TRIBUNE 19/02/2009 à 17h28

Les « bad banks », la solution ou le début des problèmes ?

Paul CORDAN | Décrypteur de la finance

Dans le désarroi actuel, une chose au moins est sûre : une banque ne peut pas fonctionner normalement si des erreurs faites dans une période d’euphorie empoisonnent son bilan sous forme de créances devenues non liquides. Le cours de la banque baisse, les analystes financiers demandent des fonds propres de plus en plus importants pour couvrir les risques éventuels et respecter les fameux ratios (8% à 11% entre les fonds propres et les crédits), les nouveaux fonds propres vont diluer les actionnaires qui fuient...

Pendant que le management se bat dos au mur, on ne lui prête pas, elle ne prête plus… Bien sûr, beaucoup de ces dirigeants ont de lourdes responsabilités dans cette dérive, mais comment faire pour sortir de ce cycle ?

Isoler les crédits pourris

La seule solution pratique, c’est d’isoler les crédits « pourris » qui sont dans les bilans des banques, en les mettant dans une structure à part, la « mauvaise banque », pour que la « bonne banque » puisse enfin jouer son rôle de transformateur de l’épargne courte des déposants en investissements longs des entreprises et des particuliers….

C’est une solution que la France connaît bien : nous l’avons fait avec la création du Consortium de réalisation (CDR) qui a sauvé le Crédit lyonnais avec un coût de 16 milliards d’euros pour le contribuable. Mais pourquoi est-ce si difficile à faire, puisque le remède est évident ?

Il s’agit en fait de transférer au contribuable une charge inconnue !

Les montants en jeu (65 milliards d’euros dans l’exemple d’UBS) sont énormes, et on comprend que si la valeur de ces actifs est divisée par deux, la banque disparaît. Mais si l’Etat rachète ces crédits, le contribuable prend donc le risque correspondant…

Non seulement on sait pas l’étendue des dégâits aujourd’hui... mais on peut argumenter qu’il y a une possibilité qu’un jour ces crédits retrouvent de la valeur. C’était l’hypothèse des banques japonaises lors de la crise immobilière des années 80, qui ont bloqué l’économie japonaise en attendant que les valeurs remontent…

« Faisons les comptes dans vingt ans », se dit-on. Si l’Etat y a perdu, il deviendra actionnaire, en faisant valoir la créance correspondante. Mais cette solution ne marche pas : les actionnaires, risquant d’anticiper cette dilution (l’Etat devenant actionnaire, leur part devient plus petite), vont fuir, et la « bonne banque » ne pourra pas se renforcer.

Autre fausse solution « évidente » : la nationalisation des banques

Elle peut se comprendre dans un petit pays comme l’Islande, où quand il s’agit d’avoir une banque proche de l’Etat (comme La Banque postale en France). Sans compter le coût énorme pour le contribuable, confier à l’Etat ce monopole dans un grand pays à l’économie ouverte comme les Etats-Unis est dangereux. Le métier d’une banque consiste à évaluer les risques en jugeant les projets de ses clients. Il est sain que la concurrence et la diversité des pratiques bancaires puisse dans un cadre régulé donner sa chance à tous les bons projets.

La Chine a donné l’exemple d’un énorme dérive quand tous les établissements obéissant à la même consigne ont soutenu des projets immobiliers hasardeux.

Le coût pour le contribuable est gigantesque, mais au moins l’urgence est traitée.

Faire mal à l’actionnaire mais sans tuer l’entreprise

Si on refuse la nationalisation, il faut régler, aller vite en faisant mal à l’actionnaire existant mais en ne tuant pas l’entreprise. Mais là encore le jeu de rôle entre le-méchant-actionnaire et le gentil-état ne fonctionne pas forcément.

On l’a vu dans l’affaire Fortis : seuls 20% des actionnaires ont voté lors d’une assemblée cruciale pour la première banque belge, seuls les actionnaires présents dans le capital depuis plus de trois mois pouvant voter. La majorité du capital ayant beaucoup bougé, justement à cause de la crise, la majorité des actionnaires de Fortis sont nouveaux, surtout des hedges funds qui spéculent sur les décisions en cours….

Autrement dit, l’actionnaire d’une société cotée n’est pas quelqu’un qu’on punit pour ses erreurs passées : les anciens ont déjà perdu et sont partis. Les nouveaux viennent dans l’espoir que la bonne banque va s’apprécier, mais fuiront si la potion est trop forte.

Alors comment faire en pratique ?

L’intéressant exemple d’UBS

Le montage date de novembre. La confédération suisse rachète via un « prêt » à la mauvaise banque, les 6 milliards de dollars de crédits douteux. Ces rachats se font à un prix de convenance, une valeur « sympa » mais politiquement acceptable. Cette somme constitue une injection de cash remarquable pour la « bonne banque ».

En punition, on demande à UBS de doter de 10% le capital de la « bad bank » et d’abandonner tout de suite cette somme pour un euro à l’Etat. Comme UBS n’a même pas les moyens de faire ce chèque de six milliards, l’Etat lui prête la somme à « court terme » (trente mois) et peut devenir actionnaire de la bonne banque si cette somme n’est pas remboursée. L’UBS peut éventuellement partager à long-terme des plus-values éventuelles sur les crédits rachetés par l’Etat.

A priori, c’est malin :

  • La banque UBS devient propre, mais l’Etat ne se mêle pas de la gestion de la banque. Il peut devenir actionnaire mais ne nationalise pas UBS
  • En apparence, l’Etat n’est pas perdant car, officiellement, ce n’est qu’un prêt qui pourra être remboursé (en fait l’Etat a prêté à un fonds dont il est lui-même actionnaire et qui probablement ne remboursera que très partiellement sa dette)
  • En pratique, cela reporte le problème à dix ou vingt ans, et l’Etat pourra discrètement passer l’éponge
  • Puisque UBS a vendu ses actifs au prix d’achat mais en dotant le fonds d’un capital de 10% qu’il ne reverra pas, tout se passe comme si l’Etat avait racheté à 90% de leur valeur les actifs d’UBS, ce qui est aujourd’hui un prix élevé

Le diable est dans les détails

Craignant d’être trop dilué par l’Etat dans trente mois, les managers d’UBS viennent d’annoncer, que puisque les normes comptables américaines ont évolué, leurs crédits illiquides ne représentent en fait que 39 milliards de dollars, ce qui, avec la règle des 10% de punition, leur donne une sanction moins forte. La confédération suisse a apparemment la faiblesse d’accepter.

Point préoccupant : avec ces manipulations comptables, la « bonne banque UBS » ; va conserver 20 milliards de dollars de crédits douteux. Toute la crédibilité de l’opération est donc remise en cause.

On comprend pourquoi c’est dans la douleur que se réalisent ces montages. Ils sont techniquement difficiles à régler. Chacun essaie d’innover avec des solutions globales (une seule mauvaise banque pour toutes les banques du pays comme en Suède) ou au contraire du sur-mesure (évidemment, chaque établissement explique qu’il mérite un traitement spécial).

Lancer des plans très couteux sans convaincre serait un désastre

Or Barack Obama vient en fait, sans l’avouer vraiment, de lancer une gigantesque bad bank collective de 1 000 milliards de dollars, en espérant que des fonds privés participeront au financement des 1 400 milliards nécessaires. On comprend le compromis idéologique, mais malheureusement, le marché ne semble pas encore convaincu par une innovation qui ne répond pas clairement à toutes les questions.

Au-delà du dramatique cafouillage technique, il est politiquement très difficile d’expliquer à l’opinion que l’intérêt public est de sauver les banques, car il s’agit non seulement de l’épargne de tous, mais du cœur de l’économie. D’où la focalisation sur le débat des bonus des dirigeants, qui permet à bon compte de faire passer la pilule…

Mais si la mise au point est trop longue, il ne restera comme seule solution que la nationalisation. C’est déjà ce que dit le fameux économiste Nouriel Roubini, le seul prophète qui annonçait cette crise. Il pense que malgré les qualités du plan Obama, il est trop tard pour éviter la nationalisation du secteur bancaire américain !

Ailleurs sur le Web
L’analyse récente du bilan du CDR par la cour des comptes
Un bilan comparable sur la bad bank montée aux Etats-Unis pour résoudre en 1989 la crise des caisses d’épargne.
Une analyse de la gestion collective par la Suède en 1990 dans Newsweek
Le commentaire de Nouriel Roubini sur le plan de Barack Obama dans le Wall Street Journal
► Divers communiqués d’UBS et de la Banque nationale Suisse (BNS 16 Octobre, UBS 16 Octobre, UBS 26 Novembre, BNS 10 Février) qu’il faut lire et relire entre les lignes pour décoder.

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  • anti_Tsarcosy
    anti_Tsarcosy
    etudiant
    • Posté à 17h52 le 19/02/2009
    • Internaute 35242
      etudiant

    « Autre fausse solution “évidente” : la nationalisation des banques. “

    –>quand j’ai lue cette phrase, je suis remonté pour voir qui était l’auteur de cette article et sa fonction...

    Pourquoi une nationalisation serait une mauvaise idée ?

    ‘La Chine a donné l’exemple d’un énorme dérive quand tous les établissements obéissant à la même consigne ont soutenu des projets immobiliers hasardeux.’

    –> il est vrai que dans le privé on n’a fait mieux ;)

  • nipivime
    nipivime répond à anti_Tsarcosy
     ; -
    • Posté à 19h15 le 19/02/2009
    • Internaute 503
       ; -

    J’ai eu exactement le même réflexe.

    Il s’agit sans doute d’une confusion, malheureusement assez classique, sur le mot « nationaliser » : « nationaliser une banque » ou « nationaliser les banques » ce n’est pas « nationaliser le système bancaire ».

    - Dans le deuxième cas (c’est ce qui fut dans les pays « socialistes »), le système bancaire est tout entier mis au service de la politique nationale. Il y a effectivement une tendance inévitable a ce que la perception des risques soit alors biaisée, les objectifs de la banque étant subordonnés à ceux de l’Etat. Remarquons en passant que cela permet peut etre le développement de certaines filières, ou politiques, mais c’est un autre débat.

    - Dans le premier cas, si la nationalisation est simplement un transfert de capital, rien ne prouve que le fonctionnement (et donc les erreurs...) ne serait pas le même qu’avec des actionnaires privés. Plus exactement, il y aurait des différences sans doute. Mais rien de commun avec « un monopole d’Etat » ni avec le système bancaire chinois. Long débat, mais il est dommage de le simplifier a ce point. Et reste le problme du coût pour le contribuable (indissociable, cela dit, de la justice fiscale, concept qui semble bien oublié...)

    En passant, je conteste le « fameux économiste, Roubini, le seul prophète qui annonçait cette crise »... Tournure abusive, tant pour le mot « prophète », que pour le mot « seul »...

    Cela dit, merci de s’être attaqué à ce sujet aride
    N :)

  • Pas lolo
    Pas lolo
    fasciné
    • Posté à 19h25 le 19/02/2009
    • Internaute 29635
      fasciné

    Intéressante digression.

    « Bien sûr, beaucoup de ces dirigeants ont de lourdes responsabilités dans cette dérive, mais comment faire pour sortir de ce cycle ? »

    Réponse : On commence par les virer, pas par discuter interminablement de la pertinence de leur verser des bonus ou du niveau de salaire nécessaire pour les retenir. Dans un deuxième temps on pourra s’interroger sur leur responsabilité pénale.

    Et certainement pas non plus en permettant aux banques d’afficher des bénéfices virtuels pour la simple et bonne raison qu’un tour de passe passe leur a permis de coter leurs actifs au modèle (mark to fantasy) ou de les faire passer dans la catégorie « detenu à maturité“(on ne peut plus pertinent au moment ou les défauts de paiements des jumbo ou des Alt-A explosent).
    Il y a des milliards qui traînent dans les placards, et comme elles jouent toutes à ce jeux, elles savent pertinemment que leurs concurrentes sont de la partie. Sur que ça va débloquer le marché interbancaire.

    Tout le spin autour de la fausse bonne idée de préprivatisation des banques finira aux poubelles de l’histoire comme le mythe du découplage. Par la force des choses...

  • Veum
    Veum
    doctorant
    • Posté à 11h01 le 20/02/2009
    • Internaute 23064
      doctorant

    « Le métier d’une banque consiste à évaluer les risques en jugeant les projets de ses clients. Il est sain que la concurrence et la diversité des pratiques bancaires puisse dans un cadre régulé donner sa chance à tous les bons projets. »

    la concurrence et la diversité des pratiques a mené au Krach...

    « En pratique, cela reporte le problème à dix ou vingt ans, et l’Etat pourra discrètement passer l’éponge »

    Bon c’est cher, et on peut pas se le permettre maintenant, mais on va payer quand même.

    Bref vivement les cessations de paiements des US et UK, qu’on commence à sortir la tête de l’eau croupie du capitalisme...