A la Une 22/02/2009 à 22h51

Guadeloupe : Paris dit « statut », le LKP crie « faux débat »


C'est toujours sur le terrain social que négocient les représentants de « Lyannaj Kont Pwofitasyo » (LKP, « Debout contre les profiteurs ») et le gouvernement français. Principales revendications : la hausse de 200 euros des salaires et le refus de la rallonge de « 50 à 70 euros » avancée vendredi par le patronat moyennant de nouvelles allocations gouvernementales.

La précarité est bien installée sur l'île et ce conflit a des racines socio-économiques claires :

  • Prix élevés : un riverain de Rue89 rappelait que les yogurts sont « six fois plus cher en Guadeloupe qu'en Métropole »
  • Chômage record dans l'Union européenne : Réunion, Guadeloupe, Martinique et Guyane ont le record dans les derniers chiffres Eurostat pour 2007, avec un quart de la population au chômage
  • Malaise des jeunes : 56% des Guadeloupéens de moins de 24 ans sont au chômage
  • Fragilité du tissu économique composé aux trois quarts de très petites entreprises (TPE)

Békés et métro : « la Gwadloup a pa ta yo »

Pourtant, une autre dimension affleure, plus ou moins explicitement. La crise est-elle raciale ou indépendantiste ? Elle s'articule autour de slogans comme « La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup a pa ta yo » (« La Guadeloupe, c'est à nous, la Guadeloupe, c'est pas à vous »).

Qu'il s'adresse aux békés, descendants blancs des colons esclavagistes du XVIIe siècle, ou aux métropolitains, ce slogan trahit une ligne de fracture identitaire qui se superpose à la ligne de fracture sociale.

Békés et « métro » ont en commun la couleur de la peau -blanche. Mais Elie Domota, leader du LKP, affirme qu'on « cherche à le discréditer en le taxant de racisme » alors que les békés concentrent près d'un quart des richesses pour 1% de la population : « Parler de société esclavagiste n'a rien à voir avec parler de couleur de peau. »

Sur place, pourtant, la question est loin d'être absente. C'est ce que montre le tollé suscité par un documentaire diffusé par Canal + le 30 janvier où l'on voit un béké octogénaire présenté comme « l'industriel le plus puissant de l'île » revendiquer « la pureté de la race ». Mais c'est aussi ce que montrent les accusations contre les renforts policiers qui viendraient « casser du nègre ».

Même Elie Domota, qui revendique un discours articulé sur le partage des richesses, convoque à sa manière la couleur en déplorant dans le Journal du Dimanche ce 22 février, que « le Guadeloupéen noir et indien se sent locataire » sur son île.

Tensions mélaniques ou rupture identitaire ?

Patrick Lozès, président du Cran, connaît bien la question ultramarine. Pour lui, c'est parce que le métissage est plus faible en Guadeloupe qu'en Martinique, où les Blancs sont plus mélangés mais aussi plus nombreux et donc moins enclavés, que la tension a toujours été plus forte sur cette île :

« Le sentiment d'appartenance à une origine africaine est beaucoup plus fort en Guadeloupe où les Antillais sont plus noirs, moins métissés. La créolité y a beaucoup moins de prise, par exemple. »

L'historien François Durpaire se veut plus prudent :

« Les Guadeloupéens ne sont pas racistes mais les Antilles, ce n'est pas une Bretagne un peu lointaine. Ce sont les Amériques, on est à 7 000 kilomètres de la France et l'histoire n'a rien à voir avec les revendications régionales bretonnes ou alsaciennes. »

Officiellement, le conflit installé depuis plus d'un mois n'a pas de relents indépendantistes. Pourtant, Patrick Lozès, qui était sur place en novembre dernier, doute d'une lecture strictement sociétale, trop politiquement correcte :

« La revendication indépendantiste, on l'entend, même si elle s'exprime à bas bruit au sein du LKP qui sait qu'il doit la taire sans quoi ce collectif exploserait sous l'effet du désaccord. Mais, quand on est là-bas, il ne faut pas pousser beaucoup certains de ses leaders pour qu'ils réclament au moins l'autonomie. »

Lozès parle d'un « sentiment massif de désolidarisation avec les Français ». Mais le gouvernement n'est pas en reste : Yves Jégo lui-même, secrétaire d'Etat à l'Outre-Mer, se dit non pas « messager » de la Guadeloupe mais « ambassadeur de la Guadeloupe », comme pour un Etat étranger.

La métropole s'est longtemps désintéressée du sort de l'île : le long silence de Nicolas Sarkozy a confirmé une surdité qui ne date pas d'hier. Dans les archives de l'INA, on ne trouve aucune vidéo, aucun extrait de journal télévisé relatant les émeutes pourtant spectaculaires de 1952 et 1967, qui ont fait plusieurs morts.

Sur place, les fonctionnaires continuent de percevoir un sursalaire et de jouir d'un impôt sur le revenu au rabais. « Alors qu'il n'existe aucun recteur et aucun préfet noir et que les cadres A de la fonction publique sont très majoritairement blancs, là où les catégories C sont issues de l'île », ajoute François Durpaire.

Le statut, épine dans le pied du mouvement

En même temps qu'il promettait des états généraux, le gouvernement a ressorti l'Arlésienne du statut de l'île. Elie Domota (leader du LKP), furieux par téléphone :

« Aucun représentant du LKP n'a parlé d'indépendance, les opposants au mouvement ont déterré ce vieux dossier pour nous destabiliser. C'est un faux débat pour usurper la cause réelle du mécontentement. Pour noyer le poisson, on répond par quelque chose que le LKP n'a jamais réclamé. »

L'énervement d'Elie Domota est lié aux divergences profondes qui traversent le LKP sur ce dossier. Il sait qu'exhumer le débat sur l'indépendance fragiliserait la cohésion d'un mouvement qui a fédéré quarante mouvements de tous horizons.

Or l'UGTG, syndicat dont Domota a pris la tête l'an dernier, appelle depuis sa création en 1973 à « l'auto-détermination ». Exemple, une déclaration de 2000 :

« Le peuple Guadeloupéen a droit à l'auto-détermination. Le droit de la Nation Guadeloupéenne à la pleine souveraineté et à l'indépendance nationale est inaliénable. »

Tous les syndicats qui composent le LKP n'épousent pas cette ligne, mais l'UGTG est sortie largement en tête des dernières élections prud'hommales, le 3 décembre 2008, avec plus de 50% des voix. Est-ce à dire que la Guadeloupe commence à bouger sur cette question ?

La députée de Guyane Christiane Taubira, interviewée par Rue89 dans le cadre de l'émission Parlons Net vendredi 20 février, estimait qu'il y avait « une certaine mauvaise foi » à faire passer le LKP pour un mouvement indépendantiste, même s'il compte d'anciens leaders indépendantistes « qui n'ont jamais renié leur idéal ». (Voir l'extrait, autour de la 37e minute.)


Pour François Durpaire, le procès d'intention est carrément « ringard » :

« Ce n'est pas parce qu'ils parlent de pays ou de peuple guadeloupéens qu'ils veulent rompre avec la citoyenneté, on n'est plus au XIXe siècle ! C'est toute la France qui a un problème avec son identité. »

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Ailleurs sur le Web
L'UGTG dans le texte
Le site du Cran (Conseil représentatif des associations noires
L'interview d'Elie Domota dans le Journal du Dimanche

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  • fermtag
    • Posté à 02h37 le 23/02/2009

    Comme, je pense, pas mal d'autres métropolitains, je ne connaissais pas véritablement Christiane Taubira que j'ai découverte grâce à cet article et à la vidéo de l'émission « Parlons net » : elle m'a totalement bluffé : c'est vraiment quelqu'un qui me paraît très, très bien et qui me redonne une idée positive sur ce que devrait être la politique !

    Merci, Rue89, de me l'avoir faite découvrir.

  • LECEST
    • Posté à 09h39 le 23/02/2009

    La moitié de l'île est dans les rues. Les indépendantistes sont minoritaires et jusqu'ici leurs revendications n'apparaissent qu'à la marge. L'ampleur du mouvement ne s'explique que par un mélange de phénomènes sociaux et identitaires. Les « élites dirigeantes » des DOM maintiennent en circuit fermé la transmission des privilèges, le contrôle du patrimoine et du pouvoir économique local par un quasi-monopole de l'accès à certains emplois à responsabilité, en écartant les mariages mixtes. Même les mariages avec les métros se font avec précautions (bonne famille...). Ici, c'est la couleur de peau qui est utilisée comme critère pour entretenir la méfiance et disqualifier les gens entre classes sociales différentes (« ils ne sont pas fiables... », « on ne peut pas compter sur eux... », « je n'ai jamais pu trouver qqn de bien... » etc). En métropole le diplôme d'une grande école permet de compenser un peu l'absence de capital économique ou social. Dans les DOM, l'ascenseur est en panne. Le fils d'un instituteur noir accédant à polytechnique ne pourra jamais tirer de son titre les profits qu'un enfant de béké, que l'on aura probablement envoyé à HEC pour succéder légitimement à son père ou occuper le poste de direction que lui assure le réseau des relations familiales. J'ajoute que ce n'est pas parceque vous êtes cadre, blanc, auvergnat et polytechnicien que vous pourrez espérer un jour reprendre l'affaire de votre patron. De même, si vous avez la tentation de créer en Martinique ou en Guadeloupe une entreprise concurrente suceptible de prendre des parts de marché importantes à une entreprise béké, même si vous êtes blancs et avez un capital économique, il vous manquera le capital social. Préparez vous à la guerre commerciale, administrative et aux pires coups tordus (containers qui se perdent...). Enfin il reste les aspects culturels liés à l'insularité. Il est difficile pour un non îlien, même après de nombreuses années sur place, de vraiment comprendre ce que cela signifie.