Guadeloupe : le créole, langue de la mobilisation
Les membres du collectif Liannaj Kont Pwofitasyon (LKP) s’expriment en créole et il me semble bien qu’une dimension importante de leur discours échappe aux non créolophones. Ce qui échappe avant toute chose, c’est le va-et-vient de la parole entre les orateurs et le public.
C’est un aspect important de la culture noire en général : Martin Luther King s’adressant à la foule entendait cette dernière compléter ses phrases, l’encourager, le soutenir, le pousser à aller plus loin. « Yes, Father ! Tell them father ! Yes, sir ! »
Martin Luther King est une référence importante dans les discours des membres du LKP. Un des intervenants, surnommé « Kok-la » –Le Coq- sans doute à cause de son corps nerveux, de sa volonté, de sa ténacité, fait référence au pasteur des droits civiques à chacune de ses interventions.
Le MC ou le « mèt a pawol-la » ?
La population, massée au pied de la tribune, encourage les orateurs, propose les mots lorsqu’ils font défaut au « mèt a pawol-la », celui qui introduit les intervenants, stimule la foule, plaisante avec elle, la houspille lorsqu’il le faut.
Il faut entendre les femmes, en particulier, prendre la parole et proposer quasiment mot à mot, des phrases à ce maître de cérémonie qui les invite à poursuivre le mouvement « gentiment », c’est-à-dire dans la non-violence, autre justification de la référence à Gandhi et à Martin Luther King.
On prend des nouvelles d’Elie Domota lorqu’il s’adresse à la foule : a-t-il mangé ? Est-il fatigué ? Se repose-t-il suffisamment ? On s’inquiète de la santé de René Beauchamp, on se sent revigoré par la puissance de sa parole, on devine ce que va dire Jean-Marie Nomertin, qui a refusé de serrer la main à Yves Jégo à son retour à la table des négociations, après son départ précipité du dimanche 8 février.
On acclame Myriam Desétages et les femmes qui l’accompagnent lorsqu’elle annonce à la foule « An kontan vwè zot » (Je suis heureuse de vous voir ») ; on répond joyeusement au « Yé krik » prolongé de Rolande Thorin, comme si elle s’apprêtait à nous introduire à un conte.
C’est la preuve d’un mouvement qui n’est pas coupé de sa base : on parle ici de milliers, voire de dizaines de milliers de participants. C’est la preuve d’un mouvement qui se tient au plus près de sa population.
La langue créole est devenue, au fil des ans, le vecteur d’une pensée structurée : il arrivait que l’on dise, au début de la « libération » de la langue, après des années d’interdits, que cette langue ne savait dire que l’émotion tandis que le français traduisait la pensée.
Des intellectuels guadeloupéens abreuvés de cartésianisme tenaient ce discours, mais la langue créole était lentement en train de se forger les outils pour une expression politique. Aujourd’hui, c’est chose faite.
Un lien d’action et de solidarité
Les nuances sont importantes : ainsi, notre maître de cérémonie qui préfère utiliser l’expression « poté métod » (s’organiser) plutôt que « poté mannèv » qui pourrait signifier la même chose mais qui est déjà entachée d’un sous-entendu de débrouillardise, y compris au détriment de l’autre en face de qui on l’utilise.
Utiliser l’expression « poté métod » au lieu de « poté mannèv », c’est renforcer l’idée de « lyannaj », mot contenu dans le nom du collectif et qui cherche à dire que l’unité doit être profonde, indéfectible.
Il faut aussi s’attarder sur le mot de « lyannaj », car il ne signifie pas que l’attache, le lien, l’union, le collectif, il signifie aussi que l’on encercle l’ennemi, il se rattache aussi à l’expression « fouté lyann » qui signifie mettre en difficulté, frapper durement, serrer la vis à quelqu’un.
« Nou an lyannaj » signifie que nous sommes ensemble dans la lutte mais aussi dans le quotidien : un sentiment que j’ai ressenti profondément durant les dix jours passés en Guadeloupe, de Pointe-à-Pitre à Basse-Terre, des Abymes à Baie-Mahault.
Co-voiturage, attention portée aux autres –que personne ne se retrouve isolé, en particulier à la fin d’un rassemblement, exhortation répétée aux vendeuses de ne pas vendre d’alcool sur les lieux de rassemblement, de ne pas augmenter les prix à cause de la fermeture des supermarchés– recommandations qui s’appliquent aux petites épiceries de quartier.
Les mères qui ne peuvent se déplacer parce qu’elles sont trop âgées se désignent pour préparer le repas des enfants et de leurs amis qui participent aux rassemblements. « Sé yonn a lot », « nou an lyannaj ».
Il n’est donc pas surprenant que de l’autre côté, du côté de ceux qui rejettent le mouvement –bien sûr qu’il en existe– on entende des reproches sur le français de certains, y compris de certains hommes politiques : « à force de parler le créole, il ne sait plus parler français ».
Une vraie rupture passe par là dont le choix de langue est un des révélateurs.
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► Le créole guadeloupéen, sur toulangues.org
► Le collectif LKP rejette la proposition des élus, sur Libération.fr
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Les mouches ne me trouveront (...)
Les mouches ne me trouveront (...)
Et si c’était pour bientôt le printemps.
Avez-vous senti depuis peu comme une haleine fraiche venue de l’océan ? Avez-vous la tête chamboulée par des sèves subtiles figées trop longtemps par un hiver interminable ? Sentez-vous ces parfums qui piquent les yeux, des odeurs dont on ne saurait trop dire s’il s’agit d’épices antillaises ou de lacrymogènes ?
Si vous avez l’un de ces symptômes, c’est le printemps oublié qui se rappelle à vous comme une promesse de renouveau ; comme la résurgence d’un rêve ancien auquel vous ne croyiez plus.
Cela faisait combien de temps qu’on ne parlait même plus de toi printemps ; même moi j’ai failli te zapper. Si d’aventure je te cherchais sur Google je tombais en tête de gondole sur un sinistre Department Store Paris.
Tu étais comme passé à l’arrière plan de nos pensées bancales. Finis les temps où ton attente nous mettait tout en sueur. Nous n’avions plus que des résidus d’idées glauques pour nous coller les cheveux : travailler plus, consommer plus, sécuriser plus et résister de moins en moins.
Au siècle dernier l’alerte au printemps était donnée par quelque Léo, anar anachronique, qui nous en faisait une fête. Nos « chagrins avaient des couleurs y’avait même du printemps chez le malheur ». Mais il ne savait pas tout, Léo. Il ne pensait pas qu’un jour nous aurions, pour certains, la tête basse et pour d’autres le nez dans la corbeille. Le printemps de se donne qu’à ceux qui lèvent la tête et il n’y avait plus personne le nez en l’air.
Le « blé qui s’faisait du mouron pour qu’les oiseaux eux y disent pas non », c’était fini. Le blé y faisait rien que du blé et les oiseaux… Ben, ils mourraient.
Nos espoirs hibernaient tout le temps et nous nous croyions impuissants devant ceux qui chassaient le migrateur.
La pluie ne passait même plus « chez Dior pour s’payer le modèle Soleil d’Or », vu que les seuls qui pouvaient se l’acheter s’offraient carrément les beaux jours dans des pays à printemps sur catalogue.
Les nuages ne prenaient même plus la peine de nous froisser quelques culottes de gendarme pour rêver d’Atlantique derrière les fenêtres des salles de cours. Ils étaient remplacés par de vraies culottes bleues qui passaient en coup de vent dans les écoles à n’importe quel moment de l’année.
« Dans les hectar’s y avait plus de bonheur » ils l’avaient désherbé au « round up ». Du coup « les lilas n’avaient mêm’ plus l’temps de s’fair’ tout mauv’s ou bien tout blancs. » Ils passaient tout net de promesses de fleur à fagots.
« La mer qui s’prenait pour Monet ou pour Gauguin ou pour Manet » c’était du passé dépassé, des pensées amollissantes tout juste bonnes pour les amateurs de la Princesse de Clèves.
Mais il est fini le cauchemar « y a l’été qui s’point’ dans la rue » ne restons pas ces « ballots qui n’ont pas vu qu’c’était l’printemps... »




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