Enquete 10/02/2009 à 20h32

Comment des sites d'actu truquent leur audience

Augustin Scalbert | Journaliste Rue89


Audience du Monde.fr, du Figaro.fr et de LExpress.fr selon Google Trends.

La polémique gronde dans le microcosme des éditeurs de presse : certains sites d’information parmi les mieux classés acquièrent artificiellement de l’audience, afin de mieux séduire les annonceurs. Ces derniers font confiance à une seule mesure, que livre chaque mois Médiamétrie-NetRatings, une filiale commune de l’institut Nielsen NetRatings et de Médiamétrie.

Chaque mois, le « classement Nielsen » est donc attendu avec impatience (et angoisse) par tous les sites. Et chaque mois, ses résultats donnent lieu à des communiqués triomphants et à de sourds grincements de dents. Depuis l’été, les premiers viennent principalement du Figaro.fr, qui domine le classement des sites d’information. Au mois de décembre 2008, il totalise 5,7 millions de visiteurs uniques (VU, chaque visiteur n’étant compté qu’une seule fois dans le mois), en hausse de 3% par rapport à novembre.

LeMonde.fr, quatrième (derrière les deux agrégateurs Orange News et Yahoo News), perd deux places et chute de 13%, à 3,8 millions. Au cinquième rang, LExpress.fr remonte de cinq places et progresse de... 52% ! Rue89, 21e avec 1,03 million de VU (+2%), gagne une place et reste le premier « pure player » (site non adossé à un autre média).

Alain Weill : « L’audience du Figaro est essentiellement artificielle »

Mais le principal enseignement de ce classement est que Le Figaro écrase désormais Le Monde de près de 2 millions de VU, alors que début 2008, Le Monde devançait encore son concurrent. Et que tous les autres instruments de mesure donnent Le Monde devant Le Figaro (lire l’encadré).

Le match Le Figaro/Le Monde

Nielsen est le seul à placer le Figaro.fr devant le Monde.fr. Pour tous les autres, c’est l’inverse.

Nielsen fonctionne avec un panel de 25 000 internautes représentatifs. Il s’agit d’une mesure d’audience « user-centric », centrée sur l’utilisateur. Une autre mesure « user centric », moins connue, ComScore, donne pourtant en décembre 3,1 millions de VU au Monde contre 2,3 pour Le Figaro. Les méthodes de calcul sont secrètes dans les deux cas.

Les autres instruments de mesure sont « site centric », difficilement comparables avec les précédentes. L’OJD, qui mesure les connexions venues du monde entier (contrairement à Nielsen), attribue 40 millions de visites mensuelles au Monde, contre 20 au Figaro.

Chez Alexa comme chez Google Trends, LeMonde.fr domine largement.

Pendant que le lauréat du classement Nielsen claironnait sa fierté, un ex-journaliste du quotidien conservateur, Emmanuel Torregano, lançait la polémique en fustigeant sur son site, Electronlibre.info, les « Marco Pantani du web ».

Les éditeurs de presse en ligne n’hésitent plus à critiquer les performances des leaders, particulièrement LeFigaro.fr. Mardi 3 février, lors d’un déjeuner organisé par l’Association des agences conseil en communication dans le cadre de la Semaine de la publicité, le patron du Nouvel Observateur (3,1 millions de VU au classement de décembre), Denis Olivennes, a évoqué des chiffres du Figaro « en apparence, excellents ».

Alain Weill, PDG du groupe NextRadioTV (BFM, La Tribune...), a été plus clair :

« Comment est constituée l’audience du Figaro ? Essentiellement artificiellement. »

Bertrand Gié, directeur délégué des nouveaux médias au Figaro, prend cette polémique avec le sourire :

« Tant mieux si nos concurrents s’interrogent, car pendant ce temps, ils ne se demandent pas pourquoi les internautes ne vont pas sur leurs sites. »

Selon lui, les moyens artificiels auxquels son groupe recourt ne représentent « que quelques pour cents » de son audience, soit « peanuts ».

Il y a plusieurs manières de gonfler artificiellement l’audience d’un site. Les plus courantes : y agréger l’audience d’autres sites ; acheter des mot-clés ; et faire venir sur son site des internautes qui n’avaient pas l’idée d’y venir. Aucun de ces moyens n’est proscrit par Nielsen.

30% d’audience artificielle pour L’Express

LeFigaro.fr use allègrement de ces trois procédés. L’achat de mots-clés, d’après Bertrand Gié, représenterait « 1% ou 2% » des VU du Figaro.fr. Impossible à vérifier. Mais selon les très confidentiels chiffres de répartition de l’audience Nielsen que Rue89 s’est procurés (établis avec le précédent instrument de mesure, modifié en juillet 2008), une partie importante de l’audience du site est générée artificiellement.

Une partie est apportée par des agences de génération de trafic, du type LSF Interactive, KDP (qui explique sur son site comment elle a travaillé pour RTL.fr) ou Mediastay.

Certaines de ces agences n’hésitent pas à proposer explicitement à leurs clients de doper leur score dans le classement. Un commercial confesse ainsi qu’« empiriquement », son agence a constaté pouvoir faire monter d’un mois à l’autre le nombre de VU de ses clients « de pourcentages à deux chiffres » dans le classement Nielsen. « La plupart des agences en sont capables », dit-il.

En pratiquant leurs opérations de marketing classique, les agences ont constaté qu’elles touchaient des « panélistes » Nielsen. Ce qui montre qu’elles arrivent à les cibler.

Des scores boostés de plus de 10% d’un mois sur l’autre

Le Figaro travaille avec LSF Interactive (comme L’Express ou France 24) et avec Mediastay, qui édite des sites de jeux comme Kingoloto, notamment. Avant de valider son jeu, l’internaute est obligé de cliquer sur une bannière renvoyant au Figaro.fr (ou à d’autres sites partenaires). Cette méthode apporte en décembre 9% du trafic du site. LeFigaro.fr tire aussi 6% de ses visiteurs du site LeConjugueur.com, qui ne lui appartient pas, mais avec qui il a noué un « partenariat ». Nielsen tolère ce « cobranding ».

Au total, en excluant l’achat de mots clés, au moins 15% du trafic du Figaro.fr est donc généré artificiellement. Les sites concurrents, à commencer par le grand rival LeMonde.fr (dont 100% de l’audience se réfère à des URL débutant par lemonde.fr/), ne considèrent pas que c’est « peanuts ». Sans jamais mentionner LeFigaro.fr, le directeur de la publicité du Monde.fr, Arthur Millet, dénonce :

« Il y a des sites classés comme des sites d’information dont moins de 40% du trafic vient de l’information. On va faire la même chose pour leur montrer que c’est possible de devenir premier comme ça. »

Autre site très jalousé dans la profession, LExpress.fr, qui a augmenté son audience de moitié en décembre, retire plus de 30% de ses VU d’autres sites appartenant à son groupe (LExpansion.com, LEntreprise.com, Votreargent.fr, Lire.fr...). Selon les critères de Nielsen, ceci n’a rien de problématique, et la rédaction en chef de LExpress.fr assume totalement.

« Médiamétrie est dans le déni du problème »

Pour Arthur Millet, « Médiamétrie est dans le déni du problème » du dopage artificiel. Le directeur de Médiamétrie-NetRatings, Julien Rosanvallon, n’est pas de cet avis :

« Si un acteur fait une campagne de promotion, il est normal que son trafic augmente. Ensuite, le point que soulèvent ces questions, c’est celui des conventions : est-ce que l’ensemble des moyens de promotion peuvent être acceptés ? Nous sommes dans une logique d’audit permanent avec le CESP [l’organisme interprofessionnel qui contrôle les audiences, ndlr]. »

Si des sites dopent ainsi leur trafic, c’est pour leur image. Ceux qui carburent à l’eau claire considèrent que cela revient à mentir aux annonceurs, puisqu’ils payent de la publicité sur des sites d’information dont tous les visiteurs ne viennent pas pour l’information.

Directrice du marketing et de l’innovation à l’Union des annonceurs, Françoise Renaud est claire :

« S’il y a des pratiques pernicieuses, le marché doit prendre des décisions fermes. L’outil Nielsen est bon, mais son utilisation fait que l’audience peut être gonflée. Un site peut-il avoir une démarche promotionnelle ? Nous devons réfléchir à cela. Un signal d’alarme est tiré, c’est bien, mais il ne faudrait pas que l’outil soit déstabilisé. »

Une réunion du comité Internet de Médiamétrie, où siègent des représentants de tous les acteurs du secteur, a lieu le 13 février. Elle était prévue de longue date. On imagine sur quoi portera son ordre du jour.

Graphique : audience du Monde.fr, du Figaro.fr et de LExpress.fr selon Google Trends.

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  • 46423 visites
  • 79 réactions
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  • Matthieu33
    • Posté à 22h47 le 10/02/2009
    • Internaute 12460

    Si Nielsen et son panel pose problème, pourquoi ne pas se mettre d’accord pour trouver d’autres solutions ? Par exemple, si les éditeurs de site web s’allient pour peser face aux publicitaires (avec l’OJD par exemple pour certifier les audiences, ou un autre organisme s’occupant alors de l’ensemble des éditeurs de sites web professionnels) : est-ce possible en pratique ? Qui a intérêt à continuer avec Nielsen ?

    Les instruments de mesure « site-centric » sont beaucoup plus fiables et pourraient être de plus en plus utilisés par les publicitaires par exemple.

    Pourquoi les publicitaires utilisent tous uniquement Nielsen ? Utilisent-ils vraiment les données socio-démographiques indiquées par Nielsen ? Peut-être parce qu’ils y gagnent car l’audience est sous-estimé et pas très fiable : ils peuvent ainsi faire baisser les prix.

    En tout cas à terme, je donne pas cher de Nielsen : Google améliore son outil d’analyse de trafic, et de données socio-démographiques (pour l’instant aux US, bientôt en France), tout ceci gratuitement (comme d’hab avec G)

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  • Fabrice Epelboin
    Fabrice Epelboin
    Entrepreneur dans le secteur (...)
    • Posté à 00h38 le 11/02/2009
    • Internaute 64836
      Entrepreneur dans le secteur (...)

    Beau travail... ce qui m’a toujours étonné dans cette affaire, c’est que tout le monde est au courant... Le premier à m’en avoir parlé est un ami média planneur : tout les pro du secteurs connaissent ces magouilles, et vraisemblablement pas mal d’annonceurs (la baisse du CPM, la montée du CPC, c’est du à quoi ? ;).

    Maintenant, c’est une chose de le savoir, c’en est une autre de faire un article clair et documenté la dessus. Chapeau eco89 !

    Reste une question, posée d’ailleurs au dernier raout du Social Media Club, pourquoi ne pas se débarrasser de Nielsen ? Il existe d’autres outils de mesure, allez, quitte à la jouer provoc, pourquoi pas Google Analytics ? Pourquoi ne pas utiliser plusieurs outils de mesure a la fois ?

  • JS
    JS
    • Posté à 02h15 le 11/02/2009
    • Internaute 832

    Pour avoir eu l’occasion de travailler sur les chiffres de Nielsen (et d’autres) dans une agence web, je me permets d’apporter un commentaire.
    Tout ce qui est dit dans l’article est juste, même si finalement la méthodologie utilisée par Médiamétrie est difficile à remettre en cause dans les faits.
    A partir du moment où l’on décide de mesurer le trafic d’un site via un panel, il est extrêmement délicat de sélectionner les visiteurs en fonction de leur origine (un bookmark, un lien, une recherche Google, ou un lien payant, que ce soit sur Google ou sur un site LSF), sauf à manipuler fortement les données et donc ouvrir une nouvelle polémique sur ces manipulations (qui se rapprocheraient dans la forme au traitement qu’un sondeur applique entre les données « brutes » et les résultats publiés dans la presse).
    Donc si Le Figaro décide d’acheter du trafic sur une loterie en ligne (compter environ 1 centime le clic), libre à lui.

    Mais il faut savoir que ce type de visite « non désirée » est généralement peu rentable, et ce type de dispositif de moins en moins utilisé par manque d’efficacité. Sauf, effectivement, si l’on souhaite seulement gonfler ses chiffres d’audience.

    Au delà de la bataille des chiffres, on peut néanmoins penser que les annonceurs (via leurs agences) ne vont pas se fier à ces seuls titres, dont tout le monde sait qu’ils sont plus destinés à faire parler du site qu’à vendre de la pub.
    Sociologie de l’audience, qualité de l’audience (temps passé sur le site, nombre de pages vues) et fidélité sont des indicateurs bien plus précieux que le seul chiffre de VU mensuels, qui ne sert qu’à faire la nique au Monde.
    Sans compter que sur le web, en matière de publicité, tout est mesuré « en vrai » (c’est à dire par le site et par l’annonceur lui-même, en totalité), et que là, Nielsen ne pourra rien faire si les 4M de visiteurs du Figaro se transforment soudainement en beaucoup moins que ça...

  • lemaildemat
    lemaildemat
    @ ref
    • Posté à 19h02 le 11/02/2009
    • Internaute 30542
      @ ref

    Je trouve que les accusations du monde.fr démontrent, comme leur site, leur incompétence relativement surprenante sur le net.

    Lefigaro.fr est un bon site pour plusieurs raisons :

    >La juste dose en quantité d’information sur la première page pour ne pas être indigeste et illisible
    >Des contenus un peu innovant et prometteur (le Talk)
    >Un « scan » de la page d’accueil rapide (je fais mon marché très rapidement)
    > Des publicités qui ne gênent pas la lecture (celui qui ne comprend pas ça doit retourner à la rédac papier, il ne sert à rien au web)

    Lemonde.fr est le contre exemple parfait :

    > Énormément de contenus en première page. Des petits blocs de textes épars, non hiérarchisés, graphiquement mal contrastés (tout est sur fond blanc) qui rendent le tout difficilement lisible.
    > Des publicités « expand » qui empêchent la lecture
    > Depuis quelque jour des vidéos avec interviews de journalistes en première page de très médiocre qualité (sur la forme)

    Je lis libé et lemonde depuis 14 ans environ mais sur le web quand je n’ai pas forcément le temps je file sur le figaro. Je sais que je pourrai y faire une synthèse rapide de l’actu des dernières heures sans passer un trop long moment à essayer de fermer une bannière de pub qui m’empêche de lire la Une

    Il est certes plus facile d’accuser la concurrence de « truquer » ses chiffres que de s’améliorer.
    Nous ne sommes plus en 90, les expériences utilisateurs évoluent, le monde ne capitalise pas là dessus et reste dans un schéma très « papier » parfaitement inadapté au web.

    Et il le paye.

    Il pourrait avoir la délicatesse de ne pas en faire porter la responsabilité aux autres.

    Parce qu’il n’y a pas de différence entre l’internaute qui voit une pub sur une page sur laquelle il tombe attiré par un jeu ou le lecteur qui jette un coup d’oeil dans un journal papier trouvé sur un fauteuil de bus. C’est toujours une pub vue et vendue.

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