui, oui, il y a encore des fous qui n'ont rien compris ! ) vous allez sur le terrain là où on a besoin de vous, vous subirez des besoins immenses effleurés par une compétence (un gros mot) qui se fait rare, sinon des infirmiers et autres agents de santé mal payés et sans moyens ! Heureusement qu'eux sont là.
Kouchner a été dans ces endroits … lorsqu'il était jeune. Ensuite l'idéologie l'a pris, et la dérive s'est faite très vite. Au nom de ses idéaux (au sens d'idéologie, un pléonasme) il a pris place dans ces 4x4 rutilantes, oubliant humanisme et humanitaire. Les salaires sont bons, très bons même, plus des per diem souvent très confortables, et autres avantages locaux. Et pourquoi pas, il n'y a pas de moralité de mise lorsque la mortalité évitable explose autour de vous. Les rapports deviennent de plus en plus vides (l'expérience remplace, n'est-ce pas ? ), et les 4x4 encore plus rutilantes. Le pillage des rapports et autres données d'expertise de ceux moins bien lotis, qui doivent donc beaucoup plus travailler (c'est la règle dans cette « jungle ») est une évidence, en fait une nécessité. Il n'y a pas que lui, si cela peut le consoler pour aimer les 4x4 rutilantes. L'expression qui veut qu'un expert sait tout sur rien et rien sur tout semble avoir atteint un joli sommet, comme pour tant d'autres. Mais n'oublions pas : tout ceci est légal, et nous en sommes pleinement complices. N'est-il d'ailleurs pas, de par notre volonté d'électeur, notre ministre des affres étrangères.

Portrait de Coragyps Atratus

De Coragyps Atratus

Dans l'attente du moment propice | 07H14 | 28/02/2009 | Permalien

Il y a sans doute des éléments qui échappent à tous dans cette histoire de rapports.

En premier lieu, ces rapports sont très vagues et ne développent que des idées générales, des poncifs qui pourraient s'appliquer à l'ensemble des pays de la planète. Un rapport est justement fait pour étudier la mise en place d'un système à partir d'idées générales ou de concepts en tenant compte des spécificités culturelles et sociales d'un pays. Or il n'y a rien de tel des les écrits de Mr Bernard Kouchner.

Deuxièmement, il y a lieu de s'interroger sur le rapport qualité/prix des dits rapports. A la lecture des rapports, on se rend compte que quelques heures passées dans une bibliothèque municipale achalandée de France ou de Navarre suffisent largement pour rédiger un travail équivalent à celui de Mr Kouchner. Le prix d'un page de ce rapport (173 000 euros selon Bakchich) est complètement déconnecté de la réalité du travail fourni - c'est un peu comme si le marchand de kébab installé dans sa caravane vendait son sandwich 3000 euros !

Omar Bongo, tout sanguinaire qu'il est, n'est pas un imbécile ! Il connaît la valeur des objets. Tout laisse à penser que les dits rapports ne servent que de couverture pour rétribuer d'autres services que Monsieur Kouchner a rendu a son ami et ce sont des services qui sont en rapport avec le prix cette fois.

Portrait de nono le simplet

De nono le simplet

ceinture noire de karaoké | 07H34 | 28/02/2009 | Permalien

Après le pot de vin une expression reste à inventer :
Le rapport d'eau de source ?

Portrait de GWERN

De GWERN

Ex militant du vaste mouvement des ... | 12H14 | 28/02/2009 | Permalien

Juste une remarque : ils aiment la « société du spectacle » et savent en profiter ! Alors qu'ils assument aussi les travers de cette société !
Soeur Emmanuelle a passé des années avec les chiffonniers du Caire ( chrétiens coptes ) sans avoir besoin des caméras !
Et le pire ( je ne suis plus « catho » depuis longtemps) c'est que la franchise dont elle a fait preuve dans ses mémoires (sur ses désirs sexuels ) ne lui vaudra même pas le minimum de reconnaissance officielle de son église (béatification ) !
Gageons qu'à un poil près le docteur K lui aurait pu être « Nobelisé » !
En attendant il joue au mondain et … perd parfois ! Dommage, mais l'on sait depuis St Simon que le monde des courtisans est « cruel » !

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