Clic de fin pour Lycos et Caramail : je me souviens
Quand j'ai revu samedi dans Libération les (par ailleurs très moches) logos de Caramail, Mygale et Lycos, j'ai eu un pincement au coeur. Dimanche soir, Lycos Europe devait tirer le rideau, et avec lui toute une série de sites qui ont marqué l'histoire d'un Web alors encore vagissant. Inventaire nostalgique avant fermeture définitive.
A lire le registre de condoléances ouvert par l'équipe de Lycos (en plus d'une FAQ pour les questions pratiques), je ne suis pas le seul à écraser une larme virtuelle. Pas étonnant : la messagerie Caramail a compté jusqu'à 28 millions de membres, rappelle Libé. C'était en 2003, autant dire une éternité à l'échelle du Web.
Je me souviens de Multimania, hébergeur de « pages perso » et numéro 3 des audiences francophones à quelques encablures du fumeux « bug de l'an 2000 ». Entré en bourse, il tentait désespérément de commencer à gagner de l'argent avec des pubs en haut, à droite, par dessus, par dessous... Les blogs n'existaient pas, et il fallait un accès par FTP pour mettre à jour son site (autant dire qu'ils ne l'étaient pas souvent, à jour).
A Roubaix comme à Pointe-à-Pitre, sujet de tchat : les filles
Je me souviens des pages perso qu'on y trouvait. Les textes rouge vif clignotaient sur des dégradés bleu électrique-vert turquoise. Les animations GIF (ah, le smiley qui fait coucou à côté du compteur annonçant fièrement « vous êtes le 000317e visiteur »). Les « applets Java » bricolés pour afficher un interminable texte défilant (à côté, le site d'Etienne Chouard est un modèle de sobriété.)
Précision : nulle condescendance dans mes propos. J'étais le premier à plomber avec enthousiasme les pages que je réalisais alors de ces pénibles zigouigouis (j'ai même fait tout l'habillage d'un site avec la police Comic Sans MS, aujourd'hui cible d'une campagne de bannissement menée par des graphistes)
Capture d'écran de la page d'accueil de Caramail première version (The Internet Archive) 
Je me souviens de du portail suédois Spray, l'un de ces bijoux en toc de la « nouvelle économie » qui avait racheté Caramail en 2000 avant d'être absorbé par Lycos quelques mois plus tard. Spray avait ouvert des locaux à Paris, et, modèle scandinave oblige, les salariés y disposaient d'un sauna, ce qui laissait rêveur le pigiste que j'étais.
Je me souviens d'Orianne Garcia, Alexandre Roos et Christophe Schaming, trio fondateur de Caramail, qui ont revendu leur affaire pile au bon moment (22,9 millions d'euros), avant que l'on prenne conscience qu'une entreprise devait gagner plus d'argent qu'elle n'en dépense pour vivre. Ça ne semblait pas du tout évident à l'époque, même pour des grands patrons qui donnent aujourd'hui des leçons de bonne gouvernance économique.
Le vertueux Mygale repris par le commerçant Multimania
Capture d'écran de la page d'accueil de Lycos première version (The Internet Archive) 
Je me souviens des débats autour de la reprise du vertueux Mygale, qui proposait un hébergement libre et gratuit (5 Mo, byzance ! ), par le commerçant Multimania, et des premières mobilisations pour défendre un Internet non-marchand.
L'indépendance, déjà, alors que Valentin Lacambre, le fondateur d'Altern.org, était condamné pour avoir permis d'héberger des photos dénudées d'Estelle Halliday (je ne les ai jamais vues, mais à mon avis, c'était véniel à côté des clichés des cabrioles de Laure Manaudou qui ont récemment circulé).
Je me souviens des quotidiens gavés de publicités pour tous ces services, de Libé qui embauchait et titrait en une « Vers le plein emploi ? », des connexions 56K tellement plus rapides que les 28K, des pubs télés pleines de « dotcom » (ah, l'insupportable coucou de Kelkoo), des premières vidéos format timbre poste, de France Telecom qui rechignait à généraliser l'ADSL, du jour où on a laissé tomber Altavista pour Google...
Oui, je m'égare. La nostalgie du virtuel a-t-elle autant de vertus que la vraie, celle qu'on vit « IRL », comme on disait alors ? En tout cas, elle fait renaître une bien jolie petite musique... (Ecouter le son)
Illustration : sur la page d'accueil de Lycos France dimanche (DR), capture d'écran des pages d'accueil de Caramail et de Lycos premières versions (The Internet Archive).
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► Que le grand clic les croque, sur Liberation.fr
► Webnavets.net, les sites Internet les plus moches
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Ah les débuts du téléchargement pirate, napster, audiogalaxy, WinMx. Ces heures passées à croire qu'avec mon 56K j'arriverai à télécharger le screener du premier Seigneur des Anneaux (3CD aïe aïe aë). Epoque révolue ou les téléchargeurs n'étaient pas pirates, ou les consommateurs n'étaient pas vaches à lait (merci la SNEP).
Nostalgie de ces moments de découverte du net, monde du gratuit, du libre échange, le vrai, pas celui qui remplit les poches de ceux qui l'ont tué par la suite.
Mais que de bons moments, mes premiers sentiments haineux envers Pascal Nègre (qui n'ont fait que décupler par la suite), mon premier (et dernier) courrier de l'administration d'AOL m'annonçant que j'étais banni à vie pour je ne sais quel acte de piratage (à 13 ans j'aimais bien regardé des photos de filles dénudées, apparement je m'étais égaré sur un site interdit).
Mais de ces libertés que reste-t-il ? toutes ne pouvaient subsister certe. Nos profils sont désormais sans cesse scrutés, nos adresses ip loggées à tout bout de champs pour ne plus être désormais protégés. Car oui, c'était aussi une douce période d'espoir en la CNIL. Mais non, nous sommes devenus de vilains pirates, le lobbying forcené de Virgin and Co a payé. Ou alors nous avons vécu avec notre temps, dans une sorte d'euphorie de la découverte, la ruée vers l'or de la fin du XX° siècle.
D'un territoire inexploré pleins de possibilités au coût modique, Internet est devenu la cible privilégié de toutes les bassesses de nos publicitaires. Là ou il y avait de la place pour créer, nous n'avons fait que dupliquer. L'homme est ainsi fait, son avidité a raison de tout, Internet ne pouvait pas y échapper.




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