Décryptage

Martinique : grève générale sur fond de tension raciale

Après la Guadeloupe, la Martinique entre en grève contre la vie chère. Visés : les « békés », les descendants des colons blancs, accusés d'accaparer les richesses et de fixer les prix. Un reportage de Canal+ sur leur pouvoir a ravivé les tensions.

Alain Huyghues-Despointes interviewé pour 'Les derniers maîtres de la Martinique' de Canal+ (Canal+)

En Martinique, la grève a démarré jeudi, à l'appel d'un « collectif du 5 février » réunissant syndicats et associations. Le mouvement sera-t-il aussi suivi qu'en Guadeloupe ? Là-bas, il dure depuis le 20 janvier. Les négociations, menées par le secrétaire d'Etat à l'Outre-Mer, Yves Jégo, se poursuivent ce week-end.

Malaise social, mais aussi racial : un reportage de Canal+ sur « les derniers maîtres de la Martinique » a fait monter la tension. Il a été diffusé le 30 janvier en métropole et ce vendredi à la Martinique, et circule déjà sur le web.

« On a voulu préserver la race »

Le reportage s'intéresse notamment à Alain Huyghues-Despointes, 82 ans, qui domine l'industrie agro-alimentaire locale. Pour cet industriel « béké », « les historiens ont exagéré les problèmes » de l'esclavage. Plus de quatre siècles après l'arrivée des colons blancs, il tient à ce que chacun reste à sa place :

« Dans les familles métissées, les enfants sont de couleurs différentes, il n'y a pas d'harmonie. Moi, je ne trouve pas ça bien. Nous, on a voulu préserver la race. »

Ces déclarations ont eu peu d'écho en métropole, mais elles ont choqué la Martinique. Dans le quotidien France Antilles, le « béké » Roger de Jaham les juge « malheureuses et inacceptables » :

« Aujourd'hui nos familles békés sont complètement ouvertes aux autres communautés. On n'est plus au XIXe siècle. C'est vrai que mon arrière-arrière grand-père était esclavagiste. C'est une certitude. Je ne peux pas influer sur mon passé. Je ne peux influer que sur mon aujourd'hui et mon demain. »

Pour Chamoiseau, une « animosité diffuse » à ne pas sous-estimer

Cette ouverture « aux autres communautés », l'écrivain Patrick Chamoiseau en doute. Il est lui aussi interrogé par France Antilles :

« Leur système raciste est intégré à notre imaginaire comme une fatalité, un ordre des choses, que nous ne voyons presque plus, et que des visions extérieures comme celles-là (le reportage de Canal+, ndlr) nous rappellent délicieusement. Mais cette “fatalité” n'annule pas l'animosité diffuse qu'on aurait tort de sous-estimer. Disons que, dans la mesure où nous ne nous sommes pas encore débarrassés de nos structures archaïques profondes, ils trouvent encore un restant d'oxygène. »

Installé depuis quinze ans en Martinique, notre riverain François-Xavier Martel nous a écrit pour partager son « choc » :

« Je pensais que la plupart des békés avaient fait du chemin sur la voie de la tolérance et de l'acceptation des différences… quel choc ! Certes, la jeune génération des békés dans sa grande majorité rejette ce point de vue, mais je ne comprends pas dans le contexte actuel comment un grand patron martiniquais peut se permettre de dire de telles insanités ! C'est rajouter de l'huile sur le feu dans un contexte social difficile. »

Les « békés » contrôlent-ils l'économie ?

Le « contexte social difficile », ce sont notamment ces écarts de prix ahurissants entre la métropole et la Martinique : +112% pour les produits alimentaires de marque par exemple, et même +43% dans le « hard discount ».

La faute aux « békés » ? Le reportage de Canal+ ne l'affirme pas directement, mais souligne qu'avec 1% de la population, ils contrôlent 90% de l'industrie agro-alimentaire, la moitié des terres et 40% de la grande distribution.

Les hommes d'affaires interrogés par France Antilles contestent ces chiffres. Roger de Jaham estime que les « békés » ne contrôlent que 20% de l'économie, « et c'est tant mieux » :

« La communauté béké reflète la société martiniquaise. Il y a des békés smicards. Il y a des békés au chômage… Les békés ne sont pas tous chefs d'entreprise agricole sous leur véranda. C'est fini ça. »

Eric de Lucy, directeur général du groupe Bernard Hayot et président de l'Union des producteurs de banane, évoque de son côté une part de 10% dans l'économie. Il est justement un des principaux personnages du reportage de Canal+, qui révèle son talent de lobbyiste à Bruxelles, au siège de la Commission européenne, et à Paris, du ministère de l'Agriculture à l'Elysée.

L'Elysée ? Son silence est aussi une des sources de la tension. Jeudi, pendant son interview, Nicolas Sarkozy n'a pas eu un mot pour la Guadeloupe, bloquée depuis deux semaines. Et encore moins pour la Martinique.

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La grève générale en Martinique en images, sur le site de France Antilles
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3 commentaires sélectionnés

Portrait de bydxhm

De bydxhm

abonné au gaz | 21H22 | 07/02/2009 | Permalien

J'ai vu le reportage et je conseille de le voir. Il fait référence à un rapport parlementaire de 2007 et rapporte les propos d'un ancien directeur de la concurrence et des fraudes qui indiquent clairement qu'il y a en Martinique [et on peut l'imaginer idem en Guadeloupe] une situation oligopolistique, voire dans certains secteurs monopolistique. Donc si l'on veut faire baisser les prix (et augmenter le pouvoir d'achat) durablement, j'aurais tendance à penser qu'il faut travailler à mettre fin à cette situation (de monopole ou d'oligopole). Subventionner les compagnies aériennes pour proposer des billets d'avion à tarif réduit, augmenter les salaires, etc. c'est bien. Mais si le plan proposé par le représentant du gouvernement se limitait à des mesures de ce type, il faut craindre que l'on se retrouve tôt ou tard, inflation et ententes aidant, au même point qu'aujourd'hui. Les intervenants économiques ne sont pas bêtes…

Portrait de Chandrakhala

De Chandrakhala

21H09 | 07/02/2009 | Permalien

Bretonne vivant depuis 5 ans en Martinique, je ne suis pas étonnée du tout du contenu de ce reportage, je suis même surprise qu'il n'apparaisse que maintenant. Ceux qui ont déjà discuté avec certains békés suffisamment francs ou naïfs (du fait de la consanguinité) savent comme moi que les idées racistes restent ancrées dans la mentalité béké (Béké, mot qui signifie « Blanc Créole/ blanc kréyol, BK, et désigne les descendants des planteurs esclavagistes de la Martinique)
Aujourd'hui, ce reortage ne fait que remettre à jour, et sur les écrans nationaux qui plus est, ce que les Martiniquais vivent au quotidien et tentent d'oublier en critiquant paradoxalement l'Etat, lointain et imaginé encore tout puissant, à qui ils réclament pourtant toujours aide et subventions.
Aujourd'hui, l'île est à nouveau paralysée, plus d'essence dans la plupart des stations services, les hôpitaux sont gênés (problèmes de transport pour le personnel, donc pas de radios ou d'irm).
Ce reportage risque d'aggraver encore les tensions à lafois sociales, politiques et, oui, racistes. Néanmoins, il a le mérite d'exister. Désormais, toute la France doit savoir que les antillais (et encore pus les guyanais) sont pris en otages par une oligarchie qui s'engraisse sur leur dos tout en profitant des aides de l'Etat. Aux politiques, locaux et nationaux, de répondre maintenant à cette demande populaire.

Portrait de ronanbzh

De ronanbzh

breton expatrié | 08H18 | 08/02/2009 | Permalien

Salut compatriote Bretonne.
J'ai vécu de 2000 à 2005 en Martinique à Rivière Piote, une commune qui vote indépendantiste depuis des dizaines d'années.
En tant que métropolitain la situation entre communautés là bas n'a cessé de m'étonner jour après jour. Les commentaires sur les « origines » des autres étaient parfois très violents et en tant que « petit métro » je me sentais parfois visé.
Les békés ont continué à vivre entre eux après des siècles et tiennent encore des grosses entreprises tel que l'unique gros centre commercial « la galéria », rhumerie « la Mauny ». Peut être que ça changé…
En discutant avec les antillais de couleur on se rendait compte que le ressentiment envers les békés était encore très fort. La rancune était tenace. De l'autre côté certains békés cachaient mal l'idée que le « noir » était d'un naturel fainéant et que sans eux la martinique serait dans le même état que l'île de Ste Lucie (la plus proche).
Toutefois au niveau de la jeune génération, j'ai n'ai pas du tout perçu une quelconque « ségrégation ». Ils savaient souvent se retrouver en boites de nuit antillaises ou autour d'un verre lors d'une fête improvisée.
Du coup en Martinique la situation peut facilement évoluer. Ainsi même pour un petit métropolitain comme moi dans une commune où un maire avait régulièrement des discours endiablés sur « l'horrible métropole » responsable de l'esclavage ou sur l'oppression du blanc sur le noir, tout peut changer si vous allez vers l'autre. J'ai eu cette chance là bas, j'ai vécu les meilleurs années de ma vie. Des indépendantistes m'ont ouvert leurs portes, leurs cœurs et j'ai vécu avec eux des moments de bonheur inoubliables en partageant leurs parties de pêche, leurs baptêmes, les zouks…
Les martiniquais sont sanguins, ils gardent une rancune tenace sur la question de l'esclavage mais que ce soit un métro ou un béké, ils savent faire la part des choses et si le courant passe, ils vous accueillent comme un frère. Rien à voir avec la vie en métropole.
En discutant avec eux je me suis rendu compte qu'il existait également des rancoeurs entre bien d'autres personnes :
- Les martiniquais et les guadeloupéens. Ces derniers reprocheraient depuis des siècles d'être privilégiés par la métropole.
- Les « coolies », d'origine indienne et les martiniquais. Ceux-ci ont également peu tendance à se mélanger à la population.
- Le « négropolitain » comme ils l'appellent. Celui-ci revient de métropole avec de l'argent et a tendance à donner des leçons à ceux qui ne sont jamais partis de l'île etc…
Je ne suis pas sûr que le reportage de Canal + visant les békés aient un effet bénéfique d'autant qu'il n'a pas montré toutes les petites rancœurs annexes qui restent.
Bien plus que la question historique, je pense aussi que l'enjeu d'aujourd'hui pour les martiniquais est la question économique de l'île « abandonnée par la métropole ». Quand celle-ci revient sur le terrain, les antagonismes ethniques refont surface.

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