A debattre 04/02/2009 à 20h33

« Le Monde selon K. » : Docteur Kouchner et Mister Bernard


De la Birmanie au Gabon en passant par les passe-droit politiques, l'ouvrage de Péan remet en lumière des dossiers déjà connus.


Bernard Kouchner à Gori (Géorgie) le 11 août 2008 (David Mdzinarishvili/Reuters).

Bernard Kouchner est-il un odieux pantoufleur du pouvoir ? Le pavé dans la mare lancé par l'écrivain Pierre Péan est plutôt une série de petits cailloux, connus de longue date : la Birmanie, le Gabon et les passe-droits politiques. Revue des menus avantages du pouvoir.

S'il n'est pas le plus lucratif, le dossier birman est le plus moralement discutable

Le sujet a surgi du site Internet de Total, en 2003, au moment où le groupe pétrolier est confronté à une intense polémique sur son rôle en Birmanie. Constructeur et exploitant du gisement gazier de Yadana, Total a usé des services de l'armée birmane pour conduire le chantier terrestre. Au menu : mauvais traitements, déplacements de population et surtout, travaux forcés pour les paysans, une habitude ancestrale des autorités.

Le rapport de 23 pages signé Bernard Kouchner -« Relation d'un voyage et de la découverte d'une industrie muette“- est une claque pour les aficionados du French Doctor. Non seulement il dédouane l'exploitant de toute responsabilité dans le chantier, mais en plus il critique le boycottage occidental visant Rangoon, contre l'avis de l'opposante Aung San Suu Kyi, dont il se réclame !


Le projet gazier de Yanada, en Birmanie (Total)

BK conseil, son entreprise, a été mandatée par Me Jean Veil, l'avocat de Total, moyennant 25 000 euros d'honoraires. Face à la polémique, le médecin-conseil reversera cette somme à trois associations humanitaires, mais il ne se déjugera jamais, convaincu d'avoir raison. L'affaire se terminera par un arrangement à l'anglo-saxonne, entre avocats : Total accepte d'indemniser les plaignants birmans en échange de l'abandon des poursuites pénales.

Dans un entretien au Nouvel observateur, Bernard Kouchner persiste et signe aujourd'hui :

‘Mon avantage a été d'aller sur place, où personne ne s'était rendu. Lorsqu'après plusieurs jours d'enquête, j'ai vu le fonctionnement des 9 dispensaires créés par Total, j'ai trouvé que ça marchait bien et qu'il fallait que Total élargisse le périmètre de son action en matière de santé. Pour le reste, ma conclusion était que je n'avais pas constaté de travail forcé chez Total. Quant à ma rémunération pour ce rapport je l'ai donnée à trois ONG : Emmaüs, Aide médicale internationale et la Chaîne de l'Espoir.

N.O.- Il est notoire –les envoyés spéciaux du Nouvel observateur l'ont constaté sur le terrain -que l'armée birmane rafle des gens pour les faire travailler pour son compte. Et qu'elle l'a fait sur le chantier de Total comme ailleurs…

B. Kouchner. - Il est probable que l'armée l'ait fait lors de la construction du chantier. Lorsque je m'y suis rendu, les travailleurs de Total m'ont garanti qu'ils n'employaient pas de travailleurs forcés et que la compagnie avait dédommagé ceux qui l'avaient été et qui ont été retrouvés.’

L'Afrique, terre de conquête... surtout chez les dictateurs

Deuxième épisode : les pérégrinations africaines. Là aussi durant la période de vache maigre du second mandat présidentiel de Chirac. Bernard Kouchner n'a alors plus de responsabilités publiques. Il vit essentiellement de ses conférences publiques (largement rémunérées, selon lui) et d'un poste de professeur associé au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), payé 5000 euros.

Visiblement, cela ne suffit pas. Le 1er juillet 2004, la confidentielle Lettre du continent se fait l'écho des missions décrochées par BK Conseil et Imeda, société fondée par deux proches, Eric Danon et Jacques Baudoin, sous le titre ‘Opération santé électorale au Gabon’. En particulier de cet audit du système de santé gabonais qui doit déboucher sur la création d'une sécurité sociale. Nos amis de Bakchich ont publié le 13 janvier dernier les montants de cette mission, dont le solde a finalement été payé par Omar Bongo : 817 000 euros réglés en 2008.


Omar Bongo le 13 mars 2008 à Dakar (Finbarr O'Reilly/Reuters)

En 2004, cette information ne soulève pas d'indignation publique particulière. Aujourd'hui dans le Nouvel Obs, Bernard Kouchner se justifie de la manière suivante :

‘Mais enfin de quoi m'accuse-t-on ? J'ai toujours agi dans la légalité et la transparence, déclaré mes revenus, payé mes impôts. Je n'ai jamais signé un seul contrat avec un Etat africain. Jamais. J'ai été un des consultants d'une entreprise française –Imeda– dans un domaine que je connais : celui de la médecine et de la santé publique. J'ai travaillé à un projet auquel je tiens : l'assurance maladie pour les Africains, qui permettra aux indigents d'être pris en charge. Au Gabon, une loi de janvier 2007, votée à la suite de mon travail qui a duré trois ans, instaure un régime obligatoire d'Assurance maladie’ et j'en suis fier. J'ai aussi travaillé au Nigeria, au Bénin, mais également en Ukraine, en Roumanie, en Pologne.”

Du Biafra au salon Murat, léger glissement de train de vie...


Dans son enquête “Le Monde selon K.”, Pierre Péan dresse la liste des passe-droits utilisés par Bernard Kouchner : nomination aux forceps à l'hôtpital Cochin, alors qu'il est secrétaire d'Etat à la Santé sous Mitterrand, nomination au Cnam, sur le contingent du ministre de l'Enseignement supérieur, nomination à la tête d'Esther, un réseau d'aide sur la santé publique, par Jean-Pierre Raffarin...

L'ensemble dessine le portrait d'un homme public qui s'habitue au train de vie du pouvoir. Au point de ne plus pouvoir vraiment s'en passer. Il le reconnaît d'ailleurs à demi-mots :

“Y-a-t-il quelque chose de choquant qu'un ancien ministre de la Santé, qui a fait pendant des dizaines d'années des missions humanitaires pour Médecins sans Frontière -Prix Nobel de la Paix je le rappelle-, Médecins du Monde et bien d'autres sans toucher un centime, rédige des rapports permettant à des pays africains d'améliorer leur système de santé ? Pour ce travail, j'ai été rémunéré à un tarif inférieur à ceux pratiqués, à l'époque, par les consultants de la Banque mondiale ou de l'OMS.”

A-t-il été entraîné sur ce chemin par les multiples activités de son épouse ? L'enquête de Péan montre à quel point Christine Ockrent est une fan des ménages en tout genre : Caisse des dépôts à Bordeaux, Microsoft, SFR, université d'été du Medef, Carrefour, Women's forum, Assises de la décentralisation en février 2008... Autant d'abus dénoncés à plusieurs reprises par la SDJ de France3. Sans résultat.

Interrogé sur l'affaire par le député PS Jean Glavany, le ministre des Affaires étrangères a lu une réponse à l'Assemblée, accusant à demi-mot Pierre Péan d'antisémitisme : Le livre “m'accuse de personnifier la contre-idée de la France, c'est-à-dire l'anti-France, le cosmopolitisme. L'accusation de cosmopolitisme, en des temps difficiles, ça ne vous rappelle rien ? Moi si, et je vais vous le dire, ça dépasse très largement ma personne.” (Voir la vidéo.)



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Addendum le 05/02/2009 à 00h25 avec la réaction de Bernard Kouchner à l'Assemblée nationale.

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  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 20h48 le 04/02/2009
    • Internaute
      Chroniqueur Grolandais

    La gauche « caviard » chère à la droite des annèes Jospin rèvèle son appétence pour les ors de la République et l'argent et de la france à fric.
    B. Kouchner et E. Besson en sont les plus beaux exemples
    L'agressivité de B. Kouchner interrogé ce soir par Pujadas au journal de A2 met mal à l'aise sur la sincérité du personnage
    Comme sait le dire, non sans malice, le Canard Enchainé, B. Kouchner a remplacé le sac le riz par le sac de blé

  • fâché.com
    fâché.com répond à TARPON
    • Posté à 22h31 le 04/02/2009

    Tarpon,
    Gentille complaisance envers un homme qui s'est introduit (pas fourvoyé, je précise) en politique et qui a profité des multiples possibilités de s'enrichir en jouant double, triple, multiples jeux. Vous trouvez ça normal, vous, de profiter d'une omerta ou de « facilités » habituelles propres à toute fonction de « responsabilté » comme c'est malheureusement le cas dans les fonctions ministérielles ?
    Petit rafraichissement de mémoire : en ce moment, le Patrimoine et les musées nationaux « recollationnent » les pièces de valeur du patrimoine prêtées au différents Ministères et administrations de la République. Cette opération se fait tous les 10 ans (entendu sur France Inter le 02/02/09 entre 6h30 et 7H30). Près de 40 à 50% des pièces sont introuvables selon la dernière recollation (si je me trompe sur les chiffres, je suis prêt à rectifier). Ce rappel, est pour dire à quel point la position sociale et publique est la source de toutes les tentations y compris par pillage de la chose publique. Tout est possible, du moment que la justice ne suit pas (les nouveaux amendements sont faits pour ! )
    Revenons à KouKouche : Vous dites : « Il n'est pas venu en politique pour changer le monde ,personne n'y vient pour cela en France ,il est venu pour se servir comme tout le monde ». Votre position est pour moi la racine du mal que tout le monde voit et subit, position applaudie par les crétins. Cette position qui ressemble à du cynisme masochiste, profiteur à l'occasion, représente pour moi le mal Français. Pas vu, pas pris ! Si je suis vu , c'est pas de chance, mes amis (eh oui, j'ai un réseau d'amis bien placés ! ) viendront me donner un coup de pouce. La vie continue (et les bonnes affaires aussi , et les dégâts sociaux, et la criminalité aussi).
    Voilà la morale de décharge publique à ciel ouvert de Mr Tarpon (2ème degré), et de bien d'autres (1er degré)

  • pierre eau
    • Posté à 22h34 le 04/02/2009

    J'ai vu Kouchner au jt de france2, il était pitoyable, au sens propre de qui provoque la pitié. Acculé, le bonhomme se défend en jurant ses grands dieux, mais ne trompe plus personne. Ça sent la démission cette affaire.
    Je ne voudrais pas joindre ma voix à la meute, même si je pense ce que je pense du personnage. Mais en marge, il y a plusieurs choses qui me dérangent dans cette histoire et qui sont révélatrices de nos problèmes de représentativités.

    Pourquoi faut-il attendre la sortie d'un livre d'un journaliste d'investigation vedette pour que tout le monde s'indigne au sujet d'affaires qui sont déjà bien connues ? Il suffisait pour être courant de ces scandales de lire régulièrement la presse papier ou les sites d'info, dont la Rue, que je remercie au passage, mais aussi bakchich et Marianne. Je veux bien que le bouquin de Péan soit une synthèse accablante, mais franchement j'aurais pu faire la même en utilisant google.

    Alors pourquoi nos députés ont-ils attendu la sortie du livre pour s'indigner du mélange des genres pratiqués par le french doctor ? Je crois que c'est parce qu'ils sont incapables d'agir librement, ils attendent que leur soit désignée par la presse la cible à pourfendre et l'angle d'attaque, mais ils ne prendront pas l'initiative. Ce sont des suiveurs.

    Cette affaire est pourtant grave, même s'il n'y aura certainement pas de suite judiciaire. Il s'agit de savoir si l'on veut -ou non- d'une démocratie à l'américaine où les ministres exercent leur responsabilité politique comme une parenthèse entre deux postes grassement payés d'administrateurs de compagnies privées. Et encore une fois, pas un de nos représentants pour soulever cette question de fond.

    Ah si, il y a Arnaud Montebourg, qui a déclaré : « Qu'un ministre des Affaires étrangères d'une grande nation comme la France reçoive de l'argent et presque des millions si j'ose dire, apparemment, de dictateurs africains, pose le problème de la morale en politique ». Je crois que lorsqu'on ne connait rien à un sujet il vaut mieux avouer son ignorance, comme l'a fait Martine Aubry, que de dire de telles énormités.

  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 22h37 le 04/02/2009
    • Internaute
      Prisonnier dans le village (...)

    Kouchner , il donnerait presque l » impression d » être sincère La vielle plaisanterie qui le concerne : « un tiers mondiste , deux tiers mondain » est peut être simplement la réalité
    Il connait la misère mondiale , les camps , les réfugiés et s » indigne peut être très sincèrement . mais en ce qui concerne la France , il ne sait pas comment on vit avec moins de....5000 € par mois.
    Un dédoublement de personnalité ?

    Lien

  • jojomigrateur
    • Posté à 02h07 le 05/02/2009

    Il y a quelques années, alors que j'étais à Balikpapan en Indonésie, j'avais discuté avec des ingénieurs qui revenaient de Birmanie où ils avaient travaillé pour Total. Ils m'avaient raconté ce qui se passait dans le pays et ils avaient témoigné avoir vu des ouvriers contraints et forcés à travailler sur le chantier Total et sur les routes qui y conduisent.

    Si personne n'était dupe de ces pratiques, il était inconcevable que quelqu'un les dénonce car on ne casse pas la poule aux œufs d'or… Pour la société, si l'investissement était très important, les profits étaient tout aussi énormes et les salaires versés au personnel qui s'était aventuré jusqu'ici étaient particulièrement élevés. Dans ces conditions, les expatriés étaient prêts à fermer les yeux sur tout ce qu'ils voyaient, l'important pour eux étant de conserver leur emploi le plus longtemps possible….

    M.Kouchner rapporte que « Lorsque je m'y suis rendu, les travailleurs de Total m'ont garanti qu'ils n'employaient pas de travailleurs forcés et que la compagnie avait dédommagé ceux qui l'avaient été et qui ont été retrouvés »… les explications sont un peu courtes et c'est à se demander comment un homme aussi éclairé que lui avait pu s'en satisfaire…

    Il serait d'ailleurs tout aussi intéressant de se pencher sur le cas de certaines « missions parlementaires » qui ont eu lieu chez les pétroliers et dont on peut raisonnablement douter de l'utilité…

    Mais c'est une autre histoire… !