Verbatim 04/02/2009 à 20h59

Affaire Madoff : le témoin que personne n'a voulu écouter

François Krug | Journaliste Rue89


L’audition de Harry Markopolos sur l’affaire Madoff devant le Congrès, le 4 février (Jason Reed/Reuters)

Harry Markopolos avait démasqué Bernard Madoff avant tout le monde, mais personne ne l’a cru. Pendant neuf ans, ce spécialiste de la finance a vécu dans la crainte de représailles. Aujourd’hui, il raconte son enquête et les dérives de Wall Street devant le Congrès. Extraits.

Markopolos est entendu ce mercredi par la commission américaine des services financiers de la Chambre des représentants. La version écrite de sa déposition a été publiée par le site du Wall Street Journal. Un récit édifiant.

« Croire Madoff, c’était croire en l’impossible »

Fin 1999. Markopolos travaille à Boston, pour le fonds Rampart Investment Management. Son patron lui donne une mission : faire aussi bien que Bernard Madoff, un financier new-yorkais aux résultats impressionnants. Markopolos est surpris par le premier document qu’il étudie et se penche de plus près sur les chiffres :

« J’ai examiné le document et, en cinq minutes, j’ai suspecté qu’il s’agissait d’une escroquerie (...). Ensuite, j’ai passé deux heures à introduire les résultats de Bernard Madoff dans un tableau Excel et à les comparer à ceux de l’indice S&P 500 [Standard & Poor’s 500, un des indices boursiers de Wall Street, ndlr] (...). Les chiffres de Bernard Madoff n’avaient aucun sens, ses tableaux étaient trompeurs, et ses résultats ne ressemblaient à ceux d’aucune autre stratégie financière. Croire Bernard Madoff, c’était croire en l’impossible (...). En moins de quatre heures, je savais que j’avais prouvé mathématiquement que Bernard Madoff était un escroc. »

L’indifférence et « l’inculture financière » de la SEC

Avec trois proches, Markopolos décide de mener une enquête discrète auprès des clients de Madoff. En 2000, il envoie un rapport de huit pages à la Securities and Exchange Commission (SEC), l’autorité de contrôle de la finance américaine. Les rapports suivants n’auront pas plus d’effet. En 2005, Markopolos parvient tout de même à rencontrer Meaghan Cheung, au bureau new-yorkais de la SEC :

« Mon expérience avec les responsables de la SEC m’a conduit à penser que, par leur inaptitude à enquêter et leur inculture financière, ils ont contribué au succès d’escroqueries comme celle de Madoff (...). Madame Cheung n’a jamais compris un seul des concepts exposés dans mon rapport, et n’a jamais été assez curieuse ou polie pour me poser des questions. Son arrogance était hautement non-professionnelle (...). Elle m’a dit qu’ils gardaient mon rapport et que, s’ils avaient besoin de précisions, ils m’appelleraient (...). Si la SEC avait seulement décroché son téléphone et passé ne serait-ce qu’une heure à contacter les protagonistes, l’escroquerie aurait pris fin début 2006. »

« Chacun d’entre nous a craint pour sa vie »

« Mon équipe et moi imaginions que, si Bernard Madoff apprenait nos activités, il pourrait se sentir assez menacé pour chercher à nous faire taire (...). A plusieurs reprises pendant ces neuf ans, chacun d’entre nous a craint pour sa vie. Notre analyse nous a conduits à penser que le fonds de M. Madoff et les secrets qui l’entouraient représentaient un grand danger pour ceux qui émettaient des doutes et enquêtaient sur eux. Nous avons aussi conclu de notre enquête que le fonds était d’une taille inimaginable. Nous ne connaissions pas M. Madoff ni sa psychologie. Les conclusions de notre analyse nous laissaient imaginer de quoi il était capable. Nous savions qu’il était un des hommes les plus puissants à Wall Street et qu’il pouvait facilement mettre fin à nos carrières, voire pire. »

« Les renseignements étaient dans le domaine public »

« Nous ne prétendons pas savoir ce qu’il s’est vraiment passé au 17e étage du Lipstick Building, dans les bureaux de Madoff. Tous les renseignements dont nous disposions étaient dans le domaine public. Nous n’avons jamais eu de source interne ou bénéficié de fuites (...). Il y a plusieurs choses que nous ne savions pas. Nous n’avions jamais imaginé qu’un investisseur professionnel était capable d’investir 100% de son argent dans un hedge fund. Pour un investisseur professionnel, la limite normale est de 25%, et l’argent est confié à plusieurs gestionnaires, pas un seul. Etant nous-mêmes des professionnels, nous nous sommes intéressés aux fonds qui investissaient chez Madoff, et nous étions loin d’imaginer que des organisations caritatives et des particuliers avaient pu y investir 100% de leur argent. »

Des Français très fiers d’être clients de Madoff

En 2002, Markopolos profite d’un voyage d’affaires en Europe pour poursuivre son enquête. Il découvre que Madoff a séduit des professionnels français très confiants :

« J’ai rencontré 14 dirigeants de banques et de fonds français et suisses. Tous se vantaient que Madoff n’acceptait plus de nouveaux investisseurs, mais qu’eux avaient un accès spécial à Madoff et qu’il avait accepté de nouveaux versements de leur part (...). J’ai aussi réalisé que plusieurs familles royales d’Europe avaient investi dans Madoff. Durant mon voyage, j’ai rencontré plusieurs ducs et princes, et il m’a semblé qu’ils avaient tous investi chez Madoff ou en faisaient la promotion auprès des familles nobles d’Europe. »

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Ailleurs sur le Web
Harry Markopolos raconte son enquête sur Bernard Madoff, sur le site du Wall Street Journal (en anglais)
Le Wall Street Journal aurait pu démasquer Bernard Madoff, selon le blog de Gary Weiss

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  • Pierrrrre
    Pierrrrre
    → → → → → → → le marché autant (...)
    • Posté à 22h14 le 04/02/2009
    • Internaute 23078
      → → → → → → → le marché autant (...)

    Madoff,
    il me rappelle un peu Jacques Crozemarie, l’intouchable président de l’Arc...
    C’est quand même drole ce besoin, cette facilité avec laquelle des gens que l’on croit rationnels aiment à s’appuyer aveuglément sur des pères la confiance...

    « au moins vous, je peux avoir confiance en vous.. je vous dois combien ? »

    en tous cas, chapeau à Markopolo,
    j’aime ces électrons libres qui ne croient qu’à ce qu’ils voient et pronent le rationnel sans se laisser influencer par le bon à penser..
    digne descendant d’un découvreur de terres lointaines....

  • vol19
    • Posté à 22h38 le 04/02/2009
    • Internaute 13492

    Le document en ligne du Wall Street journal est vraiment passionant et se lit comme une « case studies ».
    Une fois de plus comme dans toutes les catastrophes (on pense aux messages d’alertes aux iceberg du Titanic), l’information était là, simplement en raison d’une série de dysfonctionnements mais essentiellement de conditionnements, de certitudes, elles n’ont pas été traitées.... Ce qui est en cause aussi, c’est la complexité des produits financiers auxquels personne n’y comprend pas grand chose, et surtout dans ces systèmes hyperabstraits et compliqués qui brassent des millards le retour de fonctionnements très archaiques : l’appat du gain maximum, réflexes communautaristes, la frime... qui ont grugé les experts financiers, en Europe les familles royales, les vieilles dynasties financières, les nouveaux riches...
    Qu’est ce qui légitimise désormais les salaires et les techniques dans le domaine de la finance désormais ? ? ? ?

  • kawouede
    • Posté à 10h40 le 05/02/2009
    • Internaute 27995

    Génial. Comme est génial le nom de ce découvreur !

    Comme quoi il y a aussi une petite minorité d’experts de la finance qui font leur travail en conscience.

  • vol19
    • Posté à 14h28 le 05/02/2009
    • Internaute 13492

    Il s’agit d’un phénomène qui a déjà été analysé dans les « organisations studies » américaines et qui a fait l’objet de matériaux pédagogiques sous le terme il ya une vingtaine d’année de (je ne rappelle plus exactement) « group thinking » ou « group conformism ».
    L’exemple de l’explosion de la navette « challenger » était cité en exemple. Un ingénieur s’était comme dans le cas présent battu pour éviter le lancement, il avait calculé que la faible température dans la nuit pouvait fragiliser les joints des boosters et mener à une explosion. Il n’a pas réussi à se faire entendre dans les réunions... parceque çà ne s’était jamais produit auparavant, le « on s’en est toujours sorti », nous sommes une équipe gagnante (d’élite) et personne ne veut rompre le concensus collectif, faire de vagues par rapport aux autres...

    C’est à peu près ce qui se passe ici dans la finance... et celà à fait l’objet de matériaux pédagogiques au début des années 90. Personne ne semble avoir voulu faire de vague dans la communauté financière par rapport à la « réputation » de Madoff. Les sociologues ont bien montré dans le passé comment ce concept de « réputation » joue un rôle dans le capitalisme et est par essence manipulable.